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Les ambitions maritimes du Brésil
le 29 Novembre 2010

Photomontage représentant le futur sous-marin de la classe Scorpène vendu par DCNS au Brésil, au large de la plage de Copacabana à Rio de Janeiro.
Photomontage représentant le futur sous-marin de la classe Scorpène vendu par DCNS au Brésil, au large de la plage de Copacabana à Rio de Janeiro.

Puissance régionale, le Brésil veut aujourd’hui jouer dans la cour des Grands. Son ambition politique, que traduit sa détermination à obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, s’appuie sur des ambitions maritimes clairement affichées. Fort de près de 8500 km de côtes et d’un domaine maritime immense abritant des ressources stratégiques, le Brésil a compris que pour exister sur terre, il lui fallait aussi – et peut-être d’abord – exister sur mer.

Il faut attendre septembre 1822 et la proclamation d’indépendance pour voir naître la première marine brésilienne. Contrôlée par les Américains, elle a longtemps été modeste. Elle est aujourd’hui en plein développement pour faire face à quelques missions clés: la défense du territoire, la protection de ses réserves en hydrocarbures terrestres ou sous-marines, le soutien à la politique d’influence régionale et internationale mise en oeuvre par les dirigeants du pays. La publication, en décembre 2008, de la première édition de la Stratégie nationale de défense révèle leurs nouvelles priorités. « La stratégie nationale de défense est indissociable de la stratégie nationale de développement. La première constitue la protection de la deuxième. Chacune d’entre elles renforce les raisons de l’autre. Toutes les deux représentent l’éveil de la nationalité et la construction de la nation. Protégé, le Brésil pourra dire non, quand il le doit. Il sera capable de construire son propre modèle de développement. » On l’aura compris, dans l’esprit des dirigeants, la préservation de l’identité brésilienne, de son modèle et de ses richesses passe, entre autres, indubitablement par la création d’une force armée, et notamment d’une marine, à vocation dissuasive. Dorénavant, le développement du pays se fera par la modernisation de son appareil de défense car «un projet de défense solide favorise un projet de développement performant ».

L’Amazonie bleue : réserve de pétrole et de gaz

Dans cette optique, la façade Atlantique se révèle être l’atout stratégique par excellence. Mais à la seule et unique condition d’être capable de s’en servir comme tel. L’objectif réel du président Lula (élu de 2002 à 2010) est donc de moderniser et d’affermir les capacités militaires du Brésil avec comme élément central la Marine : «La priorité est d’assurer les moyens de dénier l’utilisation de la mer à toute concentration de forces ennemies qui s’approcheraient du Brésil par voie maritime. L’organisation de la stratégie de défense maritime du Brésil passe par le déni de l’utilisation de la mer à l’ennemi, et ce avant tout autre objectif stratégique. Cette priorité a des conséquences sur la reconfiguration des forces navales.» Puissance maritime, le Brésil est adhérent au Traité du droit de la mer. Les revendications de reconnaissance de propriété maritime qui en découlent portent sur près de 700 000 km2 de plateau continental juridique au-delà de la limite des 200 nautiques. Or la zone économique exclusive (ZEE) brésilienne totalise déjà 3,5 millions de km2, résultat d’une politique déterminée d’affirmation pleine et entière de souveraineté sur l’espace maritime. Il résulterait de cette extension une superficie totale offshore de quelques 4,2 millions de km2, soit environ la moitié du territoire terrestre national ! Derrière ces revendications gigantesques apparaissent de vrais intérêts géostratégiques. Nous connaissions l’Amazonie verte ou la forêt amazonienne. L’amiral Roberto Guimaraes Carvalho, ex-chef d’état-ma jor de la Marine, a créé le concept d’Amazonie bleue – ou Amazônie Azul – pour définir l’immensité de mer qui s’étend le long du littoral brésilien : soit les eaux territoriales et la ZEE réunies. Cette vaste étendue d’eau de mer représente un intérêt majeur à plus d’un titre : elle constitue la frontière Est du Brésil, elle recèle des ressources naturelles importantes, elle est enfin la voie maritime obligée pour les échanges commerciaux qui ne peuvent se faire via le canal de Panama (95% du commerce extérieur brésilien y transite).

L’Amazonie bleue recèle de très importants gisements pétroliers et gaziers, off-shore dont la récente découverte a rendu le Brésil – jusqu’alors très dépendant – autosuffisant depuis 2009. Les plates-formes pétrolières qui y sont situées extraient plus de 90% de la production nationale, soit près de 2 millions de barils par jour. Les compagnies pétrolières brésiliennes sont aujourd’hui parmi les plus puissantes au monde. Petrobras, qui a réalisé en septembre 2010 la plus importante augmentation de capital de l’histoire, est le quatrième producteur de pétrole mondial. Pour les économistes et militaires brésiliens, l’expansion du territoire maritime qui inclurait, à terme, les réserves de Santos, d’Espirito Santo et de Campos pourrait provoquer d’intenses rivalités avec les pays voisins. Salvador Raza, professeur à l’Université de défense nationale relève à juste titre que «là où il y a du pétrole, il y a des conflits et nous devons être prêts». Tirant les conclusions de ce diagnostic, la Marine brésilienne s’est lancée dans un long processus de renouvellement de sa flotte. Sur trente ans, il prévoit l’acquisition de trente bâtiments de garde-côtes, la construction d’une base sous-marine à Rio de Janeiro, la modernisation de ses avions de combat Skyhawk et de patrouille maritime Neptune, sans oublier l’acquisition de quatre nouveaux sous-marins d’attaques qui viendront s’ajouter aux quatre déjà existants, et enfin la construction - en partenariat avec la France – d’un sous-marin à propulsion nucléaire. Selon le ministère de la Défense, Nelson Jobim, le Brésil envisagerait même de construire trois au - tres sous-marins de ce type afin «non seulement de protéger les frontières maritimes et l’Atlantique sud mais aussi de proposer une aide aux pays d’Afrique en cas de besoin». L’accord de coopération stratégique conclu en décembre 2008 avec la France lui permet ainsi de pouvoir compter sur un allié puissant mais aussi de poursuivre ses travaux de recherche, de développement et de construction de sous-marins nucléaires et conventionnels. L’ambition du Brésil serait de disposer de deux escadres –structurées chacune autour d’un groupe aéronaval– l’une dans le nord et l’autre dans le sud. À la mesure, en som - me, de ses ambitions politiques sur la scène internationale.

Frégate Liberal
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internationale inédite et fait partie des quelques pays du globe considérés «comme incontournables sur la scène internationale marquée par la perte d’influence des pays occidentaux». Une telle reconnaissance est à rapprocher du con - cept des «BRIC» (Brésil, Russie, Inde, Chine) que la Banque Goldman Sachs a avancé pour commenter la position internationale de ces pays qui représentent 40% de la population mondiale et 16% du PIB de la planète. Outre ses atouts économiques, physiques et démographiques, l’épanouissement du Brésil sur le théâtre mondial est le fruit d’un certain nombre de «coups diplomatiques» joués dans diverses instances, que ce soit au sein de l’Organisation mondiale du commerce où, en intelligence avec l’Afri - que du sud et l’Inde, a été créé le G20, ou par les lancements successifs d’alliances économiques comme les BRIC, le groupe IBSA ou encore le groupe BASIC. Un rôle d’outsider que le Brésil est le premier à vouloir exercer, comme lorsqu’en 2004 il refuse d’avaliser la zone de libre échange des Amériques proposée par l’administration Bush aux pays d’Amérique latine. Car le Brésil – qui s’envisage comme une puissance majeure d’Amérique du Sud, et se mesure régulièrement à l’Argentine avec laquelle il oscille entre rivalité et coopération – a bien compris la volonté américaine «d’endiguement» régional qui s’esquisse. Dans un tel con - texte, on peut comprendre la vigilance brésilienne. La réactivation, en juillet 2009, de la IVe Flotte, c’est-à-dire, la partie de la Marine américaine qui contrôle les eaux latino-américaines, est le signe patent de la préoccupation américaine vis-à-vis de son «hémisphère» ou pour certains de «l’engagement des États-Unis envers ses alliés régionaux».

Un «Conseil de défense sud-américain» à l’étude

Afin de contrecarrer d’éventuelles intentions américaines hostiles, le Brésil étudie d’ores et déjà avec son voisin vénézuélien la création d’un «Conseil de défense sud-américain» qui défendrait l’Amérique du Sud contre les interventions étrangères. Hugo Chavez suggère même de mettre en place, par symétrie avec l’Organisation de l’Atlantique Nord (Otan), une Otas, organisation de l’Atlantique Sud. Mais, pour sécuriser l’Atlantique sud à la place des États-Unis, le Brésil doit impérativement se doter d’une marine suffisamment puissante pour dissuader d’éventuels ennemis. Les vues du Brésil ne s’arrêtent pas au continent sud-américain. De l’autre côté de l’Atlantique, se nouent des relations privilégiées avec les pays africains. En effet, la volonté de mettre en place une coopération horizontale entre les rives de l’Atlantique sud permettrait une émulation mutuelle des deux parties : pays d’Afrique d’un côté et pays latino-américains de l’autre. Soucieux d’asseoir son autorité en terres d’Afrique mais aussi d’assurer le plus largement possible la sécurité de l’Atlantique sud, le Brésil va jusqu’à étendre son pré-carré maritime au golfe de Guinée sur lequel il pense avoir un droit que lui vaut l’origine de l’essentiel de sa souche africaine. Dans cette perspective, la Marine brésilienne se dote de nouvelles missions, comme par exemple la formation des gardescôtes namibiens et s’implique dans la construction navale civile et militaire locale. Le ministre des Affaires étrangères, Samuel Pinheiro Guimaraes, insiste à ce titre sur le fait que «le continent africain fait face au Nordeste (la côte Est brésilienne) » justifiant l’existence de ces cartes maritimes utilisées par la marine brésilienne qui représentent la côte ouest africaine comme «zone d’intérêt stratégique ».

Le Cisne branco clipper trois mâts carré de la marine brésilienne, dans la baie de Copacabana, au large de Rio de Janeiro.
Le Cisne branco clipper trois mâts carré de la marine brésilienne, dans la baie de Copacabana, au large de Rio de Janeiro.

L’ambition maritime brésilienne se remarque enfin dans la volonté exprimée de moderniser et/ou de remettre en service des arsenaux, chantiers navals et ports de commerce. Secteur qui à la fin des années 1990 semblait promis au naufrage, les chantiers navals connaissent aujourd’hui une recrudescence d’activité due principalement à l’exploitation des gigantesques gisements pétroliers. Selon Sérgio Cabral, gouverneur de l’État de Rio de Janeiro, ce dernier va recevoir au moins deux milliards d’euros pour son industrie navale, ainsi que pour la réhabilitation des chantiers d’Inhauma au nord de la ville de Rio où seront construits et réparés des navires et des équipements pétroliers. Non loin de là, à Itaguai, a débuté depuis peu la construction de chantiers navals de la marine brésilienne où seront assemblés, en partenariat avec DCNS, ses sous-marins à propulsion nucléaire. Tout un symbole pour un pays dont les ambitions sont clairement affichées.

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