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Entretien avec Édouard Guillaud, Chef d’état-major des Armées
le 17 Novembre 2010

Entretien avec Édouard Guillaud, Chef d’état-major des Armées
Entretien avec Édouard Guillaud, Chef d’état-major des Armées

Ancien chef de l’état-major particulier du Président de la République, l’amiral Guillaud a été nommé chef d’état-major des armées en février 2010. Né en 1953, diplômé de l’École navale, de l’Ecole supérieure de guerre navale, du Cours supérieur interarmées et breveté atomicien, il a notamment commandé le porte-avions Charles de Gaulle, de 1999 à 2001, et exercé les fonctions de préfet maritime de la Manche et de la Mer du Nord, en 2004. Afghanistan, deuxième porte-avions, coopération internationale, réductions budgétaires… il dresse l’état des lieux des grands sujets qui intéressent la Défense et la Marine.

Le porte-avions doit partir en novembre 2010 pour une mission de quatre mois incluant notamment un engagement au large du Pakistan. Cet outil a-t-il objectivement manqué à la France pendant ses presque deux ans d’immobilisation ?

Nous avons eu beaucoup de chance, il n’y a pas eu de crises pendant ces deux ans dans lesquelles il aurait été absolument indispensable. Cependant, et bien évidemment, nul ne peut prédire l’avenir.

Le deuxième porte-avions, que peut-on en dire aujourd’hui ?

Je rappellerai simplement ce qu’a dit le président de la République au mois de mai 2010 sur le Charles de Gaulle. C’est un outil indispensable mais pas de décision avant 2011/2012.

Quelle sera la mission du porte-avions au large du Pakistan ?

Il sera au Pakistan pour apporter le complément de son groupe aérien aux opérations de l’Otan en Afghanistan. Cela représente à peu près, sur deux mois de présence, 15 % d’augmentation instantanée de la puissance aérienne de l’alliance. C’est très significatif et cela montre bien la puissance de cet outil.

Entretien avec Édouard Guillaud, Chef d’état-major des Armées
Entretien avec Édouard Guillaud, Chef d’état-major des Armées

Selon la majorité des journalistes de retour d’Afghanistan, les Talibans ont repris le contrôle de l’ensemble du territoire. Qu’en pensez-vous ?

Je me pose des questions sur ces journalistes. Sont-ils des journalistes ou des commentateurs politiques ? Si ce sont des journalistes, manifestement nous ne voyons pas la même chose. Si ce sont des commentateurs politiques, ils sont évidemment libres de l’interprétation de ce qui se passe sur le terrain. Un certain nombre de faits sont têtus, n’en déplaise aux oiseaux de mauvais augure. Tout le monde annonçait que l’insurrection parviendrait à perturber les élections. Pourtant, grâce au dispositif mis en place par les forces de sécurité afghanes t l’appui de l’ISAF, mais aussi grâce au courage de la population afghane, ce sont près de 5 millions d’électeurs qui sont allés voter. Or aucun de ces mêmes commentateurs ne reconnaît ce qui est, techniquement et tactiquement un succès. Certains admettent tout de même, du bout des lèvres, qu’il y a eu moins d’incidents que pour l’élection présidentielle en 2009, que les femmes ont pu voter et que même si le système n’est pas parfait – nous le savons tous – il y a des progrès. Chacun voit midi à sa porte mais objectivement, je n’ai jamais vu qui que ce soit prouver que la situation se dégradait. Ce discours est aussi celui que tient sur place le général Petraeus, qu’ont récemment tenu – en Slovaquie – les chefs de la coalition, et que j’entends moi-même tous les jours de nos officiers généraux qui commandent sur place le contingent français. Je ne dis pas que tout va bien, ce n’est pas vrai. Si j’étais très pessimiste, je dirais que l’évolution est neutre. Si j’étais optimiste, qu’elle est sur une pente positive.

Il n’y a donc pas, pour vous, de progression des Talibans sur le terrain ?

En un an, la coalition est allée dans des tas d’endroits où elle n’allait pas, y compris les Français, comme par exemple en ce moment dans certaines parties de la Kapisa. Quand vous marchez sur un nid de guêpes, cela les fait sortir. Le nombre d’incidents a augmenté de manière strictement proportionnelle à celui des troupes en patrouilles. Il y a un an, il n’y avait plus, dans certaines parties du Helmand, d’assemblées d’anciens. Les écoles étaient désertées. Certains bazars étaient fermés, ils viennent de réouvrir. Ce n’est pas merveilleux partout mais ça peut marcher. Il faut être persévérant.

Les États-Unis ont évoqué un calendrier pour le début du retrait de leurs forces…

Relisez bien les discours du président Obama. Il n’évoque pas le retrait des troupes mais leur réalignement, «si les conditions sont réunies », sur ce qu’elles étaient avant le surge qu’il a engagé. En termes militaires, le général McChrystal – puis le général Petraeus – ne disent pas autre chose, que ce soit aux journalistes ou devant le congrès des États-Unis.

Dans un ou deux ans, les conditions pourraient donc, à vous entendre, être réunies ?

Une partie de la stratégie décidée au sommet de l’Otan, en 2008, à Bucarest, a été ce que l’on a appelé l’Afghanisation, c’est à dire le transfert de la responsabilité aux Afghans. Ce sera fait partout où l’on pourra, comme cela a été le cas, à l’été 2009, à Kaboul, avec le transfert, par les Français, de la responsabilité de la capitale à l’armée afghane. Depuis, qui peut dire que cette dernière n’y arrive pas ? Personne. Il y a aujourd’hui moins d’attentats à Kaboul qu’à Bagdad.

L’annonce d’une réduction des forces américaines a inévitablement des conséquences sur la position de la France et sur votre façon d’appréhender la situation.

Les chefs des grandes puissances engagées ont toujours dit : «Nous entrons ensemble, nous sortons ensemble.» On oublie cependant souvent un acteur clé : le gouvernement afghan. Même si certains le trouvent imparfait, c’est lui qui prend la responsabilité en fonction du tempo de la montée en puissance des forces de sécurité afghanes que sont l’armée nationale et les forces de police. Selon les retours dont nous disposons actuellement, il y a trois mois d’avance sur le tableau de marche initialement prévu. Cela montre que cela se met progressivement en place et que là encore, il faut être patient. Je l’ai toujours dit. Si à l’été 2011, nous n’avions aucun résultat tangible, il faudrait évidement se reposer des questions.

Qu’est-ce pour vous que des résultats tangibles ?

Ce sont des gestes comme celui de la remise, par la population, à nos soldats, en juillet et en août derniers, de plusieurs dizaines de tonnes d’armes et de munitions composées de matériels flambants neufs comme des canons sans recul. C’est aussi une réponse à la politique de main tendue proposée par le président Karzaï à un certain nombre de Talibans, à laquelle les pays de la coalition ne sont pas opposés. C’est – comme je l’ai dit – la montée en puissance de la prise de responsabilité des forces afghanes, ou encore une meilleure gouvernance permettant notamment la bonne affectation des fonds internationaux à la réalisation d’infrastructures pour par exemple, désenclaver les vallées dont est fait en grande partie ce pays.

Vous êtes un ardent partisan de la coopération francobritannique en matière de Défense dont la France semble très demandeuse…

Les Britanniques le sont aussi ! Ils sont extrêmement demandeurs. Ce qui est intéressant est que ce mouvement a commencé sous l’administration de Gordon Brown qui parlait de l’entente formidable, en référence bien sûr à l’Entente cordiale. David Cameron, à peine nommé au poste de Premier ministre, a accéléré ce mouvement qui avait été enclenché sous un gouvernement travailliste. C’est extrêmement rassurant car cela montre que c’est – pour employer une expression américaine – totalement bipartisan. Cela a donc tout d’une tendance de fond. Le Royaume-Uni et la France ont une analyse stratégique de l’état du monde similaire, en tous cas particulièrement compatible, bien en cohérence l’une avec l’autre ; des options politiques à peu près équivalentes et non concurrentes, ce qui est assez rare dans l’Histoire. Il n’est donc pas idiot de chercher ce qui nous rapproche plutôt que ce qui nous divise.

Entretien avec Édouard Guillaud, Chef d’état-major des Armées
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À quel rythme et sous quelle forme une vraie coopération peut-elle prendre forme ?

On va y aller doucement. On peut travailler à coopérer sur des ravitailleurs en vol, à la mise en oeuvre de flottes logistiques compatibles, voire communes, de manière à ce que lorsque l’on déploie une force navale dans une même zone, celle-ci puisse être composée de navires des deux pays. Dans ce domaine là, un plus un est très supérieur à deux.

La coopération que l’on évoque en matière de dissuasion nucléaire avec les idées de partage des tâches entre SNLE des deux pays est-elle imaginable ?

Les deux concepts de dissuasion nucléaire sont compatibles de part et d’autre de la Manche. C’est ensuite une question purement politique. Je rappelle qu’à Saint-Malo, en décembre 1998, les deux chefs d’Etat et de gouvernement de l’époque disaient qu’il était difficilement envisageable que l’un des deux pays se sente menacé sans que l’autre ne le soit aussi. A partir de là, beaucoup de choses sont faisables.

On va donc clairement vers une nouvelle coopération franco-britannique.

Oui, et elle ira à son rythme. Ce qui nous paraissait impensable il y a dix ans sera peut-être totalement d’actualité demain. Ce que l’on espérait conclure il y a trois mois demandera peut-être un an de plus. Ce n’est pas grave. Le Président a dit «pas de tabous dans ce domaine». On est prêt à discuter de tout et nos interlocuteurs sont dans le même état d’esprit.

Le nouvel effort financier demandé aux Armées est-il l’effort de trop ?

Vous avez-vous-même déclaré devant les sénateurs, en juin 2010, que « l’équilibre était désormais fragile ». Comment doit-on interpréter cette déclaration ? Un équilibre fragile, cela veut dire que l’on est soumis aux aléas des opérations. Oui, l’équilibre reste extrêmement fragile. L’effort de trop ? J’espère que non. Je me bats pour cela et cela demande des trésors d’imagination.

Les événements survenus au Niger avec l’enlèvement d’expatriés français illustrent la pression croissante sur de nombreux théâtres. On peut raisonnablement penser que l’armée française va être de plus en plus sollicitée pour y faire face. Les réductions budgétaires peuvent-elles réduire nos capacités d’intervention ?

Ce n’est pas comme cela qu’il faut raisonner. La question qu’il faut se poser, c’est de quels moyens avonsnous besoin pour face aux menaces comme celles que vous évoquez ou à d’autres. On estimera toujours que l’on n’a pas suffisamment de moyens. Si nous sommes confrontés simultanément à toutes les menaces que nous identifions, on n’y arrivera pas, c’est évident. Il faut savoir être reconfigurable, adaptable…

Y a-t-il pour vous un seuil en deçà duquel on ne doit pas descendre et s’en approche-t-on ?

Pour l’instant nous avons des armées cohérentes. Si l’on devait connaître une coupe supplémentaire, une grosse coupe, il faudrait se poser la question du modèle et peut-être changer de modèle parce qu’il pourrait devenir déséquilibré.

Le modèle est donc encore aujourd’hui cohérent.

Aujourd’hui, nous sommes au seuil. Plus bas, il faudrait se reposer des questions. C’est pour cela que cela reste fragile et qu’il ne me faudrait pas recevoir de mauvaises nouvelles.

Quelle est la tendance ? Va-t-on vers toujours plus d’attrition jusqu’à ce qu’un jour le chef d’état-major des armées dise Stop, au point de se mettre en rupture ?

Non, cela ne se passe pas comme ça. Cela ne peut pas se passer comme ça. Il y a une représentation nationale et un gouvernement. Ce sont eux qui décident des ambitions et de l’effort.

Les militaires peuvent-ils un jour dire Stop ?

Ce que nous pouvons dire, c’est l’incohérence entre l’ambition et l’effort.

Vous pouvez tirer la sonnette d’alarme ?

Bien sûr.

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