Accueil A la Une "L’Histoire me jugera et les enfants qui ne sont pas encore nés nous jugeront tous"
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"L’Histoire me jugera et les enfants qui ne sont pas encore nés nous jugeront tous"
le 01 Février 2013

Entretien avec Paul Watson,
Fondateur de Sea Shepherd
L’honneur d’un captain

Photo © Sea Shepherd
Photo © Sea Shepherd

Paul Watson, le bouillonnant et charismatique président de Sea Shepherd, a démissionné de ses fonctions à la tête de l’association écologique à l’heure où celle-ci mène en Antarctique une nouvelle campagne contre les baleiniers japonais baptisée « Tolérance zéro ». Il a accepté de répondre, en exclusivité, aux questions de Marine & Océans depuis son navire amiral, le Steve Irwing, où il a trouvé refuge afin d’éviter une extradition vers le Japon.

Pourquoi avez-vous démissionné de la présidence de Sea Shepherd que vous avez fondé en 1977 ?

Je n’ai démissionné que de Sea Shepherd USA pour me conformer à une injonction obtenue par les baleiniers japonais pour restreindre nos interventions contre la chasse baleinière illégale dans le sanctuaire Antarctique. Cette injonction a été émise par la Cour du 9ème district des Etats Unis. Elle n’a aucune autorité sur nos navires battant pavillon hollandais et australien et sur notre équipage international, mais elle en a sur Sea Shepherd USA et sur moi-même, en tant que citoyen américain. Par conséquent, nos interventions contre la chasse baleinière sur place vont continuer mais Sea Shepherd USA s’est retiré de la partie et j’ai démissionné de l’antenne américaine afin de pouvoir participer à la campagne sans être en violation de l’ordre donné par la Cour. Je reste toutefois Président de toutes les autres antennes nationales de Sea Shepherd.

Que vous est-il reproché précisément ?

Les accusations du Japon sont basées sur des allégations de Pete Bethune, le capitaine de l’Ady Gil, navire de Sea Sheperd percuté et détruit par le baleinier japonais, Shonan Maru, en janvier 2010. Bethune a par la suite décidé d’aborder ce navire pour se confronter au capitaine qui avait détruit le sien. Lors de cette action, il a été arrêté, emmené au Japon et accusé d’intrusion, d’entrave à l’activité économique et de hooliganisme. Il a abordé ce navire contre mes recommandations et notre conversation à ce sujet a été filmée et diffusée. Mais une fois au Japon, il a conclu un accord avec les Japonais qui m’ont, suite à ses déclarations, accusé de lui avoir ordonné de commettre ces infractions. En échange, ils lui ont accordé une condamnation avec sursis. Le Japon a alors tenté de faire émettre une Notice Rouge par Interpol, ce qui lui a été refusé car le cas avait été identifié comme étant motivé politiquement. En décembre 2011, la Présidente du Costa Rica a rencontré le Premier ministre japonais, au Japon. Quelques jours plus tard, le Costa Rica émettait à mon encontre une requête de Notice Rouge auprès d’Interpol, invoquant un incident remontant à 2002 alors que j’intervenais dans les eaux guatémaltèques et sous mandat guatémaltèque pour entraver une pêche illégale aux ailerons de requins pratiquée par un équipage de braconniers récidivistes costariciens. Au cours de cette action, filmée dans sa totalité pour le documentaire Les Seigneurs de la mer, personne n’a été blessé et il n’y a eu aucun dégât matériel. Les pêcheurs m’ont toutefois accusé de tentative de meurtre. Le cas a été porté devant la Cour du Costa Rica. J’ai été disculpé par deux juges successifs et nous avons été autorisés à quitter le Costa Rica. Je n’avais plus jamais entendu parler de cette histoire jusqu’à ce que les Allemands m’arrêtent, en mai 2012, à l’aéroport de Francfort, alors que j’étais en transit pour me rendre en France.

Pourquoi avoir quitté Francfort où vous étiez assigné à résidence ?

Après mon interpellation, j’ai été incarcéré à Francfort et libéré huit jours plus tard contre une caution de 250 000 euros. J’ai en effet été assigné à résidence et devais pointer au poste de police de la ville deux fois par jour. Je l’ai fait pendant près de deux mois. Mais fin juillet 2012, un vendredi après-midi, j’ai reçu l’appel d’une personne travaillant au Ministère de la Justice allemande, m’avertissant que lorsque j’irai pointer au poste de police le lundi suivant, je serai de nouveau interpellé puis extradé vers le Japon. Je sais que si je devais être livré au Japon, je serais emprisonné pendant de nombreuses années. Je sais aussi que je n’ai commis aucun crime. Ce cas est politique et je suis étonné que l’Allemagne puisse ainsi se salir les mains. Ils ne m’ont donc pas laissé d’autre choix que celui de quitter Francfort. J’ai donc pointé au poste de police le dimanche matin et suis parti immédiatement après.

Comment – sous le coup d’un mandat d’arrêt international et recherché par Interpol - avez-vous pu rejoindre l’Australie et votre navire amiral, le Steve Irwin ?

J’ai quitté l’Allemagne en voiture et je me suis rendu aux Pays Bas d’où j’ai embarqué à bord d’un voilier pour traverser l’océan Atlantique puis le Pacifique pour enfin rejoindre mon navire amiral, le Steve Irwin, près des Samoa. Il m’a fallu quatre mois pour faire ce voyage. J’ai pu embarquer à bord du Steve Irwin à la fin du mois de novembre 2012 et suis resté à bord depuis.

Le Steve Irwin, navire amiral de Sea Shepherd / photo Sea Shepherd
Le Steve Irwin, navire amiral de Sea Shepherd / photo Sea Shepherd

Comment voyez-vous l’issue de ces démêlés avec la justice ?

Je n’ai aucun moyen de le savoir. Je me dois de rester en mer. Mes deux passeports, américain et canadien, demeurent aux mains des Allemands bien que je n’ai commis aucun crime en Allemagne. Ma fuite, alors que j’ai été libéré sous caution, n’est même pas considérée comme un crime en Allemagne. J’ai reçu un passeport de la part de la communauté des Aborigènes d’Australie fin janvier 2013, mais ce passeport n’est pas reconnu. Interpol avait dans un premier temps rejeté les demandes de mandats d’arrêts faites contre moi mais je pense que la voix de l’Allemagne, ajoutée à celle du Costa Rica et du Japon, les ont motivé à m’inscrire sur la liste rouge. C’est amusant quand on y pense. Je n’ai tué ni blessé personne. Je n’ai endommagé aucune propriété privée. Tout ce que j’ai fait, c’est interrompre une pêche illégale aux ailerons de requins et une chasse illégale à la baleine, et cela me vaut d’être placé dans la même catégorie que les criminels de guerre et les tueurs en série.

La 9ème campagne de protection des baleines que vous avez lancée cette année a été baptisée « Tolérance zéro ». Quelle différence par rapport aux précédentes ?

Il s’agit de notre plus importante mission en Antarctique à ce jour. Nous disposons de quatre navires, le Steve Irwin, le Bob Barker, le Sam Simon et le Brigitte Bardot. Nous avons 120 membres d’équipage issus de 24 nations différentes, Japon inclus. Nous avons un hélicoptère, trois drones et huit ans d’expérience dans l’interruption des activités de chasse baleinière japonaise dans le sanctuaire antarctique. L’année dernière, les baleiniers ont tué 26% du quota de baleines qu’ils s’étaient auto-attribués. L’année précédente, ils n’avaient pu en tuer que 17%. En 2012, nous leur avons coûté 20,2 millions de dollars américains de profits et plus encore l’année précédente. Ces sommes sont très importantes et expliquent la persécution dont je fais l’objet. Mais je suis ici, à bord du Steve Irwin. Nous gardons les portes du sanctuaire baleinier Antarctique et nous continuerons à le faire jusqu’à ce que son intégrité soit garantie. Il s’agit d’un sanctuaire établi par une loi internationale, à l’initiative de la France. L’objectif de l’Opération Tolérance Zéro est zéro baleine tuée. Allons-nous y arriver ? Nous allons en tout cas essayer mais il est certain que nous leur couterons une fois de plus leurs profits et qu’ils ne parviendront à prendre qu’un très faible pourcentage des baleines qu’ils ont l’intention de tuer, si ce n’est aucune.

Sea Shepherd met en oeuvre deux drones dans sa nouvelle campagne contre les baleiniers japonais. Photo Sea Shepherd
Sea Shepherd met en oeuvre deux drones dans sa nouvelle campagne contre les baleiniers japonais. Photo Sea Shepherd

Cette nouvelle campagne met en œuvre des moyens considérables…

Comme je vous l’ai précisé, nous avons pour cette mission quatre navires et des moyens de surveillance aérienne. Mon plus grand atout, cependant, réside dans le courage et la passion de mon équipage international de volontaires. Je ne pourrais pas payer des professionnels pour prendre les risques et faire le boulot qu’assurent ces incroyables volontaires. Ce qui fait toute la différence, ce n’est pas l’équipement, ce sont les gens.

Qui finance l’achat, l’entretien et la mise en œuvre de ces moyens ?

Sea Shepherd est une organisation internationale qui reste relativement petite. Tous nos fonds proviennent de nos supporters et de nos donateurs partout dans le monde. C’est parce qu’environ 80% de nos effectifs à bord des navires et à terre sont des bénévoles que nous sommes capables de réaliser nos actions. Notre organisation repose sur la passion, pas sur l’argent. L’argent que nous collectons sert à l’achat, à la maintenance et aux coûts opérationnels de nos navires et de notre hélicoptère.

Qui sont vos plus solides soutiens aujourd’hui ?

Nous avons des antennes nationales dans de nombreux pays sur plusieurs continents en Amérique du Nord, Amérique du Sud, Asie, Europe,, Afrique et Australie. Notre plus grande base de soutien financier reste les Etats Unis, suivie par l’Australie, la France, les Pays Bas, l’Allemagne, le Royaume Uni, le Brésil, le Canada, l’Italie, l’Espagne, Hong Kong et l’Afrique du Sud. Des dizaines de célébrités nous soutiennent parmi lesquelles Pierce Brosnan, Sean Penn, Pamela Andersen, Richard Dean Anderson, Martin Sheen, Jacques Perrin, Brigitte Bardot, etc.… L’ancien Ministre de l’Environnement australien et l’ancien leader du Parti Vert australien sont directeurs de Sea Shepherd Australie. L’ancien ministre de l’environnement de la Colombie Britannique est directeur de Sea Shepherd Canada. Anthony Kiedis, chanteur des Red Hot Chili Peppers est un des directeurs de Sea Shepherd USA. Mais notre base de soutien la plus précieuse, ce sont ces dizaines de milliers de personnes, toutes tranches d’âge confondues, qui nous soutiennent par de petites donations individuelles.

Intervention d'une équipe de Sea Shepherd devant un baleinier japonais. Photo Sea Shepherd
Intervention d'une équipe de Sea Shepherd devant un baleinier japonais. Photo Sea Shepherd

Vous êtes très populaire dans les pays anglo-saxons. Votre action rencontre-t-elle un écho en Europe et notamment en France ?

Sea Shepherd est établi en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Asie et en Afrique. En France, nous avons une importante base de soutien et cela a beaucoup à voir avec la tête de l’antenne française. Lamya Essemlali qui a commencé en tant que volontaire à bord de nos navires est maintenant Présidente de Sea Shepherd France et elle est la principale raison de notre succès en France. Elle a l’éducation et les qualifications d’une meneuse, alliées à l’expérience de terrain et à une profonde et ardente passion pour la défense de nos océans. Nous avons une excellente équipe en France et la France elle-même, a une histoire liée à l’activisme et à la défense des océans, de Jules Vernes à Jacques Cousteau en passant par Albert Falco, Jacques Perrin et Brigitte Bardot.

Comment évaluez-vous aujourd’hui les résultats de votre action ?

Nous évaluons nos résultats en fonction du nombre d’animaux que nous sauvons et des pertes financières que nous causons aux braconniers. Nos missions en Antarctique ont permis de sauver plus de 4000 baleines. Nous avons réduit le braconnage dans l’archipel des Galápagos grâce à notre partenariat avec la police et le Parc national. Nous avons contribué à mettre un terme au massacre des bébés phoques au Canada. Nous permettons à un large public de prendre conscience des enjeux de la chasse baleinière grâce à notre série télévisée Whale Wars (La Guerre des baleines), diffusée par Discovery Channel depuis 6 ans. Je pense que les gens aiment nous soutenir parce que nous leur donnons des résultats tangibles en retour de leur confiance. Nous ne parlons pas de sauver les baleines, les requins, les dauphins, les poissons et les habitats marins. Nous le faisons. Et nous le faisons sans user de violence et dans le cadre de la loi.

Nos campagnes dans le Grand sud ont sauvé 4 000 baleines (Paul Watson). Photo Sea Shepherd
Nos campagnes dans le Grand sud ont sauvé 4 000 baleines (Paul Watson). Photo Sea Shepherd

Vous êtes aujourd’hui poursuivi par la justice. Vous avez été hier sacré « héros écologique » par le magazine Time. Que cela vous inspire-t-il ?

Je ne me considère pas comme poursuivi par la justice. Ce que je vois, c’est que la loi est utilisée de manière abusive et manipulée politiquement par le Japon. Mais les grandes choses ne s’accomplissent jamais facilement. L’Histoire me jugera et les enfants qui ne sont pas encore nés nous jugeront tous. Avons-nous défendu leur héritage ou les avons-nous privés des trésors de la Nature ? Ce que les gouvernements pensent de nous n’a pas d’importance. Les politiciens ont des priorités qui sont les leurs et en général, elles n’incluent pas la protection de la biodiversité et des océans. Pour être un activiste de la conservation, on doit être prêt à dire des choses que les gens n’ont pas envie d’entendre, à faire des choses que les gens n’ont pas envie de voir et à provoquer des controverses que beaucoup préféreraient ignorer.



La France se mobilise pour le Capitaine Watson

Photo © Sea Shepherd
Photo © Sea Shepherd

Les actions intentées contre Paul Watson autant que son arrestation et son incarcération en Allemagne ont généré de nombreuses réactions à travers le monde.

En France, un comité de soutien s’est mis en place, emmené par des personnalités comme Nicolas Hulot, Jacques Perrin, Stéphane Hessel, Edgard Morin, Yann Arthus Bertrand, José Bové, Daniel Cohn Bendit, Brigitte Bardot ou Chantal Jouanno, demandant à ce qu’il soit accueilli en tant que premier réfugié politique écologiste.

La France, a déclaré Nicolas Hulot,s’honorerait à accueillir le Captain Watson. C'est un héros et un symbole qui mériterait le prix Nobel de la paix. Jacques Perrin, mondialement connu pour son film Océans a estimé pour sa part que Paul Watson était aujourd’hui le seul à faire respecter le sanctuaire baleinier de l'Antarctique.

Parallèlement, un « manifeste citoyen » a déjà recueilli plus de 60 000 signatures. Voir sur www.seashepherd.fr


En savoir plus

"Capitaine Paul Watson : Entretien avec un Pirate"
de Lamya Essemlali – 2012 - Editions Glénat.

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