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Rivalité sino-japonaise
le 28 Juillet 2011

Le Japon était, pendant la Guerre froide, en première ligne face à l’Union soviétique. Il est aujourd’hui confronté à un nouveau géant, la Chine, dont la puissance est toujours plus affirmée. La mer est souvent le théâtre de frictions entre les deux pays que la Constitution japonaise, pacifiste, contribue à contenir. Pour combien de temps ?

les forces d'autodéfense japonaise avec la marine américaine
les forces d'autodéfense japonaise photo us navy


Depuis la fin des années 1990, le Japon subit un nombre croissant d’incursions chinoises dans son espace maritime, en mer de Chine orientale ou dans les détroits qui mènent au Pacifique. Certaines ont été plus remarquées que d’autres. En octobre 2008, quatre bâtiments chinois, dont un destroyer de classe Soveremenny, avaient emprunté le détroit de Tsugaru (entre Honshû et Hokkaidô) avant de revenir vers la Chine par le détroit de Miyako (au sud de l’île d’Okinawa)[1] sans que Tokyo n’en ait seulement été informé. En avril 2010, deux frégates japonaises avaient croisé une flotte chinoise, composée de huit frégates et de deux sous-marins, à 140 km à l’ouest d’Okinawa, dans le détroit de Miyako.


Ces incursions sont également menées par des bateaux de pêche en mer de Chine orientale aussi bien que méridionale. Ceux-ci agiraient avec la complicité d’une ou de plusieurs administrations chinoises chargées de la sécurité intérieure plutôt qu’avec l’aval de l’APL[2]. En septembre 2010, l’accrochage entre un bateau de pêche chinois et un bâtiment des garde-côtes japonais au large des Senkaku - îlots dont la Chine conteste la souveraineté au Japon[3] - avait eu des répercussions importantes[4] sur les relations entre les deux pays, le Japon ayant même peiné à rétablir un dialogue à haut niveau[5]. Ces atteintes à la souveraineté territoriale japonaise s’expliquent par plusieurs raisons.

La première est que la Chine a de son territoire une conception étendue peu conforme au droit international fixé en 1982 par la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer [6], et ne reconnaît pas les frontières maritimes du Japon. La seconde est qu’elle n’accepte pas tout particulièrement la souveraineté japonaise sur les Ryûkyû, cet archipel - dont font partie les Senkaku - longtemps convoité par les deux pays et annexé par le Japon en 1609. La troisième réside tout simplement dans la montée en puissance économique de la Chine et dans l’accroissement corrélatif de ses besoins énergétiques qui confère aux eaux entourant les Senkaku, potentiellement riches en pétrole et en gaz, une dimension stratégique.

 

Marins japonais et américains pendant l'exercice Keen Sword 2011
Marins japonais et américains pendant l'exercice Keen Sword 2011. Photo US Navy

La Chine teste ses voisins à commencer par le Japon où la Constitution et le souci de ménager la susceptibilité chinoise amènent les autorités à des réactions modérées destinées à prévenir toute escalade. L’article 9 de la Constitution[7] qui interdit au Japon le recours à la force pour régler ses différends internationaux oblige les Forces d’autodéfense (FAD) à faire profil bas. La surveillance du domaine maritime japonais relève au premier chef des garde-côtes dont les pouvoirs ont tout de même été renforcés. Ils sont autorisés à ouvrir le feu dans le cadre de leur pouvoir de police[8] et - depuis une réforme législative de novembre 2001 - après sommation lorsqu’un navire refuse de s’identifier.

Les Forces d’autodéfense peuvent être appelées à leur prêter main forte[9], comme ce fut le cas en mars 1999 contre des bateaux nord-coréens. Depuis cet épisode, elles sont de plus en plus sensibilisées à la protection des eaux nationales dans l’esprit d’en garder les ressources plutôt que dans celui – prééminent pendant la guerre froide – de défendre le « monde libre ». En juin 2010, leur zone de patrouille aérienne a été étendue de 22 km à l’ouest, à une zone proche de Taïwan, avec à la clé une augmentation de leur moyens dans ce domaine. Leur présence devrait, en outre, être renforcée au sud du pays dans l’archipel Nansei qui inclut les Ryûkyû.


Le Japon - qui considérait en décembre 2010 la montée en puissance militaire de la Chine comme « préoccupante » pour la communauté internationale - fait montre à son égard d’une étonnante modération. Celle-ci trouve sa source dans une volonté affirmée des autorités japonaises de ménager l’empire du Milieu. C’est faiblement que le gouvernement Fukuda a critiqué la répression chinoise au Tibet lors du passage de la flamme olympique à Nagano, en avril 2008. C’est tout aussi faiblement que Kan Naoto a appelé la Chine à respecter les droits de l’homme à l’occasion de la remise, en octobre 2010, du Prix Nobel de la paix à l’opposant Liu Xiaobo.


Le Japon reste prisonnier des critiques chinoises sur son action pendant la Seconde Guerre mondiale et tente, en ménageant son puissant voisin, d’échapper à son ire toujours renaissante. Tokyo est très sensible aux manifestations antijaponaises qui ont régulièrement cours en Chine (au printemps 2005 et plus récemment à l’automne 2010) de la part d’une population qui ignore finalement tout de la transformation du pays ces dernières décennies.


Pour affronter cette immense Chine qui lui a ravi sa place de deuxième puissance économique mondiale, pour se redonner une liberté de manœuvre notamment dans l’aménagement de sa propre politique de défense, le Japon devrait la priver de cette carte historique qu’elle n’hésite jamais à lui opposer. Or, malgré tout le bénéfice qu’il pourrait en tirer, il n’est pas disposé à rouvrir une page de son histoire qu’il estime avoir tournée.









[1]
Livre blanc de la défense 2009.


[2]
Je remercie Jean-Pierre Cabestan (CNRS) et Mathieu Duchâtel (Asia Centre) de
leurs réflexions sur ce point.

 

[3]
« Chûgoku gyosen no ryôkai shinpan ga kyûzô sakunen 0 kara kotoshi 14 ken”
(Augmentation rapide des incursions de bateaux de pêche chinois : de 0
l’an passé à 14 cette année), Sankei
shimbun
, 10 septembre 2010.

 

 

[4]
L’ambassadeur du Japon à Pékin a été convoqué à cinq reprises et les
exportations de « terres rares » à destination du Japon ont été
freinées par des tracasseries administratives.

 

 

 

[5]
Le 4 octobre, le Premier ministre Kan Naoto a pu s’entretenir très brièvement
avec son homologue chinois, Wen Jiabao, au sommet de l’ASEM. Quelques jours
plus tard, les ministres de la défense se voyaient brièvement à Hanoï, en marge
d’une réunion des ministres de la Défense de l’ASEAN+3. Le privilège d’une
rencontre bilatérale avec Hu Jintao en marge du sommet de l’Asie orientale a
d’abord été refusé à Kan, pour lui être accordé à la dernière minute : cet
entretien, le 30 octobre, dura dix minutes…

 


[6]
Article 83, UNCLOS.

 

 

[7]
Par lequel le Japon a renoncé à l’usage de la force ou à sa menace comme mode
de règlement des différends internationaux et au maintien d’un potentiel de
guerre à cette fin.

 

 

 

[8]
Article 20, Loi sur les garde-côtes (1948).

 


[9]
Articles 16, 17, 18, Loi sur les garde-côtes (1948) ; articles 82 et 91,
Loi sur les FAD (1954).



 





Guibourg Delamotte,



Maître de conférences à l’Inalco,
chercheuse au CEJ, associée au CRCAO et à Asia Center.



 



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