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Afghanistan, Les leçons de l’expérience
le 27 Décembre 2009

Afghanistan, Les leçons de l’expérience
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La guerre en Afghanistan est-elle définitivement inédite ou peuton, pour la mener, tirer les enseignements de conflits antérieurs dans lesquels l’armée française a été engagée? Réponses.

Nous, les Français, nous savons d’expérience qu’une rébellion qui bénéficie du soutien d’un arrièrepays ne peut-être éradiquée. Le Vietminh en Indochine avait quasiment gagné la partie, dès l’avènement du communisme en Chine, en octobre 1949. Inversement, le FLN n’a jamais pu, quoiqu’il dise, gagner la guerre sur le terrain en Algérie, dès lors que les frontières de ce pays avec la Tunisie et le Maroc avaient été rendues totalement hermétiques. L’Afghanistan partage avec le Pakistan une frontière de 1500 km en montagne. Dès lors, la réponse aux opérations actuelles en Afghanistan ne se trouve ni à Paris, ni à Washington mais à Islamabad, capitale du Pakistan. De deux choses l’une, soit le gouvernement pakistanais accepte la réalisation d’opérations militaires conjointes permanentes et alors la rébellion peut être vaincue, soit il refuse et alors il faudra que l’occident renonce avec ses moyens actuels à combattre ce «tonneau des Danaïdes» et s’organise différemment, c’est à dire en doublant ses effectifs et ceux de l’armée afghane afin de pouvoir con trôler le terrain en totalité.

Les principes de la guerre sont immuables: concentration des efforts, économie des forces et liberté d’action. Actuellement les talibans sont les seuls à pouvoir les appliquer : ils choisissent l’heure et l’endroit où frapper ainsi que leur mode d’action. Ils se concentrent pour leur opération et se dispersent aussitôt pour s’économiser. Nous avons connu ce genre de situation en Algérie. Qu’avons-nous fait? Avec patience et beaucoup de ténacité, nous avons renversé les rôles en occupant le terrain et en retournant l’insécurité contre les rebelles. J’ai vécu ce renversement, comme lieutenant chef de section au 3e RPC du colonel Bigeard. Nous nous sommes «immergés» dans le djebel où nous avons pris la place des rebelles en étant, selon l’expression de notre colonel, «rustiques, souples, félins et manoeuvriers». Les experts autoproclamés, que l’on voit aujourd’hui à la télévision, peuvent bien se gausser de cette époque en affirmant que nous ne sommes plus à l’heure des «p’tits gars» (allusion perfide à Bigeard). Je suis désolé, mais on a beau baptiser cette guerre d’asymétrique (un néologisme militaire qui passe bien dans les salons), il s’agit encore et toujours de guérilla. Et là on sait ce qu’il faut faire et surtout ce qu’il ne faut pas faire.

guérilla, une opération mécanisée ou motorisée frappe presque toujours dans le vide, tellement ses prémices sont voyants et bruyants, et surtout parce qu’elle est liée à un réseau routier précaire. Largement prévenus, les rebelles ont tout leur temps pour prendre le large et attendre que l’opération prenne fin pour réoccuper le terrain, surtout la nuit. Ces opérations SOP (Standard Operating Procedures) de l’OTAN sont immua bles. Elles se réalisent toujours de la même manière et interdisent toute initiative ou improvisation. Elles sont stériles. Les seuls bilans réalisés à ce jour en Afghanistan sont le fait de Forces spéciales immergées dans les zones suspectes. On sait également la place vitale que prend le renseignement dans ce type de conflit. Le règlement de manoeuvre nous apprend que «le renseignement met le chef à l’abri de la surprise», ce que le général Grant, pendant la Guerre de Sécession des États-unis (1861-1865), illustrait en souhaitant avoir «des officiers qui sachent ce qui se passe de l’autre côté de la colline». À Beyrouth, dans les années 80, notre brigade de la Force multinationale de sécurité a perdu près de 90 de ses hommes sans savoir qui «venait de l’autre côté de la colline» pour les tuer. Nos services de renseignement affichèrent alors une ineptie coupable. Aux extrémités de la gamme des moyens d’acquisition du renseignement se situent le satellite et les informations données par la population. Cette dernière, terrorisée par les talibans, ne parle pas. Quant au premier, le satellite, il est inopérant au-dessus d’un accrochage, en raison même de la fluidité et du caractère contingent de l’action. Restent les moyens intermédiaires : forces spéciales dans la profondeur, hélicoptères et drones au profit desquels il faut appliquer un effort urgent et prioritaire car cette gamme de moyens d’acquisition souf - fre cruellement d’un déficit grave. Il est criminel de laisser crapahuter nos unités terrestres en aveugle.

Un système largement éprouvé en Algérie

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Le bon sens voudrait qu’on oriente nos forces vers une fluidité qui leur permet d’occuper le terrain dans les zones suspectes pour y retourner l’insécurité et y gêner l’action des rebelles. Mais comme nous sommes censés être en Afghanistan pour aider ce pays à accéder à la démocratie, l’enjeu dans les zones d’insécurité est aussi la population. Les opérations de contre-guérilla, pour nécessaires qu’elles soient, sont donc insuffisantes. Il faut pouvoir les compléter par des actions de pacification. Sur ce chapitre aussi, nous les Français, avons une solide expérience avec le système ingénieux et efficace, largement éprouvé en Algérie, des Sections administratives spécialisées (SAS) chargées de prendre le contrôle des populations jusqu'alors soumises aux rebelles. Leur succès fut patent. Il suffit, pour en prendre la mesure, de lire le remarquable ouvrage du commandant Oudinot «Un béret rouge… en képi bleu»(1). En Afghanistan, cette tâche civilo- militaire devrait être assumée par l’armée afghane… tâche ar due dans un pays qui, en coulisses, produit environ 22 tonnes d’opium par jour. Très sincèrement, les formes d’action en Afghanistan doivent être modifiées du tout au tout. Point n’est besoin d’inventer, il suffit de refaire ici ce qui a réussi ailleurs. Mais il y a, malheureusement, dans les armées françaises une allergie à tirer des enseignements des actions passées. Pour ne prendre qu’un exemple, le 7 octobre 1950 en Indochine, lors de l’opération de repli de la garnison de Cao Bang, le 1er Bataillon étranger de parachutistes (BEP) disparut corps et biens dans les calcaires de Coc Xa. Or, en 1884, le chef de bataillon Gallieni avait formellement interdit de traverser, sous quelque prétexte que ce fut, cette zone mortelle. Dans nos armées, l’expérience n’est pas transmissible. Les Britanniques et les Américains sont beaucoup plus pragmatiques et modestes. Ils n’hésitent pas à faire appel aux officiers à la retraite qui ont déjà exercé un commandement dans une zone que l’actualité remet sur le devant de la scène organisant, à la demande, un conseil de véritables experts. La principale utilité de ces conseils d’experts n’est pas tellement de suggérer ce qu’il faudrait faire mais de rappeler ce qu’il ne faut surtout pas refaire. Du fait de son passé militaire, notre pays regorge d’experts mais ne sait pas en profiter. C’est bien regrettable.

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