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L'entretien
M. Attali répondez !
le 24 Février 2012

Jacques Attali (PHOTO : DR)
Jacques Attali (PHOTO : DR)

Ancien conseiller spécial de François Mitterrand, ancien président de la BERD, actuellement président de PlaNet Finances, Jacques Attali est un observateur avisé des affaires du monde. Dans un récent ouvrage intitulé Candidats répondez ! 1, il interpelle les candidats à l’élection présidentielle sur vingt grands sujets vitaux pour l’avenir de la France. Il a accepté de répondre à nos questions sur les sujets de géopolitique et de Défense.

Le monde dans lequel nous sommes et celui qui s’annonce exigent-ils une défense forte ?

Dans un monde en marche vers la multipolarité, les jeux d’influence sont terriblement complexes. Les nouveaux équilibres économiques et géopolitiques sont porteurs d’une instabilité intrinsèque qui alimente les conflits régionaux. Surtout, la France et l’Europe ont et auront de plus en plus à faire face à des menaces, sinon nouvelles, du moins renouvelées dans leur nature et plus diverses dans leur expression. Le terrorisme et le crime organisé perfectionnent leurs moyens, s’alimentent via des flux financiers incontrôlés, et changent d’échelle grâce à la mise en réseau et à la mondialisation. Le risque de prolifération nucléaire est plus que jamais présent. L’incertitude sur les intentions d’États comme l’Iran ou la Corée du Nord, sur le devenir de l’arme atomique au Pakistan, rend la tentation de la « politique du seuil » de plus en plus forte. De nouvelles menaces technologiques apparaissent : de la cybercriminalité, on passe au risque de cyberguerre, capable de paralyser l’économie d’un pays. Enfin, le contrôle des ressources rares et stratégiques, mais aussi l’accès à l’eau et à la nourriture seront l’objet d’une tension grandissante. L’impératif de maintenir des capacités de défense, sans être magnifié, est donc toujours présent et doit apparaître dans les débats de cette campagne présidentielle. Il est aussi nécessaire de savoir les faire évoluer en fonction de l’évolution des menaces et des risques.

La Défense est une affaire de volonté et de moyens. La France – et plus largement l’Europe – les ont-ils encore ?

L’Union européenne est l’espace le plus riche du monde. Elle occuperait aujourd'hui le rang de première puissance économique mondiale si elle était rassemblée. Les entreprises de défense européennes sont capables de faire face à la concurrence américaine dans le monde lorsque des enjeux politiques ne faussent pas la donne. Les moyens financiers et technologiques, l’Europe les a. Cependant, elle doit les mettre en œuvre de manière plus intégrée et plus cohérente pour anticiper le retrait américain de la sécurité du continent.

Globalement, les pays européens réduisent leur budget de défense quand en Russie et de l’autre côté de la planète, en Chine, en Inde ou au Brésil on les augmente. Quel sentiment cela vous inspire-t-il ?

Certes, la tendance est à la baisse, mais cette baisse n’est pas nouvelle : en pourcentage du PIB, les dépenses militaires en France baissent depuis plus de vingt ans. Cependant, en 2010 on trouve encore deux pays européens dans le top 5 des budgets militaires mondiaux : la France, 3e, et le Royaume-Uni, 4e. L’Union européenne représente encore plus de 20 % des dépenses militaires mondiales, contre 7,3 % pour la Chine. Le véritable enjeu est donc la mutualisation de ces budgets.

Au regard de la contrainte des finances publiques, le budget de la Défense français doit-il être établi dans le meilleur « rapport qualité-prix » ou mérite-t-il mieux que cela : une sanctuarisation voire un effort ?

La Défense, comme les autres budgets, doit participer à la restauration de la soutenabilité des finances publiques. Il faut donc rechercher à optimiser les dépenses en fonction des objectifs fixés par le Livre blanc, qui doit être revu.

La guerre menée en Libye a révélé pour la France – et plus largement pour l’Europe – des lacunes capacitaires (avions de transport, avions de ravitaillement, drones, renseignement…). Comment les combler sans un effort financier supplémentaire pour la Défense ?

Certaines lacunes capacitaires vont être comblées dans les prochaines années, notamment par la livraison des Airbus A400M et des avions ravitail­leurs A330 MRTT. En revanche, il est évident que la France est passée à côté de la révolution des drones, et il faut comprendre pourquoi. Dans un contexte de contraintes sans précédent sur les finances publiques, la politique d’armement est le résultat d’arbitrages complexes. Ainsi, moins de Rafale aurait permis de doter l’armée de plus de drones. Et d’en fabriquer dans des entreprises européennes. Ce sont ces choix stratégiques qui doivent être présentés et discutés lors de la campagne présidentielle, ce qui ne fut pas le cas en 2007.

Drone Shadow 200 (PHOTO : SGT. KIMBERLY LAMB - US ARMY)
Drone Shadow 200 (PHOTO : SGT. KIMBERLY LAMB - US ARMY)

Vous semblez dire dans votre ouvrage que les militaires sont capables – plus que les autres – de réaliser et d’accepter de nouveaux efforts budgétaires ? En êtes-vous si sûr ?

Oui, l’histoire récente a montré que les militaires sont capables d’absorber les efforts budgétaires qu’on leur demande. Le sens de leur engagement les pousse à faire au mieux avec moins, quand cela est nécessaire. Ces efforts doivent être intelligemment arbitrés pour ne pas mettre en péril la vie de nos soldats, et permettre la convergence des moyens avec les objectifs fixés par le politique.

Y a-t-il, comme le défend André Yché, ancien contrôleur général des armées, dans son dernier ouvrage « Quelle défense pour la France ? » 2 , un équilibre à trouver entre le hard power, c'est-à-dire pour faire simple une armée capable d’intervenir un peu partout dans le monde, et le soft power, une culture, un rayonnement, une influence ?

La France doit en effet savoir combiner intelligemment les facteurs de puissance classiques avec les nouveaux facteurs de puissance, source de son influence, c’est-à-dire de sa capacité à susciter l’adhésion volontaire des États et des peuples aux solutions qu’elle propose face aux enjeux globaux qui découlent de la mondialisation. De cette combinaison naît ce qu’on appelle un smart power. À ces fins, notre pays doit maintenir à la fois une capacité d’intervention et de projection militaire dans le monde, et renforcer ses réseaux, comme la francophonie, ainsi que son attractivité pour les étudiants étrangers, la projection de sa politique culturelle à l’international, et la défense dans sa politique extérieure des valeurs nées de la Révolution française.

Vous évoquez, dans votre livre, la question de la dissuasion nucléaire et particulièrement du choix qu’il pourrait y avoir à faire entre la composante sous-marine et la composante aérienne. Est-ce une vraie question, les deux principaux candidats à la présidence de la République semblant en effet tous deux attachés au maintien de la composante sous-marine ?

Seuls les sous-marins garantissent à ce jour avec une quasi-certitude notre capacité de seconde frappe car leur élimination simultanée par un agresseur est peu probable, et ils seront à terme indétectables. C’est un programme qui coûte cher, 15,4 milliards d’euros pour la dernière génération de SNLE. Or, les sous-marins actuels seront obsolètes en 2030. Donc, si la France ne veut pas perdre sa composante sous-marine de dissuasion nucléaire à cette date, le prochain chef de l’État devra décider de mettre en chantier une nouvelle génération de SNLE avant 2015. Je note que, si dans le discours la plupart des candidats s’accordent sur la nécessité de conserver cette composante sous-marine, certains refusent d’annoncer clairement qu’ils prendront cette décision à temps, rendant ainsi ce maintien de facto impossible à long terme.

Missile balistique M 51 (PHOTO : MARINE NATIONALE)
Missile balistique M 51 (PHOTO : MARINE NATIONALE)

La défense de l’Europe repose aujourd’hui principalement sur une alliance franco-britannique. Ne devrait-elle pas plutôt prioritairement reposer sur une alliance fran­co-allemande ?

Depuis le sommet de Lancaster House en 2010, la coopération militaire franco-britannique a connu des avancées majeures. Cette coopération est pertinente et pragmatique car les forces armées respectives des deux pays sont comparables et complémentaires. En revanche, la priorité de la politique de coopération militaire de la France doit être l’achèvement d’une Europe de la Défense, et celle-ci doit par définition inclure plus de pays, dont l’Allemagne, avec qui la convergence militaire sera le fruit d’une convergence politique.

sous-marin nucléaire lanceur d’engins français (PHOTO : MARINE NATIONALE)
sous-marin nucléaire lanceur d’engins français (PHOTO : MARINE NATIONALE)

La défense de la France passe-t-elle par l’Europe, par l’Otan ou toujours simplement par elle-même ?

La défense de la France passe tout d’abord par le maintien de sa force de dissuasion nucléaire pour sanctuariser le territoire national. C’est cette force de frappe que le bouclier anti-missile de l’Otan qui va s’installer en Allemagne vient discréditer. Certes, l’Otan reste aujourd’hui centrale dans la défense stratégique du continent mais elle ne doit pas empêcher la construction d’une Europe de la Défense qui seule, à terme, assurera notre sécurité lorsque les Américains se seront repliés. La priorité de la défense de la France doit donc être le développement de l’Agence européenne de Défense, la mise en pla­ce d’une base industrielle et technologique de défense en Europe, et la définition claire d’objectifs communs de politique étrangère et de sécurité avec nos partenaires.


1. Candidats répondez ! Précis à l’usage des électeurs, éditions Fayard, 2012.

2. Quelle défense pour la France ?, éditions Economica, 2012.

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