Accueil Géopolitique Piraterie : Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter
Géopolitique
Piraterie : Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter
le 25 Janvier 2010

Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter
Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter

Grand reporter à Paris Match, Patrick Forestier s’est rendu à plusieurs reprises en Somalie et au Puntland dans le repaire des pirates qui écument le golfe d’Aden et l’océan Indien. Flanqué de gardes du corps, il a tenté de comprendre le chaos dans lequel est plongé ce pays depuis vingt ans. De ses reportages, il a tiré un film : Somalie, enquête au pays des pirates diffusé sur Canal +. Il publie aujourd’hui aux éditions du Rocher Pirates et commandos, les secrets des opérations spéciales (page de droite), un ouvrage haletant et documenté qui emmène le lecteur au coeur du sujet.

Qui sont ces pirates qui agissent en océan Indien ?

La majorité est constituée d’ex-miliciens en rupture de ban, de pêcheurs en quête d’argent, d’anciens marins des forces navales somaliennes qui n’existent plus depuis le commencement de la guerre et l’éclatement du pays il y a 20 ans. Cinq cent pirates seraient répartis sur les côtes somaliennes, en particulier sur la façade de l’océan Indien. Même lorsqu’ils capturent des bateaux dans le golfe d’Aden, ils con voient leurs prises pour les mettre au mouillage devant les villages de Garagad, Eyl, Harardhere, qui sont devenus de véritables repères de forbans. Des batailles éclatent parfois entre eux au moment du partage des rançons. La majorité des pirates se trouve au Puntland, une province autonome autoproclamée, non reconnue par la communauté internationale. Le gouvernement officiel de Somalie contrôle un quartier et quelques rues de Mogadiscio. Le res - te du pays est au mains des chebabs, qui se réclament d’Al Qaida et considèrent la piraterie comme un péché. Au Puntland, les pirates se sentent davantage en sécurité. Ils sont plus forts que les autorités locales, corrompues par l’argent des kidnappings.

Sont-ils organisés et structurés ?

Oui. Si, il y a 6 ou 7 ans, la piraterie était artisanale, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les expéditions sont financées au préalable par de gros commerçants, des hommes politiques véreux, des chefs de clans, et même, selon des rapports de l’Onu, par des propriétaires de pêcheries industrielles inactives depuis que le pays a sombré dans le chaos. «Pourquoi pêcher pour gagner une misère, quand prendre la mer peut rapporter gros en capturant un cargo?», m’a confié le ministre de la Pêche du Puntland. Ces hommes d’affaires peuvent investir 10000 ou 20000 euros pour acheter des skiffs, des moteurs hors-bord de 50 ou 100 chevaux, des milliers de litres d’essence, de la nourriture et offrir des avances aux familles des pirates. La première prise est souvent un gros bateau de pêche, un boutre à moteur ou un caboteur, une unité capable d'atteindre la haute mer, appelée à devenir un bateau-mère sur lequel est chargée une flottille de canots légers et toute la logistique. Au large, ceux-ci sont mis à l’eau pour partir à l’abordage de navires lents, qui offrent, à cause du poids de leur chargement, un plat-bord bas sur l’eau, plus facile à aborder avec des grappins et des échelles. Les pirates sont presque toujours armés de Kalachnikovs et de lance-roquettes RPG7, qui constituent l’armement de base des miliciens. Ils tirent des rafales dans les superstructures pour intimer l’ordre de stopper. Une fois qu’ils ont pris pied sur le pont, ils menacent l’équipage qui, non armé, n’a pas d’autre choix que de se rendre. Le super tanker Sirius Star de 318000 tonnes, chargé de 2 millions de barils de pétrole, pour une valeur de 250 millions de dollars, a été capturé en novembre 2008 par une dizaine de va-nu-pieds armés de vieux pistolets mitrailleurs rouillés qui valent en Somalie moins de 100 dollars pièce!

Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter
Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter

Choisissent-ils leur proie ou attaquent-ils les navires au hasard de leur navigation ?

Ils agissent souvent par opportunité. Dans le golfe d’Aden, ils vont devant les côtes yéménites chercher leurs proies car ils savent que les bateaux évitent maintenant de longer la Somalie. Ils connaissent les rails de l’océan Indien où transite le trafic commercial. Ils parcourent des centaines de milles pour se porter au large des Seychelles. Des renseignements, non totalement confirmés, stipulent que les pirates auraient des informateurs à Mombassa, Dubaï et dans d'autres ports de la péninsule arabique qui leur communiqueraient les routes et la nature des chargements des navires. On parle même d’informations ayant filtré de la Lloyds à Londres où sont représentées de nombreuses sociétés du Moyen-Orient.

Comment justifient-ils leur action ?

Ils se présentent comme des «Robins des Bois» de la mer, des patriotes qui se substituent à l’État défaillant pour protéger les richesses halieutiques de la Somalie. À ce titre, ils bénéficient d’une certaine sympathie de la population, en particulier au sein des communautés de pêcheurs qui vivent le long des côtes. Les pirates apparaissent chez les jeunes comme des héros, des nationalistes qui défient les armadas occidentales. Selon eux, ils se battent contre le pillage des eaux somaliennes par les chalutiers de haute mer venus d’Asie et d’Europe. Ils justifient leur action en disant protéger le rivage somalien des bateaux poubelles qui déversent devant leurs côtes des déchets industriels. Ce phénomène est apparu au grand jour en 2004 après que le Tsunami ait touché la rive somalienne, jetant sur les plages des containers et des fûts toxiques qui, d’après plusieurs rapports des Nations unies, ont contaminé les habitants. En réalité, ce sont les chefs de guerre qui récupéraient de l’argent en vendant de faux permis de pêche à des compagnies étrangères complices pour qu’elles puissent piller les fonds marins en toute «légalité». Des accords avec les seigneurs de guerre de Mogadiscio ont même été signés dans les années 1990 avec la mafia italienne spécialisée dans le «traitement» des déchets.

À quoi sont utilisées les rançons démesurées qu’ils reçoivent et quel effet celles-ci ont-elles localement ?

L’argent des rançons ne sert pas au développement. Les pirates n’ont pas construit d’écoles, creusé de puits ni tracé de pistes pour leurs compatriotes. En revanche, ils font travailler les petits commerces qui assurent leur logistique pendant les mois de transaction avec les armateurs. Les pirates font construire des maisons, achètent des 4x4 et s’offrent des épouses en proposant des dots mirobolantes. À tel point que ces nouveaux riches sont accusés par les anciens de faire monter les prix et d’introduire de l’alcool dans ces villages musulmans.

Le récit que vous en faites, dans votre dernier livre Pirates et Commandos, les secrets des opérations spéciales (Éditions du Rocher), montrent que ces attaques – qui ne font en général pas de victimes parmi les otages – peuvent parfois, comme celle du Faïna, être très dures…

Effectivement. En général les pirates n’attentent pas à la vie des marins capturés car ceux-ci représentent une monnaie d’échange, presque aussi importante que la cargaison lorsqu’il s’agit de ressortissants occidentaux. Pour faire monter les enchères, ils jouent sur l’opinion, en laissant parfois leurs otages répondre aux médias grâce au téléphone du bord. Difficile pour l’armateur de négocier la rançon quand des familles prennent à témoin l’opinion publique en Europe. Afin d’effectuer des pressions supplémentaires sur les gouvernements ou les propriétaires de navires, ils sont capables de persécuter des otages. Je raconte dans mon livre comment un couple de skippers allemands capturé avec son voilier, a subi des simulacres d’exécution. La femme a été menacée de viol si elle ne téléphonait pas aux autorités allemandes. Le but était que Berlin paie afin d’arrêter son calvaire.

Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter
Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter

Le paquebot MSC Melody sauvé d’une prise d’otages par son personnel de sécurité composé d’anciens militaires israéliens, le cargo chinois Zhenhua 4 par la réaction de son équipage préalablement préparé, la solution ne passe-t-elle pas par une défense armée des navires ?

C’est une des solutions. À condition que ce système de défense soit mis en oeuvre par des professionnels. L’équipage peut également être entraîné à résister par des moyens passifs à partir de scénarios préalablement étudiés. Le capitaine du Zhenhua 4 avait préparé son équipage à se réfugier audessus de la passerelle de commandement ou était stockés des vi vres et des cocktails Molotov. Les accès pouvaient être verrouillés de l’intérieur et un canon à eau avait été prédisposé pour affronter les pirates qui ont pu monter à bord, mais n’ont jamais pu prendre le contrôle du navire. Quant au MSC Melody, il serait probablement tombé aux mains des pirates si des passagers n’avaient pas remarqué en pleine nuit qu’un inconnu essayait de grimper à bord avec une échelle depuis un canot. À cette heure-là, la plupart des mille croisiéristes et membres d’équipage écoutait un concert sur l’un des ponts. Un petit groupe de passagers qui n’était pas mélomane a vu les pirates. Il a donné l’alerte et a jeté sur le canot des tables et des chaises longues. Sont ensuite arrivés les gar des israéliens, d’anciens militaires travaillant pour une société de sécurité privée, qui ont repoussé les pirates à coup de fusils automatiques. Sans cela, les flibustiers auraient capturé mille otages d’un coup. Du jamais vu en pleine mer. Une situation qui aurait été inextricable.

Quel est votre avis sur l‘idée de recourir au personnel de sociétés de sécurité privées majoritairement composé d’anciens militaires ?

C’est la solution d’avenir. Mais tout dépend de la qualité de ces personnels. Dans les pays anglo-saxons, les sociétés militaires privées ont pignon sur rue. Plusieurs, comme Blackwater aux États-Unis, ont eu des problèmes avec la justice pour des comportements inadmissibles en Irak. Les sociétés britanniques apparaissent davantage agir avec retenue. Certaines sont cotées en Bourse et ont donc des comptes à rendre. Tou tes emploient d’anciens militaires reconvertis dans le privé. Armor Group propose des stages aux SAS en fin de contrat afin qu’ils puissent réussir le «diplôme» leur permettant de travailler dans la sécurité privée en Grande-Bretagne. Un domaine, solidement encadré par la loi, qui est devenu une véritable industrie à l’export pour le Royaume- Uni. La Fran ce a du retard de ce côtélà. Recourir à d’anciens militaires pour protéger des bateaux de commerce est trop vite qualifié de mercenariat. Les thoniers français qui pêchent au large des Seychelles sont aujourd’hui protégés par des fusiliers marins. Seront-ils encore là dans les futures campagnes de pêche si les actes de piraterie continuent dans les mêmes zones? Personne ne le sait. Les compagnies de pêche espagnoles semblent avoir eu l’autorisation de pouvoir engager des gardes privés. Vues les carrières militaires de plus en plus courtes, le domaine de la sécurité pourrait être le débouché naturel des engagés en fin de contrat.

Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter
Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter

Tout le monde s’accorde à dire que la solution n’est pas en mer mais à terre, au Puntland et en Somalie. Vous y êtes allés. Quelle est l’atmosphère, sur le terrain ?

Pour soigner la piraterie en profondeur, il faut s’attaquer à la pauvreté. Mais pour que la Somalie puisse bénéficier du développement, il faut qu’elle recouvre sa sécurité intérieure. Nous en sommes très loin. Un embryon d’armée est en train de voir le jour. Quelques centaines, c’est-à-dire une poignée, de recrues somaliennes devraient être formées en partie à Djibouti et en Ouganda. En attendant, le pays est divisé en trois ou quatre entités géographiques qui ont plus ou moins fait sécession. Je me suis rendu au Puntland, une des zones de non droit où règne la loi du plus fort. Je raconte dans mon livre comment je suis tombé dans une embuscade, en plein midi, en plein centre-ville de Bossasso, malgré les gardes du corps qui m’accompagnaient. L’un d’eux a reçu une balle dans la jambe. Un miracle que je n’ai pas été kidnappé. La bataille rangée a duré près de dix minutes avant que les assaillants ne décrochent. Le chef de la police m’a par la suite montré le minibus qui devait m’emmener dans une cache de la montagne. Le «tarif» d’un Occidental est d’un million de dollars. C’est le prix que demandent en général les pirates lorsqu’ils capturent des skippers sur leurs voiliers. Partout dans le pays, mis à part peut-être au Somaliland, la situation du moment peut tourner au western. Une querelle, le partage du produit d’un trafic peuvent déboucher sur un affrontement armé en pleine rue à la mitrailleuse lourde.

Avez-vous rencontré le président somalien et voyez-vous une issue à l’anarchie qui mine ce pays ?

J’ai rencontré le précédent président du Puntland qui était escorté par des Technicals, des pick-up Toyo ta armés de canons de 14.7 mm. Il m’a avoué son impuissance. Il n’a pas été reconduit dans ses fonctions pour, semble-t-il, de sombres affaires de corruption. La cause principale de l’anarchie dans le pays est dans la société somalienne qui est divisée en clans. Ce sont des groupes d’individus qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de millier de personnes et battre ainsi en brèche l’autorité de l’État et de l’administration qui, de toute manière, n’existent plus depuis 1991. Pour que le pays retrouve la paix, il faudra que les Somaliens croient à nouveau à un pouvoir central. Mais avec les chebabs qui prônent la charia, les nouveaux chefs de guerre islamistes sont devenus légions et ajoutent à la confusion. Seul un engagement fort et massif de toute la communauté internationale pourrait faire cesser le «mal» somalien, qui ronge la corne de l’Afri que et menace le commerce international.

Partager cet article :

Retour Abonnez-vous à Marine&Océans

À lire aussi dans cette rubrique

Les articles les plus lus

Accueil Géopolitique Piraterie : Entretien avec Patrick Forestier, Grand reporter