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Australie clairvoyance et ambition
le 16 Décembre 2011

Australie, clairvoyance et ambition
Australie, clairvoyance et ambition

Par l'amiral (2S) Pierre-François Forrissier

Lorsque l’on visite l’Australie on est tout de suite frappé par l’immensité de ce pays continent et par le caractère anglo-saxon, c’est-à-dire très européen de nos amis australiens. Ils n’ont pas oublié quelles sont leurs origines et rappellent avec fierté leur engagement massif en Europe au cours des deux guerres mondiales. Aujourd’hui Gallipoli parle davantage au jeune Australien qu’au jeune Français. Il faut aller visiter le War Memorial à Canberra pour s’en apercevoir. Il est d’ailleurs frappant de voir, alors qu’en Europe les Européens doutent d’eux-mêmes et de leur identité, que dans les forces armées australiennes on fait référence en permanence non seulement aux États-Unis qui sont le principal partenaire, mais aussi à l’Europe qui est toujours présentée comme un tout.

Comme toutes les nations occidentales, l’Australie a connu une grande remise en question stratégique à la fin de la Guerre froide. Isolée aux confins du plus grand océan du monde, c’est une nation qui a très vite compris les nouveaux enjeux liés à la mondialisation et à la révolution technologique. En Australie, le fait que le XXIe siècle sera maritime est une évi- dence pour tout le monde et il est intéressant de voir comment, lorsqu’ils nous rencontrent, ils s’étonnent que l’Europe ne soit pas plus mobilisée sur ces défis.

Le centre du monde a depuis longtemps déjà basculé vers le Pacifique, l’Australie en est évidemment bien consciente et en voit pour elle tous les dangers mais aussi les opportunités, tandis qu’en Europe nombre de nos concitoyens croient encore à l’existence d’un monde « européo-centré ».

Vues de l’Australie, la mer et la distance ont été de- puis toujours des défenses naturelles sur lesquelles on pouvait compter. La peur de l’invasion, caractéristique des nations européennes, n’avait été éprouvée qu’en 1942. Mais avec le changement du monde et son expérience des guerres européennes, l’Australie mesure bien les vulnérabilités que possède ce vaste pays désertique à la faible population face aux ma- rées humaines qui l’entourent. L’immigration et les trafics clandestins deviennent d’ailleurs des sujets ma- jeurs de sécurité. Naturellement, le fondement de la sécurité de l’Australie est constitué par le traité ANZUS de 1951 qui fonde l’alliance avec les États- Unis mais, si elle met un point d’honneur à être un allié irréprochable, elle est jalouse de sa souveraineté de jeune État au matin de son deuxième centenaire et cherche les moyens de s’affirmer comme partenaire et non comme protégé. C’est donc naturellement que sont systématiquement recherchés les moyens de garantir l’interopérabilité avec les États-Unis, les en- gagements significatifs loin de la région, les partena- riats avec les puissances significatives ou présentant un intérêt, et les coopérations industrielles.

Plus que partout ailleurs lorsqu’on subit au quoti- dien la « tyrannie de la distance » on sait presque génétiquement que, pour agir, il faut d’abord savoir. Rien ne sert de se déployer loin, longtemps et à grande distance dans des espaces considérables si on ne sait pas ce que l’on va y chercher. La dimension « renseignement, recueil et partage de l’information » prend ici une dimension toute particulière et béné- ficie d’un haut niveau de priorité, le tout étant natu- rellement basé sur un excellent niveau de coopération internationale.

La meilleure technologie au moindre coût

Le sud des océans Indien et Pacifique est réputé pour ses conditions météorologiques extrêmes. C’est le lieu normal d’action de la Royal Australian Navy (RAN). Cette marine est donc par nature une ma- rine océanique de haute mer et c’est ce qui explique sans doute sa très grande capacité à se déployer à peu près partout dans le monde même si ce n’est qu’oc- casionnellement. Elle a également conscience que, compte tenu de sa taille modeste, essentiellement liée au volume de sa ressource humaine qui est le reflet de la faible population relative du pays (22 millions pour une surface de 14 fois la France), elle doit tenir son rang grâce à la technologie de ses équipements. S’équiper de la meilleure technologie au moindre coût est donc le défi permanent qu’elle cherche à relever. Elle fut ainsi une des premières marines à considérer que tous ses navires de haute mer devaient être capables d’embarquer un hélicoptère. Il faut aussi voir sous cet éclairage le très vif intérêt que suscite la défense anti-missiles balistiques et la lutte contre les armes de destruction massive. C’est, je pense, la sous estimation de cette importance qui a fait perdre notre industrie sur le contrat des bâtiments de surface, pour n’avoir pas compris que la F100 espagnole, équipée du système américain Aegis, était plus im- portante que le BPC sur lequel la France avait fait porter tous ses efforts.

australie clairvoyance et ambition
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Ci-dessus, le porte-avions USS Kitty Hawk, en 2005,en approche du port de Sydney à la fin de l’exercice Talisman Sabre réalisé avec la Marine australienne.«Le fondement de la sécurité de l’Australie est constitué parle traité ANZUS de 1951 qui marque l’alliance avec les États-Unis, même si l’Australie cherche les moyens de s’affirmer comme partenaire et non comme protégé.»

Comme toutes les marines du monde la RAN est confrontée en permanence à l’épineux problème du renouvellement de ses navires qui rentre budgétairement en compétition avec les efforts nécessaires pour recruter, former et surtout fidéliser des équipages de qualité. Le contexte local fait que la RAN est dans une compétition sévère avec l’industrie minière qui offre des perspectives professionnelles et salariales bien plus attractives que celles de la Marine, surtout lorsqu’il faut aller servir sur la côte ouest à 4 000 km de son berceau familial. C’est ainsi que dans nos échanges, la RAN est particulièrement intéressée par l’expérience française des navires à équipage réduit.

australie clairvoyance et ambition
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Ci-contre, la frégate lancemissiles HMAS Sydney et la frégate HMAS Ballarat en formation dans l’océan Atlantique pendant l’exercice Northern Trident, en 2009. «La Marine australienne est par nature une marine océanique de haute mer. C’est ce qui explique sa très grande capacité à se déployer à peu près partout dans le monde, même si ce n’est qu’occasionnellement.»

Enfin, à une époque où l’on voit monter les appétits de puissance dans la zone, il est assez remarquable de noter avec quelle attention les responsables aus- traliens étudient l’histoire de la France du général de Gaulle, à la recherche des idées qui ont permis à la France de trouver une posture originale entre les deux grands pendant la Guerre froide avec le désir d’exister pour soi-même et de pouvoir se faire en- tendre, au-delà de son strict poids arithmétique, sur l’échiquier mondial. La Marine australienne, récente et bien équipée, servie par des équipages de grande valeur, fiers de servir un pays qui a la meilleure qua- lité de démocratie au monde, sert cette ambition.

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Canberra, août 2007, officiels américains devant le “Roll of Honour”, un mur commémoratif sur lequel sont inscrits les noms de 102000 Australiens morts depuis le XIXe siècle sur les champs de bataille du monde entier. Les visiteurs glissent des coquelicots rouges en papier près des noms dont ils se sentent proches. «Les Australiens n’ont pas oublié quelles sont leurs origines et rappellent avec fierté leur engagement massif en Europe au cours des deux guerres mondiales».

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