Accueil Géopolitique La Croix-Rouge dans le port de Misrata
Géopolitique
La Croix-Rouge dans le port de Misrata
le 08 Juin 2011

La Croix-Rouge dans le port de Misrata
La Croix-Rouge dans le port de Misrata

Affrété par la Croix-Rouge française, le Saint-Antoine Marie II, un thonier français, a réussi par deux fois, en avril dernier, à livrer dans le port de Misrata du matériel humanitaire au profit du Croissant-Rouge libyen. Antoine Peigney, Directeur des relations et des opérations internationales de la Croix-Rouge française, retrace ces missions à hauts risques.

La Croix Rouge française a effectué deux missions de livraison de fret humanitaire dans le port libyen de Misrata. De quoi s’agissait-il plus précisément ?

Réalisées avec le concours de la Croix-Rouge maltaise, ces missions consistaient à fournir de l’aide médicale, alimentaire et d’hygiène ainsi que de l’eau potable au Croissant-Rouge libyen qui nous en avait fait la demande, en nous précisant que Misrata était une priorité absolue en matière humanitaire. Pour répondre à cette attente, nous avons affrété un thonier, le Saint-Antoine Marie II. Parti du port de Sète, il a d’abord fait route vers Malte avant de délivrer, lors de sa première rotation, le mercredi 6 avril dans la journée, 102 tonnes de matériel humanitaire à Misrata. Embarqué à bord du Saint-Antoine Marie II, j’ai supervisé l’ensemble des opérations. Alors que nous apprêtions à quitter le port libyen, les autorités espagnoles nous ont demandé d’évacuer huit de leurs compatriotes. Nous les avons pris en charge jusqu’à Malte où ils ont été accueillis par l’ambassadrice d’Espagne à La Valette.

A Malte, vous avez décidé d’un second convoyage vers Misrata. Pourquoi renouveler cette opération ?

Essentiellement en raison de l’urgence sur place. Notre première rotation avait permis de fournir des médicaments, des denrées alimentaires de première nécessité comme des pâtes, du riz, de l’huile ou de la farine ainsi que des kits d’hygiène, pour un mois à 20 000 personnes. Nous avions alors discuté avec les responsables du Croissant-Rouge libyen en charge de la distribution de cette aide auprès de la population pour mieux évaluer la situation et les besoins. Nous avions également visité deux centres, l’un chargé de traiter et d’orienter les blessés, l’autre de les soigner, afin d’établir leurs besoins. Fort de ces échanges, nous avons pu décider de monter une seconde mission d’acheminement d’aide humanitaire.

La Croix-Rouge dans le port de Misrata
La Croix-Rouge dans le port de Misrata

Cette seconde mission a cependant été la dernière. Pour quelles raisons avez-vous dû renoncer à conduire d’autres missions de ce type compte tenu de l’urgence à agir sur place ?

Faute de financements. Les deux premières missions ont coûté 800 000 euros. Ma demande de financement pour d’autres missions de ce type auprès de l’Union Européenne a été refusée. Entretemps, le budget alloué par Bruxelles aux opérations d’assistance en Libye a été entièrement alloué à l’Office Internationale des Migrations (OMI). Sur place en Libye, les possibilités de décharger du fret dans le port de Misrata se sont également considérablement réduites. Il nous a fallu, dès lors, gérer nos priorités. Vous savez, la Croix-Rouge Française agit dans plus de 40 pays. Les missions prioritaires sont nombreuses. Notre fonctionnement et nos actions sont financés grâce à des subventions, généralement du gouvernement français et /ou de l’Union européenne et grâce à des dons dont les montants sont très variables. Si les événements survenus au Japon ont généré plus de 20 millions d’euros de dons, la guerre en Libye n’en a généré que 20 000 euros. Travaillant depuis 25 ans dans l’humanitaire, je peux vous dire qu’il faut savoir être réaliste, rester lucide et pragmatique.

Vous êtes resté très discret sur ces missions réalisées à Misrata. Pourquoi ?

On a toujours le choix. On peut jouer les effets d’annonce afin que l’aide s’achemine conformément aux conventions de Genève avec l’accord des parties au conflit. On peut aussi considérer que la discrétion est le meilleur gage de réussite. La discrétion évite les effets d’annonce qui peuvent être désastreux en cas d’échec. Pour les opérations menées à Misrata, je jugeais les aléas trop nombreux. C’est pourquoi nous sommes restés très discrets. Cette option a porté ses fruits même si d’autres obstacles se sont dressés sur notre chemin. Notre opération a bien failli échouer à la dernière minute pour une question d’assurances. Après avoir chargé le fret à Sète, nous avons appris à l’escale de Malte qu’aucun assureur ne voulait couvrir notre opération. C’est après plus de 36 heures d’âpres négociations, que nous sommes parvenus à trouver une solution auprès des assureurs britanniques de la Llyod, aucun assureur français n’ayant voulu jouer le jeu…

La Croix-Rouge dans le port de Misrata
La Croix-Rouge dans le port de Misrata

Quelle est la particularité de ce type de missions ?

Il s’agit d’abord d’opérations en zone de guerre. Cela implique de bien maîtriser les risques que l’on fait porter à leurs participants et de disposer d’informations fiables. Nous savions, avant notre départ, que deux navires, l’un affrété par le gouvernement turc et l’autre par l’ONG Médecins Sans Frontières Suisse, avaient accosté à Misrata. A Malte, nous avons recueilli des informations complémentaires très précieuses auprès du capitaine et des marins du navire libyen affrété par le conseil national de transition (CNT) qui était à couple du nôtre. Grâce à eux, nous avons appris l’existence d’un site offrant sur place une meilleure sécurité parce qu’à l’abri du feu des mortiers. Information confirmée par nos contacts locaux. C’est donc dans le port industriel de Misrata que nous avons accosté. Pénétrer une zone de conflit fréquentée par bon nombre de bâtiments militaires alliés n’a pas non plus été une mince affaire. L’une de nos grandes craintes était que l’OTAN ne veuille pas s’embarrasser de nous et juge plus important de sécuriser la zone que les forces pro-Kadhafi ont par ailleurs tenté de miner. Heureusement, nous avons pu compter sur le plein soutien du Quai d’Orsay que nous avons toujours tenu informé de notre mission. Le ministre des Affaires Etrangères, Alain Juppé, a suivi personnellement cette affaire alors que nous n’étions pas mandatés par le gouvernement français. C’est nous et nous seuls, Croix-Rouge française, qui avons initié cette mission d’assistance à Misrata. A nos yeux, il était important de ne pas être escorté par un bâtiment militaire. Notre protection est d’abord constituée par notre emblème reconnu par la convention de Genève. C’est seulement, après coup, que j’ai appris qu’une frégate canadienne patrouillait au-delà de la ligne d’horizon, surveillant nos moindres mouvements sur ses écrans radars. Agir de la sorte était une condition sine qua non pour mener à bien notre mission à Misrata. Il fallait éviter tout amalgame pour la partie adverse. Quant à nos amis libyens du Croissant-Rouge, ils nous ont dit apprécier cette façon de faire et son efficacité.

La Croix-Rouge dans le port de Misrata
La Croix-Rouge dans le port de Misrata

POUR EN SAVOIR PLUS

Le site officiel de la Croix-Rouge française : www.croix-rouge.fr

Le REPORTAGE de la mission Croix-Rouge française à Misrata : YouTube

Partager cet article :

Retour Abonnez-vous à Marine&Océans

À lire aussi dans cette rubrique

Les articles les plus lus

Accueil Géopolitique La Croix-Rouge dans le port de Misrata