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Economie maritime
Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré
le 12 Janvier 2011

Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré
Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré

Vincent Bolloré est depuis plus de trente ans à la tête de l’entreprise familiale née en 1822 sur les bords de l’Odet, en Bretagne. Lorsqu’il en prend les rênes en 1981, elle est en mauvaise santé. Elle figure aujourd’hui parmi les cinq cent plus grands groupes mondiaux avec un chiffre d’affaires de 7 milliards d’euros (8 milliards et demi si l’on intègre Havas dont elle est actionnaire de référence) et 35000 personnes (50000 avec Havas). À l’origine spécialisée dans les papiers fins, le groupe Bolloré est désormais présent dans des activités aussi diverses que le transport et la logistique internationale, la distribution d’énergie, les batteries, les terminaux et systèmes spécialisés, les films plastiques, la plantation de palmiers à huile et d’hévéas, la communication, les médias ou la manutention portuaire. Son président, 57 ans, nous reçoit dans le bureau de son siège «parisien», sur les bords de Seine, à Puteaux.

Que représente le maritime pour le groupe Bolloré ?

Environ quinze pour cent de son activité. Cela concerne toute la partie manutention portuaire, une activité très ancienne de notre groupe. Le reste, c’est la distribution de pétrole, le plastique, le transport, les batteries qui permettront de faire des voitures électriques et peut-être un jour des bateaux électriques…

Vous y travaillez ?

Absolument, on pense pouvoir trouver pour toutes les entrées et sorties de port, un système de propulsion permettant aux bateaux, et notamment aux voiliers dans les ports de plaisance, de n’émettre aucun bruit ni aucune odeur. Le premier voilier que l’on équipera sera celui de Maud Fontenoy qui nous l’a demandé et que l’on soutient parce que l’on trouve que c’est une femme de qualité.

Quelle est la genèse de votre implantation africaine pour ce qui concerne la manutention portuaire ?

Je suis allé sur ce continent pour la première fois il y a vingt-cinq ans quand les Français s’en retiraient pensant que c’était un continent perdu. Nous y sommes aujourd’hui le plus gros opérateur présent partout sauf en Somalie et au Yémen.

Quels sont vos projets d’investissements sur le continent? Nous investissons beaucoup d’argent, plus de 250 millions d’euros par an, avec pour objectif de permettre aux marchandises d’entrer et de sortir au meilleur coût et dans les meilleures conditions. Ces investissements, ce sont des grues, la réfection de voies de chemin de fer, des locomotives, des hangars, tout ce qui permet à la chaîne logistique de l’import et de l’export de bien fonctionner.

La Chine est de plus en plus présente en Afrique, qu’en pensez-vous ?

Nous nous réjouissons de n’être plus seuls à croire en l’Afrique parce que c’est ce qui va permettre aux africains de s’en sortir. Les chinois ont, par l’indépendance de leur système financier, une vision à long terme de l’Afrique, tout comme notre groupe qui est capable de faire des investissements dont l’issue est à quinze ou vingt ans parce que nous ne dépendons pas d’investisseurs extérieurs. Les chinois sont pour nous des concurrents ou des clients et nous en sommes très heureux. Nous préférons être nombreux sur un continent qui se développe que seuls sur un continent qui périclite.

Ces investissements chinois se font-ils au profit des Africains ?

Tous ceux qui contribuent à développer des emplois et à améliorer le niveau de vie en Afrique font une oeuvre bénéfique. C’est là-dessus qu’ils doivent être jugés et non pas sur le fait de savoir s’ils prennent une part trop importante d’un soi disant gâteau. L’action de la Chine est très profitable à l’Afrique. Et c’est comme cela que la majorité des africains le voit.

La Chine s’implante-t-elle en Afrique au détriment de la France ?

La France n’a plus en Afrique l’importance qu’elle avait autrefois. Mais ce ne sont pas les chinois qui la mettent dehors. C’est la France ou une partie de la France qui a quitté l’Afrique car, je vous l’ai dit, peu de Français ont cru au développement de l’Afrique même si certains groupes français y reviennent aujourd’hui. La Chine ne vient cependant pas seule, il y a les Russes, les Américains, les Canadiens, les Polonais, les Anglais…

Le regard des Africains sur la France a-t-il changé ?

Le regard des africains sur la France a changé comme la place de la France dans le monde a changé. La France qui était encore il y a une dizaine d’années une des quatre ou cinq premières puissances de cette planète se fait dépasser, ou est en passe de l’être, par des pays émergents, la Chine, le Brésil, l’Inde, qui ne comptaient pas jusqu’alors. Quand des gens plus puissants arrivent, les regards se tournent naturellement vers eux. Je crois cependant qu’une grande partie de l’Afrique francophone porte toujours un regard très amical et favorable sur la France même si cette Afrique n’est qu’une petite partie du continent et pas forcément la plus dynamique. Les grands pays qui se développent, le Nigéria, le Ghana, l’Afrique du sud, ne sont pas francophones et portent un regard forcément plus distancié sur notre pays.

Vous avez abandonné toute activité dans le transport maritime en revendant Delmas en 2005, pourquoi ?

On ne pouvait pas être à la fois opérateur d’un port et armateur. On était en plein conflit d’intérêt avec le risque de se voir soupçonner de favoriser nos navires dans les ports dont nous étions opérateurs. On le voit bien aujourd’hui avec Maersk, premier groupe d’armateur mondial. Lorsqu’il prend un port quelque part, les autres armateurs n’y vont plus, comme au Nigeria. À une période où se préparait la privatisation de très nombreux ports, il nous fallait choisir entre les deux métiers. Nous étions tout petit dans le maritime (Ndlr au 23e rang mondial). Il nous a semblé plus légitime d’apporter Delmas à CMA CGM pour lui permettre de devenir le troisième acteur mondial du secteur. Ce fut une décision difficile car nous étions attachés à cette activité. Depuis, nous avons pratiquement fait un sans faute dans la partie terrestre et avons évacué les problèmes de conflit d’intérêt.

Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré
Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré

7 milliards d’euros de chiffre d’affaires sans compter le milliard et demi d’euros d’Havas dont vous êtes actionnaires de référence. Tous les indicateurs sont au vert…

Je représente la sixième génération aux commandes de Bolloré. L’entreprise a connu des hauts et des bas. Pour l’instant, nous sommes en haut. Nous avons la chance de toujours avoir le contrôle familial de l’entreprise ce qui nous permet d’agir sur le très long terme. Dans nos activités de transports, certains de nos investissements ne seront rentables que dans dix ans. La voiture électrique est un investissement qui ne sera peut-être rentable que dans quinze ou dix-sept ans. Il faut avoir les moyens mais il faut aussi savoir oser. L’Afrique hier, comme la TNT aujourd’hui, n’étaient pas à la mode quand on a décidé d’y aller. Notre actionnariat familial nous donne cette liberté. C’est un avantage indéniable.

Le groupe Bolloré aujourd’hui, c’est une réussite… personnelle ?

Non, pas du tout. Je vais tout vous avouer. Je n’étais pas le meilleur à l’école, ni le meilleur dans l’entreprise. Je l’ai prise à l’époque au creux de la vague parce que personne d’autre ne voulait y aller. N’importe qui aurait sans doute fait les mêmes résultats que moi, voire mieux. Il faut simplement savoir s’adapter aux circonstances. Sur le fond, mon objectif n’est pas de savoir si l’on va faire dix milliards de chiffre d’affaires ni combien de personnes on va finir par être dans le groupe. Mon objectif, c’est d’aller au bicentenaire de l’entreprise, le 17 février 2022. J’aurais 69 ans. Je partirai à ce moment-là. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est qu’à cette date là, l’entreprise soit toujours debout.

Diversification, innovation, investissement sur le long terme, stabilité de l’actionnariat sont les concepts clés de la «stratégie Bolloré». Quel est pour vous le plus important ?

La stabilité de l’actionnariat vous permet la diversification selon le vieux et bon principe paysan de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier. Le jour où vous dites que vous allez faire trois ou quatre métiers différents, si vous n’avez pas un actionnariat contrôlé, les analystes financiers considèrent que vous n’êtes pas sérieux et vous êtes renvoyé. Faire de la technologie, c’est aussi très joli, mais cela signifie beaucoup d’argent en recherche et en développement et pendant très longtemps. Si vous n’avez pas un actionnariat qui vous suit, que ce soit l’État – c’est le cas des Chinois pour revenir à ce que nous disions tout à l’heure – ou une famille, vous êtes là encore fichu à la porte. La stabilité de l’actionnariat vous permet de voir à long terme et conditionne tout le reste.

La diversification que vous avez toujours privilégiée est d‘abord pour vous une forme de répartition des risques…

Oui bien sûr. C’est aussi la possibilité d’aller là où les autres n’osent pas aller parce que ce n’est pas «politiquement correct» comme l’Afrique, la voiture électrique ou les télécoms avec le Wimax (désigne un mode de transmission et d'accès à Internet en haut débit, portant sur une zone géographique étendue), dans lequel nous sommes actuellement, et dont tout le monde dit que c’est une folie. Nous montons avec la Marine nationale, à Brest, une première expérience pour permettre aux marins embarqués de pouvoir surfer sur le net à très haut débit. Tout le monde s’en amuse aujourd’hui. Je ne suis pas sûr que ce sera le cas dans trois ans. Quand vous avez le temps et que vous êtes persévérant, vous marchez mieux que ceux qui sont pressés par le temps.

Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré
Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré

La famille comme clé de la réussite. Et la Bretagne, que représente-t-elle pour vous ?

Tout. C’est le berceau de ma famille, mes racines, mon âme, là où j’ai toujours passé mes vacances, et un endroit où je vais tous les quinze jours ou toutes les semaines avec mon coeur qui bat. C’est une histoire d’amour pour moi. Avec toujours une présence du groupe sur place. Oui, le siège du groupe est toujours à Ergué-Gabéric. Le nom est tellement exotique que les gens me demandent souvent si c’est un paradis fiscal. C’est là qu’a été créée la société, le 17 février 1822.

Votre oncle Gwenn-Aël Bolloré a débarqué le 6 juin 1944, en Normandie, avec le commando Kieffer. Quelles relations aviez-vous avec lui ?

Petite confidence, le commando Kieffer comptait dans ses rangs deux de mes oncles, Gwenn-Aël et Marc Thubé qui fut le premier à aller découper les barbelés sur la plage. Gwenn a eu une vie passionnante. Je l’ai bien connu parce que j’allais passer toutes mes vacances de Pâques chez lui à Odet. Il a été l’un des premiers écologistes de son époque, donnant beaucoup de son temps à la création, sur notre propriété en Bretagne, d’un très riche musée océanographique, ouvert au public, qu’il m’a, à sa mort, demandé de maintenir, ce que je fais.

Est-il vrai que votre père vous aurait élevé en vous conseillant de ne jamais aider personne ?

Il me disait «Il ne faut jamais rendre service». Je lui répondais : «Franchement papa, ce n’est pas vraiment bien de dire ça, surtout quand on est catholique breton. » Il est mort il y a douze ans. Sa petite phrase me revient encore régulièrement à l’esprit parce que je me suis aperçu que finalement c’était assez vrai.

Pourquoi ?

Parce que les gens n’aiment pas que vous les aidiez. Il faut bien sûr savoir rendre service mais il faut aussi savoir que l’on ne vous en sera pas reconnaissant. Mais attention, mon père m’a heureusement élevé avec d’autres préceptes que celui-là et beaucoup d’autres valeurs.

Quelles sont vos valeurs ?

J’ai d’abord eu la chance d’avoir été élevé dans une foi catholique qui est, qu’on le veuille ou non, quelque chose de très structurant, de fort, de lourd, d’important. On allait à la messe le dimanche, on allait se confesser, on était dans un cadre.

Vous l’êtes toujours ?

Oui, quand vous êtes élevé de cette manière-là durablement, vous restez dans ce cadre et dans cette voie. J’ai d’abord eu la chance d’avoir des parents très unis et de grandir dans une famille nombreuse, nous étions cinq. On a été élevés dans la solidarité, dans l’acceptation de l’autre. Mes parents m’ont également appris quelque chose d’essentiel. Bien qu’ils étaient très riches et qu’ils voyaient des gens très importants – il y avait à la maison les Pompidou, Félix Gaillard, Duhamel, le général de Gaulle, les grands peintres, les grands musiciens, les grands écrivains – la leçon était de ne jamais se prendre au sérieux, de considérer de manière égale les faibles et les puissants, de rester ce que l’on est, c’est-à-dire en réalité rien du tout. La foi, la solidarité, un certain recul sur l’existence, quand vous avez ce cadre là vous avez déjà beaucoup de choses. Quand en plus, vous héritez comme moi d’un groupe – car je n’ai rien fait, j’ai juste été nommé président d’une entreprise qui appartenait à la famille – vous êtes dans une formidable facilité.

Croiser dans son enfance de grands personnages participe- t-il, selon vous, de la construction d’une personnalité ?

Oui absolument. J’ai des souvenirs du général de Gaulle, j’étais pétrifié, et de Pompidou, plus patelin et amical. Mon père disait toujours «de Gaulle aimait la France, Pompidou aimait les Français». J’ai beaucoup retenu de ces rencontres.

Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré
Vincent Bolloré, Président-directeur général du groupe Bolloré

Votre relation à la mer ?

Passionnée. Quand votre famille a gagné la première médaille d’or olympique française de voile en 1912, vous êtes obligé de vous y mettre dès votre plus jeune âge. Devenu adulte, je suis passé de la voile au moteur, et je continue à faire du bateau indéfiniment. Mais la mer ce n’est pas seulement pour moi la navigation, c’est aussi la pêche. Chaque année, de juin à octobre, je vais pêcher aux grandes marées sur notre île des Glénan.

Le Paloma ?

Toute la famille avait des bateaux, mon grand père, mon père. Mon premier bateau s’appelait Caramba. Il faisait une vingtaine de mètres. Le Paloma est mon quatrième. Je prends toujours des bateaux de style ancien. Ils n’intéressent personne et ont donc l’avantage d’être moins chers que les autres. Ce sont des bateaux très bas sur l’eau, qui naviguent bien et vite, très esthétiques avec des bois et des vernis. Le Paloma était, à la mort de son propriétaire grec, à l’abandon dans le port du Pirée. Je l’ai repris et entièrement refait.

Le Paloma, yacht de Vincent Bolloré
Le Paloma, yacht de Vincent Bolloré

Sortez-vous régulièrement ?

Pas régulièrement, tout le temps. Je navigue dès que je le peux. Le 17 février 2022, pour le bicentenaire du groupe – retenez la date, vous êtes invité – j’organiserai une fête comme mon grand-père l’avait lui-même fait pour le centenaire, couverte à l’époque par les actualités de Pathé cinéma. Ensuite, je resterai à bord du Paloma, longtemps, si j’ai la santé et l’argent, ce qui n’est jamais sûr.

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