Accueil Géopolitique Bachir, le migrant...
Géopolitique
Bachir, le migrant...
le 03 Avril 2016

Bachir, le migrant...
Bachir, le migrant...

Cédric Riedmark a rencontré, en février dernier, à Tripoli en Lybie, les acteurs du drame de l'immigration massive qui vide l'Afrique et le Proche Orient de ses forces vives et déstabilise l'Europe. Il en a réalisé cinq portraits exceptionnels. Voici le premier d'entre eux consacré à Bachir le migrant. Retrouvez les autres dans la version papier de la revue Marine & Océans (abonnement ou achat en ligne sur ce site).

Bachir, le migrant...
Bachir, le migrant...

Bachir est à genou dans les sables du Sahara. Autour de lui, des hommes armés vont et viennent en vociférant dans une langue qu'il ne comprend pas. Il ne sait pas où il est. Son village érythréen est loin, très loin d'ici. Voilà 6 jours qu'il l'a quitté. D'autobus bondés en camions, il a rejoint le Soudan. A la gare routière de Khartoum, il a trouvé un groupe de migrants comme lui, attirés par une Europe lointaine mais riche qui, il en est persuadé, lui offrira un avenir. Somaliens, Ethiopiens, Soudanais, ils sont montés dans des 4X4, suivant les ordres d'un homme qui leur a promis l'Italie pour la somme de 1200 dollars. Bachir a longtemps rêvé de ce voyage. La riche Europe où les salaires sont 100 fois plus élevés que chez lui. Les belles européennes qui, parait-il, sont sensibles aux charmes exotiques. Des soins gratuits et de qualités. Un espoir de vie, quand dans son pays, il n'y en a plus. Il a économisé, emprunté de l'argent à ses amis, à sa famille. Il les remboursera, quand il sera riche. En Europe.

Bachir, le migrant...
Bachir, le migrant...

Le convoi de Bachir s'est arrêté 3 km avant la frontière entre le Soudan et la Libye, en face de la localité libyenne d'Oum Laraneb. Les passeurs, soudanais, attendent un coup de fil de leur contact en ville qui a négocié le passage avec la tribu locale. La milice armée contrôlant le secteur n'a pas donné son accord. Le prix offert n'est pas suffisant. Les soudanais forcent le passage. Dans la nuit saharienne, ils font le tour des camions surchargés, éteignent toutes les lumières et promettent une mort longue et douloureuse a quiconque allumera ne serait ce qu'une cigarette. Le convoi s'ébranle sous la voûte étoilée. Bachir reprend sa route vers l'Europe. Les passeurs lui font peur mais il avance vers son rêve. Les conducteurs soudanais percent la nuit de leurs yeux concentrés. Ils connaissent bien le désert et voit des repères dans cette étendue de sable et de rochers qu'un étranger au Sahara ne distingue pas. Le convoi a franchi la zone dangereuse. Le soleil ne va pas tarder à venir chasser le froid glacial de la nuit. Bachir se blottit contre les autres, frigorifié. Des hommes pour la plupart, tous jeunes, de 17 à 22 ans. Il faut une rude jeunesse pour se lancer dans l'aventure. Des femmes sont là aussi. Et de petit enfants. Elles sont regroupées dans un autre camion. Toujours à part. Le soir au bivouac, leur camion est garé plus loin. Parfois on entend des cris.

Bachir, le migrant...
Bachir, le migrant...

Ils atteignent Sebha dans le sud Libyen en deux jours. A l'entrée de la ville, les passeurs les font débarquer et leurs disent de revenir le soir au même endroit. Ils sont libres. Les un téléphonent à leurs familles, les autres vont acheter de l'eau. Des voitures libyennes arrivent. Ils embarquent direction Tripoli. Deux jours de route. Par la fenêtre, Bachir finit par voir une ville d'apparence moderne. Beaucoup de voitures bien entretenues, des buildings semblables à ceux de New York qu'il a vus à la télévision. L'un de ses compagnons de voyage lui demande si on est arrivé en Europe. Un autre répond qu'il faut traverser la mer avant d'y arriver. La moitié des occupants du camion est surprise. Traverser la mer ? Pour aller en Europe ?

Bachir, le migrant...
Bachir, le migrant...

Bachir a eu la chance d'aller à l'école. Il sait lire et écrire. Il sait que pour aller en Europe, il faut traverser la mer. Il sait aussi que la Libye a été récemment le théâtre d'une guerre civile. Les camions entrent dans une cour fermée. Ils descendent. En face d'eux, un hangar sommaire. Une vingtaine de matelas posés à même le sol de ciment. Un Erythréen s'adresse à eux dans leur langue. Un Somalien approche et ses compatriotes, aux sons des accents familiers, se regroupent autour de lui. Un Soudanais et un Ethiopien font de même. Le hangar est divisé en quatre, un espace par nationalité. Le lieu le plus exposé au feu du soleil est réservé aux Ethiopiens du fait de leur religion chrétienne majoritaire. Bachir a été mis en attente dans un hangar comme de la marchandise. Les conditions météo sont mauvaises, le bateau ne peut pas prendre la mer. Il va rester un mois dans ce hangar, avec une bouteille de 50cl d'eau par jour, deux petits cakes aux raisins emballés dans de l'aluminium et pas de douche. Le soir, les gardiens boivent, leur jettent des cailloux pour se distraire. Les femmes ne crient même plus. Leur docilité leur permet de prendre une douche. De nourrir un enfant.

Bachir, le migrant...
Bachir, le migrant...

Le grand jour approche. Des téléphones ont sonné toute la journée dans les appartements des gardiens. Ils sortent, comptent plusieurs fois la masse rassemblée. Ils sont 162. Deux camions remplis de parpaings entrent dans la cour. Les passeurs les font monter à bord. Un espace a été aménagé sous les parpaings. Ils s'entassent dans la remorque. Les passeurs les emmènent à Garabuli, une plage à 50 km à l'est de Tripoli. Cela aurait pu être Zouwara, Sabratah ou Zawiya, d'autres plages libyennes servant de point de départ, mais le coordinateur des passeurs a acheté des zodiacs. Ce sera donc Garabuli, dont la plage se prête plus facilement à un embarquement sur ce type de bateau. Bachir s'extrait de dessous les parpaings et rejoint la plage. Dans la fièvre qui anime le groupe, la préparation du bateau qu'il faut gonfler, la nervosité des hommes armés alentour, un passeur se dirige vers lui et tend un téléphone satellitaire. Un Thuraya. Un seul numéro enregistré dans le répertoire. Celui des gardes-côtes italiens. Le passeur lui explique : « tu te mets à coté du barreur, vous naviguez 12 h perpendiculairement à la cote et tu appelles le numéro, les Italiens viendront vous chercher et vous emmèneront en Europe ».

Bachir hésite. Il regarde l'embarcation déjà pleine qui menace de chavirer, les hommes armés autour de lui qui le surveillent, il pense aux milliers de kilomètres parcourus, à l'avenir, à l'Europe.

12H.
La mer semble calme.
Il embarque.

 


 

Bachir, the migrant

Bachir is kneeling in the sands of the Sahara. Around him, armed men move back and forth shouting in a language he does not understand. He does not know where he is. His Eritrean village is far, very far from here. It has been six days since he left his village. From crowded buses till trucks, he reached Sudan. At the bus station in Khartoum, he found a group of migrants like him. Attracted by a distant but rich Europe, he is convinced it will offer him a better future. Somalis, Ethiopians, Sudanese, all are loaded in a 4x4, following the orders of a man who has promised them to reach Italy in exchange of 1,200 Dollars. Bachir has long dreamed of this trip, to reach the rich Europe, where wages are 100 times higher than home and with its beautiful European who seem to be sensitive to exotic charms, where health care is free and of good quality. A hope of life, when in his country, there is no more. He saved, borrowed money from his friends, his family. He will pay them back when he will become rich, in Europe.

Bachir's convoy stopped 3 km before the border between Sudan and Libya, facing the Libyan town of Umm Laraneb. The Sudanese smugglers expect a call from their contact in town who negotiated the passage with the local tribe. Armed militia controlling the area has not agreed. The price offered is not enough. The Sudanese force their way through. In the Saharan night, they go around overloaded trucks, off all lights and promise a long and painful death to anyone who would light even a cigarette. The convoy shakes under the starry sky. Bachir continues his journey to Europe. Smugglers scare him but he moves towards his dream. Sudanese drivers pierce the night with their focused eyes. They know the desert and see landmarks in this expanse of sand and rocks that a foreigner in Sahara cannot distinguish. The convoy crossed the danger zone. The sun will soon come to chase the bitter cold of the night. Bachir, frozen, huddled against the others. The journey is made up of men, mostly young from 17 to 22 years. It takes a rough youth to embark on the adventure. Women are there too as well as small children. Women are grouped into another truck, always separated from men. In the evening at the bivouac, their trucks are parked further. Sometimes you can hear cries.

They reach Sebha in southern Libya in two days. At the entrance of the city, the smugglers disembark them and give them the instruction to come back in the evening at the same place. They are free. Some call their relatives, others buy water. Libyan cars arrive. They embark towards Tripoli. Two days drive. Through the window, Bachir eventually see a seemingly modern city. Many well-maintained cars, buildings similar to those in New York that he saw on television. One of his companions asks if they have reached Europe. Another one replies that they must cross the sea before getting there. Half of the occupants of the truck are surprised. Crossing the sea? To get to Europe?

Bachir had the chance to go to school. He can read and write. He knows that to go to Europe, you have to cross the sea. He also knows that Libya has recently been the scene of a civil war. Trucks enter an enclosed courtyard. They go down. Opposite them, there is rough shed with twenty mattresses on the cement floor. An Eritrean speaks to them in their language. A Somali comes close and his compatriots with familiar accents gather around him. A Sudanese and an Ethiopian do the same. The shed is divided into four, one space per nationality. The most exposed place to the fire of the sun is reserved for Ethiopians because of their majority Christian religion. Bachir has been waiting in a shed like a commodity. The weather conditions are bad, the boat cannot sail. Bachir will stay a month in this shed, with a 50cl bottle of water per day, two small cakes with raisins wrapped in aluminum foil and no shower. At night, the guards drink and throw pebbles at them for entertainment. Women don't cry anymore. Their docility allows them to take a shower and feed their children.

The big day is getting close. Phones rang all day in the apartments of the guards. They go out, count several times the gathered crowd. In all they are 162. Two trucks filled with concrete blocks enter the yard. The smugglers get them to embark. A space has been laid under the concrete blocks. They are stacked into the trailer. The smugglers take them to Garabuli, a beach 50 km east of Tripoli. It could have been Zouwara, Sabratah or Zawiya, other Libyan beaches as a starting point, but the coordinator of the smugglers bought zodiacs. Therefore, it will be Garabuli, whose beach makes the boarding easier on this type of "ship". Bachir gets himself from under the concrete blocks and joins the beach. In the fever that animates the group, the preparation of the boat that needs to be inflated, the nervousness surrounding armed men, a smuggler goes to him and holds out a satellite phone. A Thuraya. There is only one number stored in the directory, the one of the Italian coast guards. The smuggler tells him: "Put the phone next to the helmsman, you will navigate for 12 hours perpendicular to the coast and then call the number, the Italian will pick you and take you to Europe."
Bachir is hesitant. He looks at the full boat threatening to capsize, armed men around monitoring him, he thinks of the thousands of kilometers already traveled and the future 12 hours to navigate in order to reach Europe.

12 hours.
The sea looks calm.
He comes aboard.

 

Partager cet article :

Retour Abonnez-vous à Marine&Océans

À lire aussi dans cette rubrique

Les articles les plus lus

Accueil Géopolitique Bachir, le migrant...