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L'entretien
Entretien avec Wendy Watson-Wright, Secrétaire exécutive de la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO
le 14 Mai 2014

Crédit photo : Jean-Marie Ghislain
Crédit photo : Jean-Marie Ghislain

« … alors, on saura
que l’argent ne se mange pas »

Wendy Watson-Wright est Secrétaire exécutive de la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO. Titulaire d'un doctorat en physiologie de l'Université Dalhousie (Halifax - Canada), elle a été pendant huit ans sous-ministre adjointe scientifique au Ministère canadien des Pêches et Océans.

Wendy Watson-Wright
Wendy Watson-Wright

Pourriez-vous nous présenter en quelques mots cette Commission Océanographique Intergouvernementale (COI) peu connue du grand public ?

La COI est la seule organisation des Nations Unies dont le mandat vise spécifiquement à coordonner les sciences et les services pour améliorer la gestion de l’océan et des zones côtières. Nous travaillons essentiellement à la collecte et à la gestion de données scientifiques, au renforcement de capacités, à la constitution d’une base de connaissances favorisant la gestion durable, la préservation et la mise en valeur de l’océan pour les générations futures.

Nous devons pour cela en savoir plus sur son système complexe et sur la façon dont il contribue au bien-être de la société. Cela requiert un travail constant que nous effectuons grâce à des réseaux d’observation constitués de centaines d’établissements d’enseignement supérieur, d’institutions océanographiques nationales, de centres de données, d’autorités maritimes et de centres de services météorologiques.

Par l’intermédiaire des médias, nous nous attachons à sensibiliser l’opinion publique. Nous développons également constamment de nouvelles collaborations avec la société civile et notamment le monde de la voile, les aquariums et les associations pour renforcer notre rôle de diffusion de la connaissance à l’échelle mondiale.

La COI est enfin le fer de lance d’un grand nombre de manifestations, colloques et événements internationaux d’envergure. L’ensemble de ces activités est financé par le programme régulier de l’UNESCO et par des fonds extrabudgétaires mais les ressources financières, continuellement en baisse, rendent la tâche particulièrement difficile, surtout dans le contexte économique actuel.

Vous gérez le Système mondial d’observation de l’océan (Global Ocean Observing System (GOOS)). En quoi cela consiste-t-il ?

Des satellites, des navires de recherche, des bouées dérivantes ou ancrées ainsi que des robots autonomes d’échantillonnages collectent en permanence des données sur l’océan à destination de centres de données océaniques, de chercheurs, de modélisateurs et de gestionnaires de zones marines qui les exploitent afin  d’évaluer l’état de santé de l’océan.

Pour comprendre les déplacements de chaleur dans l’océan et les courants profonds, le réseau Argo compte plus de 3 500 flotteurs dérivant librement et mesurant, de façon continue, la température et la salinité de l’eau jusqu’à 2 000 mètres de profondeur. Ce réseau d’observation nourrit également les modèles de prévisions saisonnières aux applications sociétales nombreuses.

Le Système mondial d’observation de l’océan, coparrainé par la Commission océanographique intergouvernementale, l’Organisation météorologique mondiale (OMM), le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) et le Conseil international pour la science (CIUS) existe depuis 20 ans encourageant une politique d’accès libre et ouvert aux données.

Ce dispositif a certes transformé l’océanographie et notre compréhension du climat et de sa variabilité, pourtant ses objectifs ne sont pas encore atteints. Alors que les besoins d’observation de l’océan sont croissants, l’appui au Système faiblit depuis quelques années et ne permet pas de dépasser le seuil de 60% de complétion.

Pour compléter son implémentation,  et assurer sa pérennité, Il faut impérativement,  que la communauté internationale se mobilise tant sur le plan financier que politique. Il faut, en outre, financer les instruments, leur déploiement et maintenance, la science et le traitement des données, et consolider le renforcement des capacités, les programmes d’éducation et d’assistance des pays en développement afin qu’ils puissent aussi pleinement l’exploiter.

Quelle est, selon vous, l’exacte situation de l’océan aujourd’hui ?

Il est indéniable que sa santé est aujourd’hui en péril. Il est scientifiquement prouvé que 40% de l’océan mondial sont durement affectés par les activités humaines : surpêche, pêche illicite, déchets industriels et agricoles, émissions de gaz à effet de serres et développement non-contrôlé des zones côtières. L’océan est de moins en moins capable d’offrir aux populations les plus défavorisées des moyens de subsistance, de se remettre des agressions subies et d’absorber le carbone de l’atmosphère.

Partout dans le monde, le déclin de la biodiversité s’accélère : les habitats côtiers sont sous pression : 20% des récifs coralliens ont disparu et 20% sont fortement dégradés. 30 à 50% des mangroves ont été détruites, compromettant la biodiversité, l’habitat marin côtier et le potentiel de stockage et de recyclage du carbone. 29% des prairies marines ont disparu depuis la fin du XIXème siècle.  Les espèces invasives sont partout présentes.

Le nombre de zones mortes est en hausse inquiétante, passant  de 49 dans les années 1960 à plus de 400 en 2008, pour une surface équivalente à celle du Royaume-Uni. Le risque de marées noires se multiplie avec l’augmentation des forages sous-marins. Les déchets plastiques, se décomposant en microparticules toxiques, sont dangereux pour les espèces marines. L’élévation du niveau de la mer provoquée par les changements climatiques engendre érosion, inondations côtières avec de graves impacts sur les populations et migrations forcées de millions des personnes, ce qui a commencé et va dramatiquement progresser.

Enfin, l’océan s’acidifie sous l’effet d’une trop importante absorption des gaz à effet de serre d’origine anthropique provoquant une diminution du pH des eaux de surface, laquelle nuit directement aux formes de vie océanique ayant besoin de minéraux carbonatés. La crainte aujourd’hui est de voir l’acidification atteindre 150% en 2100. 2100 peut sembler loin mais c’est demain.

L’océan risque fort d’être livré de manière croissante à l’appétit des Etats soucieux de répondre à des besoins toujours plus importants en ressources halieutiques, énergétiques et minérales. Comment la COI se positionne-t-elle sur des questions comme celle de la haute mer ?

Aujourd’hui, les ressources vivantes trouvées dans les profondeurs des eaux internationales se situent dans une sorte de no man’s land juridique. En effet, les dispositions des instruments internationaux en vigueur, à commencer par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer et la Convention sur la diversité biologique, ne traitent pas spécifiquement de la conservation ni de l’utilisation viable et équitable de la biodiversité des fonds marins des eaux internationales. Le moment est venu de combler ces importantes lacunes, tant juridiques que politiques.

L’Assemblée générale des Nations Unies a créé à cet égard une équipe spéciale ONU-Océans sur la biodiversité dans les zones marines au-delà des limites des juridictions nationales. Elle a pour mission de concevoir et de coordonner les travaux des experts sur un accord qui traiterait spécifiquement de l’accès à la biodiversité marine dans ces zones, de leur conservation et de leur exploitation durable, et qui serait placé sous l’égide de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer.

Ecologie et économie sont-ils compatibles sur une planète à la population toujours plus nombreuse ?

Non seulement compatibles mais indissociables. Les Nations Unies, la Commission européenne, de nombreux pays ainsi que la société civile travaillent activement à l’élaboration et la mise en place d’une société bleue, d’une économie bleue. L’utilisation durable des ressources naturelles garantit l’économie présente et future. Cela imposera des transformations et des capacités d’adaptation qui ne seront efficaces que si elles sont fondées sur des informations scientifiques précises et partagées au niveau mondial. Cela imposera également le développement permanent des capacités et l’information des publics.

Fait-on aujourd’hui ce qu’il faut pour laisser aux générations futures un capital préservé ?

La volonté est là, basée sur les connaissances scientifiques actuelles permettant un premier état des lieux. Mais il faudra aller beaucoup plus loin pour permettre aux gouvernements de prendre des décisions fondées sur un niveau de connaissance adapté aux enjeux, notamment  face à l’augmentation constante de la population mondiale, à la baisse inéluctable des ressources et à la nécessité de les utiliser de manière durable. Laissez-moi vous citer, en forme de conclusion, ce proverbe apache à sincèrement méditer : Quand le dernier arbre aura été abattu, quand la dernière rivière aura été empoisonnée, quand le dernier poisson aura été pêché, alors on saura que l’argent ne se mange pas.

En savoir plus sur la COI : http://www.unesco.org/new/fr/natural-sciences/ioc-oceans/


De gigantesques bases de données sur l’océan

La COI est responsable de deux programmes : IODE et OBIS

IODE : échange international des données et de l’information océanographiques (www.iode.org), il favorise la recherche et la gestion en milieu marin tout en facilitant l'exploitation, le développement et l'échange de données et d'informations entre les États membres. Ceux-ci y ont accès via deux grands systè: le portail des données océanographiques ( OceanDataPortal) et OceanDocs, dépôt électronique de publications scientifiques.

OBIS : système d’informations biogéographiques de l’océan (www.iobis.org), intégré à l’IODE: cette base de données contient plus de 37 millions de fichiers géoréférencés, portant sur plus de 120.000 espèces marines, allant des bactéries aux baleines, de l'équateur aux pôles et de la surface aux abysses océaniques. Elle est utilisée à travers le monde pour la planification de politiques de conservation de l’océan, la détermination des points sensibles de la biodiversité et la mise en évidence des tendances mondiales de répartition des espèces.


 La COI à l’origine du Système d’alerte rapide aux tsunamis

Les tsunamis trouvent leur source dans les zones sismiques actives. La COI a coordonné l’établissement du système international d’alerte aux tsunamis dans le Pacifique en 1965, puis en 2005, dans l’océan indien, à la suite du puissant séisme de magnitude 9,1, au large de Banda Aceh, à l’ouest de Sumatra (Indonésie) qui a provoqué la mort de 230.000 personnes. C’était la première fois qu’un tsunami était enregistré à l’échelle de l’océan indien. Le système comptant 28 états membres est opérationnel depuis 2011. Des systèmes d’alerte similaires sont sur le point d’être finalisés pour la Méditerranée, l’Atlantique Nord Est et les Caraïbes. Ces systèmes d’alerte reposent sur des réseaux de surveillance en temps réel des sismomètres détectant les tremblements de terre et des stations de mesures du niveau de la mer, déterminant le fait que certaines alertes sont susceptibles de dégénérer en tsunami.

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