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«Les Somaliens aspirent à une autorité nationale, la seule à même d’éradiquer la piraterie»
le 21 Septembre 2011

La piraterie maritime au large de la Somalie (PHOTOS : US NAVY)
La piraterie maritime au large de la Somalie (PHOTOS : US NAVY)

Yusuf Khawaje, 45 ans, franco-somalien, est expert de la corne de l’Afrique et de la piraterie qui a connu un regain d’activité au large de la Somalie durant le premier semestre 2011. Quelles en sont les raisons? Quelles peuvent être encore aujourd’hui les pistes vers des solutions? Éléments de réponse.

Le Bureau maritime international a vivement dénoncé, en juillet 2011, l’accroissement de la piraterie au large des côtes somaliennes. Quelle est exactement la situation ?

Les chiffres donnés par le Bureau maritime international (BMI) indiquent une forte augmentation des actes de piraterie sur les mers du monde avec 266 attaques sur les six premiers mois de 2011 contre 196 au cours de la même période en 2010. À eux seuls, les pirates somaliens ont réalisé 60 % de ces attaques, en commettant 163 dans les six premiers mois de 2011 contre 100 sur la même période peren 2010. Fin juin 2011, ils détenaient 20 navires et 420 otages. On observe une radicalisation des méthodes employées – avec l’usage récurrent d’armes automatiques et de lance-roquettes –, un allongement des durées de détention et une augmentation du montant moyen des rançons, passé de 2 millions à plus de 4 millions de dollars. Le montant total des rançons versées en Somalie pour l’année 2010 s’est élevé à 52 millions de dollars. Ces chiffres révèlent l’inefficacité d’une répression de la piraterie en mer et confirment que la solution est à terre. Rappelons pour autant que la piraterie demeure un phénomène «marginal» en Somalie puisqu’il n’impliquerait globalement pas plus de 5000 personnes sur dix millions d’habitants.

La Marine nationale française (PHOTO : THOMAS GOISQUE)
La Marine nationale française (PHOTO : THOMAS GOISQUE)

Selon le BMI, les pirates seraient de plus en plus violents. Est-ce exact, et si oui, pourquoi ?

Depuis le début de l’année, les pirates font usage de la violence avec moins de retenue, contrairement à leurs codes de conduite initiaux. Cette évolution résulte manifestement de la brutalité disproportionnée mise en oeuvre par certaines marines militaires participant à des opérations annexes de la mission Atalante, spécifiquement les forces navales rus ses et coréennes. Les pirates somaliens ont clairement annoncé leur intention d’assassiner les membres d’équipages coréens dont les navires viendraient à être capturés, en représailles de la mort de huit d’en - tre eux lors de la reprise de vive force du tanker Samho Jewelry. La violence des pirates n’est pas une fin en soi. Elle n’est pas motivée par des a priori politiques ou religieux. La haine du riche ou de l’impie ne se retrouve pas dans leur discours. En revanche, leur action est rejointe, depuis les années 90, par la croyance populaire qui se résume en ces mots : «Nos richesses halieutiques ont été pillées, nos fonds marins sont devenus des dépôts de déchets toxiques. Faute d’État capable de nous protéger et d’obtenir réparation des dommages subis, certains d’entre nous se sont organisés en milices garde-côtes avant de devenir des pirates.» Cette perception des choses est alimentée par les pêcheurs, victimes collatérales de «bavures» liées aux opérations anti-piraterie et qui, lorsqu’ils ne rentrent pas de mer, sont comptabilisés par leur famille parmi les victimes des forces navales étrangères.

Faut-il mettre plus de bateaux au large des côtes somaliennes ?

Ce n’est pas en déployant davantage de navires militaires que nous éradiquerons le phénomène de la piraterie somalienne, d’autant que la zone maritime concernée ne cesse de s’étendre. L’opération Restore Hope en 1992, puis les engagements occidentaux en Iraq, en Afghanistan et plus récemment en Libye, devraient stimuler nos réflexions. Réagir sur un plan exclusivement sécuritaire à des phénomènes complexes permet rarement de les comprendre. Davantage encore que de moyens, c’est bien d’expertise et de discernement dont la lutte anti-piraterie a le plus besoin. C’est naturellement à terre – en l’espèce en Somalie et dans la diaspora –, aux racines du problème, qu’il faut rechercher des solutions.

Quelles sont-elles selon vous ?

Il faut distinguer entre les actions d’urgence qui visent à traiter des cas concrets immédiats, principalement par l’information et la négociation, et la politique de fond – seule susceptible d’éradiquer le fléau de la piraterie – qui demeure à concevoir ! Cette entreprise de moyen terme doit avoir pour objectif de conforter des moyens d’actions somaliens, des moyens de «violence légitime », dans la perspective d’une restauration de l’ordre public et de l’État. Une fraction des budgets que l’Union européenne consacre à la Somalie devrait être affectée à la création d’une radio somalienne crédible et de structures locales efficaces pour contrer les pirates. Je préconise des solutions de fond qui supposent un engagement déterminé, durable, bien conçu mais relativement modeste de la part de l’Occident. Elles reposent sur un travail d’information et de concertation, doublé d’actions opérationnelles menées par des acteurs locaux pertinents, motivés par l’intérêt national somalien et par des aides concrètes comme, par exemple, le soutien à une industrie de la pêche viable et protégée.

Surveillance et contrôle des navires dans le golfe d’Aden et l’océan Indien
Surveillance et contrôle des navires dans le golfe d’Aden et l’océan Indien

Quelle est aujourd’hui la situation politique en Somalie ?

Le Gouvernement fédéral de transition (GFT), autorité reconnue par la Communauté internationale, qui vient de proroger son mandat jusqu’à l’été 2012, n’a aucune légitimité aux yeux des Somaliens. Ce «gouvernement» ne tient que quelques quartiers de la capitale, Mogadiscio, et ne pourrait s’y maintenir sans le concours des soldats ougandais et burundais de la Mission de l’Union africaine en Somalie (AMISOM). À l’heure actuelle, la majeure partie de la Somalie est contrôlée par le mouvement islamiste al-Shabab, à l’exception du nord du pays, relativement stable, divisé entre le Somaliland et le Puntland, entités autonomes et rivales depuis les années 90. Le, ou plutôt les centres de gravité de la piraterie se situent au Puntland même, et au nord des zones soumises à al-Shabab, loin de Mogadiscio et des forces de sécurité du GTF qui y sont cantonnées. Les zones de compétence respectives du Somaliland et du Puntland sont mal délimitées et renvoient au problème de leur reconnaissance officielle. La population somalienne aspire à une autorité nationale transcendant les clivages claniques, capable d’imposer la paix et de mettre fin au racket. Le succès rencontré par al-Shabab tient essentiellement à cela. L’approche de la Communauté internationale est en profond décalage avec ces réalités. Elle demeure fondée sur la conviction que la restauration de l’État passe par l’intégration des chefs de clans au sein des institutions du Gouvernement fédéral de transition. Il faudrait, au contraire, favoriser l’apparition de mouvements politiques ayant, à l’exemple d’al-Shabab, un programme concret de restauration de l’État et de défense de l’économie.

Lutte contre la piraterie et les trafic
Lutte contre la piraterie et les trafic

Une stabilisation politique et sécuritaire de la Somalie suffirait-elle à faire disparaître la piraterie, une activité qui s’est structurée, voire peut-être enracinée, en raison des formidables profits qu’elle procure ?

Je le répète, au temps où il y avait un État en Somalie, le problème de la piraterie n’existait pas. Si l’on fait abstraction de cette question de l’existence d’un État, il faut également savoir que la piraterie, assimilée à un acte criminel, est condamnée par l’Islam. Beaucoup s’y sont opposés : des commerçants voyant d’un mauvais oeil des jeunes issus de milieux populaires s’enrichir rapidement et bouleverser la hiérarchie sociale ; des religieux évoquant le risque de voir ce fléau justifier l’intervention de militaires occidentaux ; des pêcheurs craignant que l’activité des pirates mette en péril leur seule source de revenus. Au Puntland, la piraterie a été perçue comme une menace par une grande partie de la population, faisant ressurgir dans l’opinion le traumatisme de la guerre civile encore vivace. Des hommes politiques, issus de la diaspora, sont rentrés au pays et se sont appuyés sur la lutte contre la piraterie pour entrer en politique. C’est le cas du ministre de la santé, le docteur Abdullaahi Ali Warsame. Le Conseil des sages a été, dès l’origine, le plus farouche opposant à la piraterie maritime. Il tient encore des réunions publiques pour appeler les populations à combattre la présence des pirates dans les villages. L’atmosphère actuelle me semble toutefois moins favorable à la lutte contre la piraterie que dans les années 2008-2010. La perception qu’ont les Somaliens du comportement de la communauté internationale évolue, au bénéfice des pirates. C’est le cas au Puntland, y compris dans la ville portuaire de Bossasso, en dépit de la condamnation religieuse et des règles traditionnelles de respect du négociant étranger comme de la liberté de navigation.

PHOTO : US NAVY
PHOTO : US NAVY

À qui profite la piraterie ? Est-ce devenu le business d’une mafia au sens propre du terme ?

Si par mafia vous entendez un groupe de personnes qui s’est associé en se dotant d’une organisation hiérarchisée et disciplinée afin de commettre des actes criminels dans le but de s’enrichir et/ou d’exercer son emprise sur une population donnée, cette définition ne correspond pas à la piraterie en Somalie. C’est une activité ouverte à tout un chacun à condition de pouvoir la financer. L’engagement est souvent désorganisé et bref, rarement audelà de quelques mois.

5 pirates somaliens, âgés de 19 à 28 ans, ont été condamnés – début juillet 2011 – à 18 ans de prison par la Cour suprême des Seychelles pour l’attaque avortée de deux thoniers français en 2010. Un de 18 ans a été con damné à 10 ans de prison en Belgique pour une attaque contre un navire belge en 2009. Ces décisions de justice ont-elles un écho chez les pirates et peuvent-elles être dissuasives ?

La réponse est non. Ces condamnations de pirates avérés ou supposés sont perçues par nombre de Somaliens comme des actes illégitimes et iniques tant que des procédures n’auront pas été engagées contre ceux qui ont préalablement pillé et pollué les eaux territoriales somaliennes. Une grande partie de la population dénonce ce déni de justice persistant et considère même que les militaires de la mission Atalante et des autres forces navales couvrent et favorisent la poursuite des pillage par les opérateurs privés étrangers. Par ailleurs, le jugement au Puntland ou au Somaliland d’un pirate originaire du centre de la Somalie pose un problème. Ces tribunaux sont perçus comme étant l’émanation de clans, ce qu’ils sont dans une certaine mesure. La question se pose dès lors de leur compétence juridictionnelle sur un Somalien issu d’un clan du sud, l’autorité qui juge et qui punit pouvant difficilement se prévaloir d’une compétence nationale. C’est là un problème de fond qui doit être étudié avant toute nouvelle initiative destinée à créer des tribunaux spécialisés dans les deux entités autonomes.

PHOTO : THOMAS GOISQUE
PHOTO : THOMAS GOISQUE

Un débat existe, en France, sur la présence de gardes armés privés à bord des bateaux ? Qu’en pensez-vous ?

L’embarquement de ce type de personnels de sécurité à bord de navires marchands pose un problème juridique, le parlement français n’ayant toujours pas voté de cadre légal adapté. Par ailleurs, les pirates somaliens qui partent en chasse n’ont pas peur de la mort : ils vont défier la nature et, si nécessaire, répondront proportionnellement aux moyens déployés, en matière d’armement comme de niveau de violence. La présence de gardes armés à bord de navires marchands renvoie donc au risque d’escalade.

Voyez-vous d’autres solutions sachant que les marines ne peuvent clairement pas assurer la protection de cha - que navire ?

Plutôt que d’opposer au business somalien de la piraterie un business occidental de l’anti-piraterie, Je propose de «somalianiser» la protection des navires avec des équipes embarquées mixtes composées de cadres occidentaux et de gardes somaliens. Ces derniers, rigoureusement sélectionnés et suivis par nos soins, seraient embarqués après un complément de formation. Cette option présenterait plusieurs avantages. Elle accroîtrait la capacité de dissuasion des navires marchands par le seul fait de mises en garde et de sommations adressées aux pirates en somalien qui pourraient les amener à renoncer à un assaut et par les menaces de représailles claniques auxquelles ils seraient exposés, à terre, en cas d’attaque. L’implication de gardes somaliens à bord des navires contribuerait à légitimer la lutte anti-piraterie aux yeux des populations locales, créerait un flux de ressources pour les familles, et plus largement pour le clan auquel elles appartiennent, donnerait enfin le sentiment d’une amorce de reprise en main de leurs affaires par les Somaliens, dans une logique de restauration de l’État. En matière de lutte anti-piraterie comme de politique intérieure somalienne, la question-clé est de savoir choisir des acteurs locaux légitimes, c’est-àdire significatifs, crédibles et animés par un véritable intérêt national. Y parvenir suppose, bien sûr, de parfaitement connaître le pays.

Une action militaire de la communauté internationale contre les repaires des pirates à terre peut-elle être une solution ?

L’action de la communauté internationale au large de la Somalie renforce déjà suffisamment dans la population le sentiment de pillage des ressources et d’immixtion des forces étrangères dans les affaires intérieures du pays au bénéfice d’intérêts divers et notamment économiques. Une action militaire de la communauté internationale, même avec l’assentiment d’un gouvernement fédéral de transition délégitimé, serait perçue comme une agression. Une action militaire des autorités du Puntland serait mieux acceptée même si la priorité reste définitivement la constitution d’une armée nationale qui, seule, aurait la légitimité de réduire militairement la piraterie. En attendant, celle-ci ne pourra être combattue efficacement en Somalie que par une approche globale tenant compte, là comme ailleurs, de la nécessité de «gagner les coeurs et les esprits».

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