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Découverte
Reportage sur les routes de l'encens.
le 06 Février 2017

Par Cédric Riedmark

Sous un ciel sans nuage, l’antique forteresse continue de braver les bourrasques que déverse la mer d’Arabie sur ses murs de grés. A trois cent mètres de sa « Porte de la mer », des vagues irrégulières viennent mourir sur une lagune de sable fin, étroitement encastrée entre deux plateaux de roches noires.  Khor Rori alias Swaihima, dans le sultanat d’Oman, était entre - 200 et + 400 après Jésus Christ le plus important port d’exportation du commerce « mondial » de l’encens. A destination de la glorieuse Rome, d’Athènes, de l’empire Perse mais aussi de Damas et de la célèbre Petra, capitale du royaume Nabatéen, s’élançaient les Dhows, un type de boutre propre à cette région. Chargés de sac d’encens, confiant en leur connaissance des étoiles, des courants et des vents, les capitaines d’alors naviguaient au milieu des pirates sur une mer infestée de requins.

 « Nous avons également retrouvé des amphores égyptiennes et des ustensiles de cuisines indiens. Sawayhima était réellement connectée par voie maritime à l’ensemble du monde connu » explique Sylvia Lischi, jeune archéologue italienne responsable des fouilles sur une partie du site.

La citadelle de l’encens appartenait au royaume de l’Hadramaout, province du Yemen voisin. C’était l’époque de l’Arabia Felix, l’Arabie Heureuse ainsi désigné par Pline l’Ancien, du fait de ses richesses et de ses terres bien plus vertes que le désert qui recouvre le reste de la péninsule arabe. Car c’est ici que pousse, fort d’une situation climatique très particulière, le boswellia sacra, ou arbre à encens dont la sève blanche, une fois séchée et brulée, produit cette fameuse fumée odorante.

Le Dhofar, région du sud du sultanat, a une particularité unique dans le monde arabe. C’est la seule zone qui bénéficie de deux à trois mois de mousson (Alkharif) dont les nuages en fin de parcours, depuis l’océan indien, viennent déverser leurs ultimes pluies ici. Sans cette eau, la région ne serait qu’un désert de caillasses, une étendue aride de montagnes s’enfonçant dans la mer par des falaises hautes parfois de plus de 1000 mètres. Mais grâce à cette eau qui tombe drue pendant l’été, les mois de septembre et d’octobre offrent des paysages très verts. La terre boit avidement le liquide et toute une végétation émerge comme sortie de nulle part. Là où à la fin du mois de mai s’étendaient à perte de vue des montagnes pelées et arides, jaillit alors un véritable tapis d’herbes et de fleurs, piqué de tamarins et de saules très verts s’ajoutant aux immenses palmeraies, champs de canne à sucre et bananeraies. Salalah, la capitale de la province, est ponctuée de fermes ceintes de hauts murs le long desquels sont alignées un foisonnement de boutiques de fruits et de légumes. C’est dans cette région et nulle part ailleurs que poussaient déjà, il y a deux mille cinq cent ans, l’arbre à encens. 

Le boswellia sacra n’est pourtant pas en apparence un arbre très exigeant. Il pousse sur les sols les plus pauvres, voire directement sur la roche, capable de prendre appui sur une une petite poignée de terre. Lorsqu’il pousse sur des falaises escarpées, se créé à la base du tronc un renflement pour assurer sa stabilité. Il peut rester plusieurs mois sans recevoir une seule goutte d’eau par des températures oscillants entre 13°c et 33°c. 

L'encens de l'automne

Dans le Wadi Dawkat, un large thalweg d’altitude perché 40 km au nord de Salalah, Shamim s’occupe de l’entretien de ces arbres précieux. Un léger parfum d’église règne au milieu du champs aride et recouvert de pierres jaunâtres. Engoncé dans son bleu de travail, l’homme d’origine bangladaise explique : « une réserve a été instituée ici car l’arbre est en proie à de nombreux ennemis: troupeaux qui raffolent de ses feuilles, maladies nouvelles. Les autorités du Sultanat ont donc décidé de créer un parc de sauvegarde et de préserver ainsi un héritage ancestral ». Il s’occupe donc,, avec une dizaine d’employés, de la taille et de l’entretien d’un des derniers vastes champs de boswellia sacra. Il caresse l’un des arbres et pince une boulette de sève qui s’écoule d’une coupure naturelle. « C’est le meilleur celui-là, l’encens de l’automne » dit-il en le portant à ses papilles olfactives. Les producteurs réalisent une incision verticale dans l’écorce et les précieuses gouttes de sève blanchâtre s’écoulent puis sont récoltées et enfin séchées. Solide, l’encens peut être conservé jusqu’à plusieurs années dans l’attente d’être brulé pour le dieu assyrien Baalbek, la grecque Athéna ou plus directement Manat, la déesse de la lune, qu’adoraient les habitants de Khor Rori.

Le Phénix lui même selon la légende se régalait des feuilles de Boswana Sacra. Les Romains voyaient l’encens comme un produit encore plus précieux que l’or. Ils en consommaient de grandes quantités dans le cadre de leurs dévotions religieuses, ainsi que pour honorer leurs morts. Néron fit bruler à Rome une année complète de production d’encens lors des funérailles de son épouse pour exprimer sa tristesse. La particularité de son subtil parfum, l’élévation de sa fumée délicate et la rareté du produit séduisaient également les Nabatéens et les sujets du royaume de Damas. Ils  faisaient venir par la mer puis à dos de chameau le précieux produit, tant pour leur consommation propre que pour en faire le commerce. Un certain Jésus Christ en recevra même à l’occasion de sa naissance, cadeau apporté par un des rois mages. 

Sylvia explique tout en désignant un aigle qui survole les ruines altières de l’antique Khor Rori : « L’encens se vendait chère. La forteresse était très riche et suscitait de nombreuses convoitises. Pour empêcher les vols, la plupart des alvéoles de stockage installées prés de la Porte de la mer n’avaient ni fenêtre ni porte d’entrée. Seule une ouverture petite et carrée sur le toit plat, permettait d’extraire les sacs d’encens. Ceux-ci étaient ensuite transportés à dos d’homme jusqu’à des petites chaloupes amarrées dans la lagune qui léchait les pieds de la citadelle. Ces chaloupes portaient ensuite le précieux chargement jusqu’aux navires plus gros, les dhows, qui stationnaient devant la passe ». L’archéologue italienne, détachée de l’université de Pise, qui travaille sur ce site depuis 2009, souligne cependant que si la cité est globalement bien connue dans son fonctionnement, une question demeure sans réponse : « le dispositif défensif est impressionnant pour l’époque. La forteresse n’a que deux entrées. La Porte de la mer et la porte principale dont l’accès est en bayonnette. Tout autour, de hauts murs, un puit autonome, des tours de défenses, mais le plus curieux, c’est le mur principal, de 8 mètres d’épaisseur. Il est situé face aux montagnes, au nord. En fait, l’agencement fait penser que l’ennemi venait du nord et non de la mer. Mais à l’heure actuelle on ne sait toujours pas contre qui ont été construits ces ouvrages défensifs ». En effet, aucune trace de cité concurrente n’a été trouvée dans cette direction. Il n’y a que la montagne puis le désert infernal du Robh Elkhali. La cité connue la plus proche se trouvait dans l’Hadramahout et appartenait au même royaume. Les spéculations vont bon train : crainte des rezzous de tribus arabes aujourd’hui disparues, protection contre les armées d’une cité engloutie par les sables ? La question demeure. 

La citadelle de Khor Rori servait donc d’interface entre la terre et la mer. Entre les paysans qui cultivaient l’arbre à encens et le reste du monde connu qui s’étendait au delà des 7 mers. Vers Rome et Athènes via le port d’Alexandrie, ou le nord de la péninsule arabe via le port de Kana prés d’Aden puis la « route des rois » qui trace encore son sillon sud - nord en Jordanie. Les montagnes abruptes puis le désert aride entourant la plaine littorale du Dhofar, ne permettaient pas une circulation autre que par voie maritime. 

« Et c’est bien là le drame de cette cité », poursuit Sylvia. « Avec les siècles, le sable apporté par la mer est venu fermer la lagune, coupant l’accès humide entre la cité et les navires. Dans le même temps, Rome se christianisait et la nouvelle église voulant marquer une rupture avec le culte païen, a interdit l’encens. » Aux alentours du 5ème siècle, perdant son plus gros client et son accès direct à la mer, la cité s’est peu à peu vidée de ses habitants. Ce n’est que 1000 ans plus tard que l’encens reviendra dans les églises. 

La preuve que certains parfums, à travers les siècles et les cultures, demeurent attachés au sens du divin.

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