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Entretien avec Pierre Frogier
le 06 Décembre 2010

Entretien avec Pierre Frogier
Entretien avec Pierre Frogier

Pierre Frogier, 59 ans, est député (Rassemblement-UMP) de Nouvelle-Calédonie et président de l’Assemblée de la Province sud. Membre actif de la Commission de la Défense de l’Assemblée nationale, il évoque les enjeux stratégiques et politiques de la Nouvelle-Calédonie.

La France déplace le centre de gravité de ses forces armées de la Polynésie vers la Nouvelle Calédonie ? Que cela vous inspire-t-il ?

Le Livre blanc a prévu de recentrer en Nouvelle-Calédonie les moyens lourds de la France dans le Pacifique, celle-ci devenant son point d’appui pour l’ensemble de ce théâtre. À l’horizon 2020, la réorganisation devrait être terminée, les matériels aériens et maritimes obsolètes remplacés. Il me semble cependant que le format futur des Forces armées de Nouvelle-Calédonie (FANC) tel qu’il résulte du Livre blanc – mais surtout l’impasse qui est faite sur le vieillissement des matériels – ne tiennent pas assez compte des enjeux et pressions de la zone Pacifique. L’aire du Pacifique, composée de l’océan et des pays riverains que sont les États-Unis, la Chine, l’Inde, le Japon, l’Indonésie, l’Australie et les pays insulaires, présente pour la France et l’Union européenne un enjeu stratégique direct. À l’heure de l’océanisation de l’économie où 80% des approvisionnements transitent par voie maritime, les ressources naturelles, les biens énergétiques et les produits manufacturés circulent dans le théâtre indopacifique. Or nous savons d’ores et déjà qu’il y aura un déficit capacitaire à partir de 2013. Les forces françaises ne disposeront plus, si rien n’est fait d’ici là, des moyens correspondants à leurs missions de sécurisation et d’assistance dans la zone. C’est pour moi une véritable préoccupation car les forces armées de Nouvelle-Calédonie contribuent, par leurs missions de coopération, à la stabilisation de la zone et au rayonnement de la France. Sans la France, l’Australie et la Nouvelle-Zélande seraient seules pour assurer la protection de cette «zone grise» qu’est le Pacifique insulaire animé par des crises multiples, alors que les pressions venant de l’océan Indien, de l’Indonésie et de la Chine sont nombreuses. Nous devons être attentifs à l’image que nous donnons. Les Australiens sont sensibles au maintien de nos capacités puisque, alliées aux leurs, elles permettent d’optimiser les opérations de surveillance de la zone et de secours aux populations en cas de catastrophes naturelles.

La Nouvelle-Calédonie est-elle un atout stratégique pour la France ?

La Nouvelle-Calédonie constitue, pour la France et même pour l’Union européenne, un atout important pour la politique de coopération et d’influence en matière de défense, de sécurité globale, mais aussi d’attractivité économique. Ce territoire dispose en effet d’atouts considérables. Il constitue une zone économique exclusive (ZEE) de 1 364 000 km qui recèle des ressources halieutiques gigantesques et d’immenses champs de nodules poly-métalliques. On y trouve des ressources infinies en énergies renouvelables. Le plateau continental entre l’Australie et la Calédonie recèle des réserves hydrocarbures dont l’exploitation sera sans doute possible dans l’avenir. Les ressources en nickel, cobalt et autres minéraux constituent la véritable spécificité de la Calédonie qui deviendra, dans quelques années, le deuxième exportateur nickel-métal. Celle-ci possède en outre une bio-diversité exceptionnelle et un lagon inscrit par l’Unesco au patrimoine de l’humanité. À ces atouts naturels s’ajoute un système institutionnel novateur, construit sur un projet de société intimement lié, tant à ses diversités humaines et culturelles qu’à son histoire singulière. Mon sentiment est que la France ne peut se désengager du Pacifique sud et particulièrement de la Nouvelle-Calédonie au moment où l’Union européenne consacre de plus en plus de moyens financiers à cette partie du monde et développe une stratégie de coopération dont la France peut largement profiter.

L’usine de Goro. La Nouvelle- Calédonie possède des réserves de nickel qui devraient l’amener à devenir, dans les années qui viennent, le deuxième exportateur mondial de nickel-métal.
L’usine de Goro. La Nouvelle- Calédonie possède des réserves de nickel qui devraient l’amener à devenir, dans les années qui viennent, le deuxième exportateur mondial de nickel-métal.

Le territoire est-il aujourd’hui tourné vers le Pacifique, si oui de quelle manière ?

La Nouvelle-Calédonie est un territoire français en Océanie. Très naturellement, son activité économique est orientée vers sa zone géographique. De très nombreuses formes de coopération régionales se sont développées ces dernières années. La Nouvelle-Calédonie bénéficie en effet d’importantes compétences en matière de relations extérieures depuis l’entrée en vigueur de la loi organique du 19 mars 1999. Elle les exerce dans le respect des engagements internationaux de la France, en complémentarité et co-responsabilité avec elle. La Nouvelle-Calédonie a, par exemple, conclu en 2006 une convention de coopération bilatérale avec son plus proche voisin, le Vanuatu (devenu indépendant en 1980), qui a été renouvelée en 2010. Elle a créé un fonds microprojets lui permettant de financer des actions de coopération avec l’ensemble des États et territoires du Pacifique. Elle accueille le siège de la Communauté du Pacifique sud dont elle est membre au même titre que la France. Elle est membre associé de l’organisation politique majeure qu’est le Forum des Iles du Pacifique, en souhaitant en être membre à part entière prochainement. Elle recevra en 2011 les Jeux du Pacifique, «NC 2011», qui rassembleront plus de 5 000 sportifs et officiels des vingt-deux pays d’Océanie. La coopération avec l’Australie a été relancée en 2003, puis en début d’année 2010 par une visite ministérielle de haut-niveau qui va permettre de formaliser des liens dans plusieurs domaines et de relancer des partenariats dans les secteurs culturels, éducatifs, environnementaux et commerciaux. La Nouvelle-Calédonie est un poste avancé de l’Europe dans le Pacifique. Elle ambitionne, avec la France, de jouer un rôle renforcé et privilégié dans les projets de développement européens mis en oeuvre dans les pays de la zone mais également dans le dialogue politique et stratégique de l’Union européenne avec la région, contribuant ainsi à renforcer la stabilité, le développement durable et l’intégration régionale en Océanie.

La Nouvelle- Calédonie possède une biodiversité exceptionnelle. Son lagon a été inscrit par l’Unesco au Patrimoine mondial de l’Humanité.
La Nouvelle- Calédonie possède une biodiversité exceptionnelle. Son lagon a été inscrit par l’Unesco au Patrimoine mondial de l’Humanité.

Vous avez soutenu la levée officielle du drapeau du FLNKS à côté du drapeau tricolore. Quel est le sens de cette démarche ?

J’ai, si vous le permettez, plus que soutenu cette démarche, je l’ai initiée même si j’admets qu’elle peut surprendre ceux qui comme moi sont attachés profondément au maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la France. Le drapeau qui aujourd’hui flotte sur tous les bâtiments officiels du territoire, aux côtés du drapeau tricolore, n’est plus celui du FLNKS. Il marque la part d’identité océanienne et mélanésienne de la Nouvelle- Calédonie. Ces deux drapeaux, racontent l’histoire récente de notre communauté humaine. Ils sont l’expression de notre volonté de vivre ensemble. Je suis persuadé que c’est autour de la reconnaissance réciproque de nos deux légitimités – antagonistes mais indissociables – que doit se bâtir le destin commun de nos populations. Le président de la République a non seulement compris cette démarche, mais rien n’aurait pu être validé sans son accord : «Je trouve que ce choix symbolise bien l’esprit qui anime les accords: le rapprochement des communautés pour construire un destin commun», a-t-il dit lors du dernier comité des signataires. «On n’est jamais perdant quand on tend la main le premier. On n’est pas moins Français quand on reconnaît une autre identité, bien au contraire: c’est la force de notre République que de savoir faire vivre ensemble, en son sein, des identités plurielles.»

Quel est l’agenda politique et institutionnel de la Nouvelle-Calédonie ?

Comme vous vous en souvenez sans doute, entre 1984 et 1988, un violent conflit qui faillit basculer dans la guerre civile opposa les communautés calédoniennes. Jacques Lafleur et Jean-Marie Tjibaou, leaders historiques des deux plus importantes composantes politiques qui s’affrontaient sur le thème de l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie ou son maintien dans la République Française, signèrent les Accords de Matignon. Ces accords ramenèrent la paix civile, le retour au fonctionnement démocratique des institutions, la reconstruction économique et le rééquilibrage entre les trois provinces créées à cette occasion. Dix ans plus tard, en 1998, un nouvel accord dit de Nouméa2 mettait en place – pour une durée de vingt ans – un système institutionnel original qui confortait les institutions et accentuait la marche vers l’autonomie de gestion tout en refondant un lien sociable durable entre les communautés. C’est donc dans ce cadre institutionnel que se placent nos actions. Nous sommes dans la dernière mandature de l’accord de Nouméa (2009-2014). C’est à partir de 2014 et avant 2018, d’après les accords de Nouméa, qu’aura à être posée la question de l’autodétermination.

Les Calédoniens se dirigent-ils vers un projet commun et si oui, lequel ?

Tous les acteurs politiques ont la volonté de parvenir à créer les conditions d’une communauté de destin. Il faut donc avancer dès à présent pour préparer l’après 2014. C’est ce qui a été décidé lors du dernier comité des signataires avec le soutien, et je les en remercie, du président de la République et du Premier ministre. Un comité de travail est créé et va se réunir régulièrement pour faire le point sur les solutions institutionnelles existantes et faire des propositions. Il est bien sûr trop tôt pour imaginer ce qui sortira de ces travaux. Il n’y a pas en Nouvelle-Calédonie de majorité pour l’indépendance. Il nous faut donc inventer des solutions originales mais durables qui permettent, à la fois, de respecter la volonté majoritaire de la population de rester dans la République, et d’être acceptable par cette frange des indépendantiste pour qui le combat est davantage celui d’une reconnaissance identitaire et culturelle que d’une véritable volonté sécessionniste.

Le port de Nouméa. «La Nouvelle-Calédonie est sans doute, parmi les territoires d’outre-mer français, celui dont le potentiel de développement est le plus important. » PIERRE FROGIER
Le port de Nouméa. «La Nouvelle-Calédonie est sans doute, parmi les territoires d’outre-mer français, celui dont le potentiel de développement est le plus important. » PIERRE FROGIER

La Nouvelle-Calédonie pourrait-elle s’offrir le luxe d’une plus longue incertitude politique et institutionnelle ?

Mais la Calédonie est depuis plus de vingt-deux ans maintenant remarquablement stable ! Elle a d’ailleurs connu une croissance économique enviable et une stabilité politique et institutionnelle jamais remise en cause. La génération des décideurs politiques qui a signé les accords de Matignon et l’accord de Nouméa se doit de finir le travail, en quelque sorte. C’est sa responsabilité devant l’histoire. Elle le doit et elle le peut car, quelque soit nos options, nous partageons le souvenir des cruels événements. Aucun des responsables politiques de cette génération ne prendra le risque de les faire renaître. Nous pourrons donc trouver des solutions. Et puis, nous ne devons pas oublier que le Pacifique Sud suscite à nouveau l’attention des puissances mondiales. La Chine y accroît sa présence et son influence en s’assurant du soutien des petits pays. Les États-Unis manifestent un intérêt renouvelé pour cette aire, comme en atteste leur décision de déclarer l’année 2007 «Année du Pacifique». Nous avons besoin d’un cadre institutionnel stable pour que nos richesses naturelles ne suscitent pas la convoitise de puissances qui auraient alors intérêt à nous déstabiliser. Mais je crois que tant à Nouméa qu’à Paris chacun est conscient des enjeux. C’est le cas du président de la République dont le soutien ne nous a jamais fait défaut.

Quels sont les grands atouts de la Nouvelle-Calédonie de demain ?

La Nouvelle-Calédonie a de nombreux atouts : une population jeune, une vraie culture du travail et de l’entreprise, des richesses naturelles considérables, un positionnement géostratégique intéressant dans la zone du monde en plus forte expansion... Nous sommes sans doute, parmi les territoires d’outre mer français, celui dont le potentiel de développement est le plus important si nous nous en donnons les moyens aussi bien politique qu’économique et même militaire. Nous avons la chance de pouvoir préparer l’avenir avec, à Paris, des interlocuteurs qui savent écouter et qui nous font confiance. Nous sommes parvenus, cette année, à des avancées tout à fait notables. La mise en place du comité de réflexion sur l’avenir institutionnel est une avancée importante, la création d’un comité mine et métallurgie l’est aussi puisqu’il a pour objet de réaffirmer les intérêts des collectivités publiques dans le domaine minier en Calédonie face aux opérateurs privés… La valorisation des atouts de la Calédonie de demain, nous y travaillons tous les jours et j’ai confiance.

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