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Grande-Bretagne l France, La nouvelle donne
le 25 Janvier 2011

Grande-Bretagne l France, La nouvelle donne
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Le ministère de la Défense britannique fait l’objet d’une sévère cure d’austérité. Comment la Royal Navy tire-t-elle son épingle du jeu? Quelles conséquences cela a-t-il sur la posture britannique et plus largement sur les perspectives de coopération avec la France? Réponses.

La Revue stratégique de Défense et de Sécurité( SDSR), présentée par le National Security Council, le 19 octobre 2010, était lourde d’enjeux pour la Défense britannique. Soumises à une pression opérationnelle d’une durée inédite depuis la Seconde Guerre mondiale du fait de leurs déploiements sur les exigeants théâtres d’Irak et d’Afghanistan, les trois armées étaient paradoxalement promises à une cure d’austérité budgétaire sans précédent. L’incapacité du Ministry of Defence (MoD) à financer les ambitieux programmes d’équipements conclus au cours des années Blair (porte-avions, NIMROD, F35B, etc.), le coût exponentiel des opérations extérieures (prés de 17 milliards de livres) depuis 2005 et le poids de la crise économique semblaient en effet inéluctablement condamner la Défense britannique à réviser ses misLa Revue stratégique de Défense et de Sécurité( SDSR)1, présentée par le National Security Council, le 19 octobre 2010, était lourde d’enjeux pour la Défense britannique. Soumises à une pression opérationnelle d’une durée inédite depuis la Seconde Guerre mondiale du fait de leurs déploiements sur les exigeants théâtres d’Irak et d’Afghanistan, les trois armées étaient paradoxalement promises à une cure d’austérité budgétaire sans précédent. L’incapacité du Ministry of Defence (MoD) à financer les ambitieux programmes d’équipements conclus au cours des années Blair (porte-avions, NIMROD, F35B, etc.), le coût exponentiel des opérations extérieures (prés de 17 milliards de livres) depuis 2005 et le poids de la crise économique semblaient en effet inéluctablement condamner la Défense britannique à réviser ses missions à la baisse. Pourtant, alors que le Chancelier de l’Échiquier, George Osborne, avait initialement demandé que la Défense contribue à la politique de lutte contre les déficits en acceptant une réduction de son budget pouvant aller jusqu’à 20 %, le MoD aura finalement bénéficié d’un arbitrage extrêmement favorable en voyant son enveloppe diminuée d’un peu moins de 8 % du budget actuel sur une période de cinq ans.

période de cinq ans. Cette décision devrait permettre de sanctuariser l’effort de Défense britannique à 2 % du PIB. Ainsi, le MoD devrait-il pouvoir disposer d’un budget d’un peu plus de 34 milliards de livres, contre 37 milliards de livres aujourd’hui, renforcé à hauteur de près de 4 milliards de livres pour les surcoûts liés aux opérations en Afghanistan (dont les urgences opérationnelles) par la Réserve du Trésor jusqu’en 2014. La décision courageuse du gouvernement Cameron de préserver le budget de la Défense dans un contexte où la plupart des ministères devraient perdre en moyenne 20 % de leur enveloppe actuelle, dans les quatre prochaines années, ne règle cependant pas tous les problèmes pour l’avenir. C’est dans ce contexte que les accords du sommet franco-britannique de Lancaster House prennent tout leur sens. La France et le Royaume-Uni se sont en effet engagés à travers la signature d’un traité de coopération en matière de Défense et de Sécurité, à développer la coopération entre leurs forces armées, le partage et la mutualisation de matériels et d’équipements, y compris par une interdépendance mutuelle, la construction d’installations communes,l’accès réciproque à leurs marchés de Défense et la coopération industrielle et technologique. Fortement impacté par les orientations de la SDSR, le domaine maritime présente toutes les caractéristiques nécessaires pour constituer à moyen terme un champ de coopération privilégié entre nos deux pays.

Quelles perspectives pour la Royal Navy ?

décollage d’un hélicoptère de lutte anti-sous-marine Merlin, de la Royal Navy
décollage d’un hélicoptère de lutte anti-sous-marine Merlin, de la Royal Navy

Du fait des difficultés rencontrées pour assurer le financement des porte-avions et des aéronefs de patrouille maritime, les conclusions de la Revue stratégique de Défense et de Sécurité pour le domaine maritime étaient particulièrement attendues. Moins dramatiques que ne l’avaient initialement envisagé les analystes, leur impact sur l’avenir de la Royal Navy reste significatif. Elles prévoient en effet : – la réduction du personnel du service Naval (Royal Navy et Royal Marines) de 35 000 à 29 000 militaires d’ici 2020 ; – la suspension des capacités aéronavales de 2012 à 2020 : le porte-aéronefs Ark Royal est retiré du service, avec effet immédiat, trois ans avant la date initialement prévue ainsi que la flotte vieillissante des Harriers. Le porte-aéronefs léger HMS Illustrious et le porte-hélicoptères HMS Ocean seront retirés du service actif dans un délai court ; – la construction des deux porte-avions de classe Queen Elizabeth est maintenue pour un montant de 5 milliards de livres. Seul l’un des deux, construit avec catapultes et brins d’arrêts, entrera toutefois en service, en 2020 (report de quatre années) ; le second sera mis en réserve, dès sa livraison en 2016, ou vendu. Seuls 12 avions de combat seront embarqués (la capacité d’emport de 36 avions est néanmoins maintenue), ainsi que 8 hélicoptères de combat (Apache) et 12 hélicoptères de transport (Chinook ou Merlin). Abandon de la version STOVL (F-35B décollage vertical) du JSF pour n’acquérir que des F-35C, à la fois pour la Marine et l’Armée de l’Air, qui devraient être livrés en 2020. Le nombre d’acquisitions n’est pas, à ce jour, officiellement précisé (38 pour les deux armées selon plusieurs sources). La flotte de JSF sera, comme jusqu’ici avec les Harriers, conjointement armée par le personnel de la Royal Navy et de la Royal Air Force.

le porte-aéronefs britannique HMS Illustrious (R06) suivi des porte-avions américains
le porte-aéronefs britannique HMS Illustrious (R06) suivi des porte-avions américains

Royal Navy et de la Royal Air Force. La Revue stratégique prévoit en outre la réduction du format des frégates/destroyers de 23 à 19 d’ici à 2020 (les 6 type-45 sont maintenues, de même que les ty - pe-26, qui remplaceront les type- 23 après 2020) et la réduction de la Royal Fleet Auxiliary avec le retrait de 2 ravitailleurs. Présentée par la presse comme un élément symbolique des coupes budgétaires, la décision relative aux porte-avions mérite toutefois d’être nuancée. En s’engageant à cons - truire les deux porte-avions de classe Queen Elizabeth, le gouvernement a, avant tout, évité les difficultés d’un dédit industriel coûteux et des conséquences sociales inhérentes. Le choix en parallèle de la version catapultable du JSF (F35C) est synonyme tout à la fois d’économies, d’un accroissement des capacités (autonomie et capacité d’emport) et des garanties d’interopérabilité avec les États-Unis et la France. Enfin, en annonçant doter la Royal Navy d’un seul et unique porte-avions à catapultes en 2020 et en avançant le retrait du service actif du porte-aéronefs HMS Ark Royal et de la flotte des Harriers GR9 associée, Whitehall a essentiellement pris en compte les spécificités du théâtre afghan qui ne permet pas une projection de puissance depuis la mer avec les moyens navals actuellement en service dans la Navy. En dépit des risques inhérents à l’incapacité de disposer d’un outil politique significatif et d’un vecteur majeur de projection de puissance depuis la mer pendant presque une décennie, les autorités britanniques n’ont toutefois pris qu’un risque mesuré au regard des menaces anticipées au cours de cette période et de la faible probabilité d’un engagement britannique dans un conflit naval sous l’unique bannière de l’Union Jack. Les marins se souviendront néanmoins que la crise des Malouines avaient éclaté quelques semaines après la décision de priver la Royal Navy de ses porte-avions à l’issue de la Revue stratégique de 1981. En revanche, à travers la décision de fixer à 19 le nombre de frégates et à 7 le nombre de sous-marins nucléaires d’attaques Astute (dotés de missiles de croisière), la SDSR préserve de fait le leadership naval du Royaume-Uni en Europe2. Abandon capacitaire structurant entériné par les travaux de la SDSR, la suppression des aéronefs de patrouille maritime (par ailleurs mis en oeuvre par la Royal Air Force) constitue en revanche un véritable motif d’interrogation pour la Royal Navy compte tenu de l’importance de ces capacités pour la protection des SNLE.

Un intérêt évident à coopérer avec la France

Dans ce contexte, la coopération envisagée au titre du traité, signé le 2 novembre dernier par le Président Sarkozy et le Premier ministre Cameron, ne constitue pas la simple traduction d’une volonté politique dénuée de réalité capacitaire et opérationnelle. Les perspectives sont en effet nombreuses dans le domaine naval. Pour ce qui concerne les aéronefs de patrouille maritime, en décidant d’abandonner le programme NIMROD MR A4, la SDSR prive en effet la Royal Navy d’un apport de sûreté capital pour la mise en oeuvre des SNLE. Cette décision, comme le choix effectué pour son prochain porte-avions, place la logique de mutualisation au coeur de la politique navale du Royaume-Uni rendant la recherche de synergies avec certains partenaires, comme la France, inévitable à moyen terme pour assurer le maintien de son niveau d’ambition capacitaire et opérationnel.

Royal Marines et US Marines à l’entraînement
Royal Marines et US Marines à l’entraînement

Pour ce qui concerne le groupe aéronaval, plus que la question du nombre de porte-avions, le choix de la version navale du F35 (JSF) lève un point d’arrêt majeur à la coopération aéronavale entre la Grande-Bretagne et la France. Ceci permettra aux aéronefs britanniques et français d’opérer à partir des porte-avions des deux pays et conduira, d’ici le début des années 2020, à la possibilité de déployer une force aéronavale d’attaque intégrée franco-britannique. Plusieurs obstacles à une entière interopérabilité restent toutefois encore à lever. Au plan technique, cette mutualisation nécessitera des travaux lourds pour permettre d’assurer la maintenance croisée des aéronefs sur les porteavions. Se posera en parallèle la problématique du stockage des munitions. Aux plans doctrinal et stratégique, il sera utile de suivre l’évolution de nos concepts d’emploi des porte-avions et de la gestion politique de leur déploiement. La Revue stratégique évoque en effet un déploiement du futur porteavions de classe Queen Elizabeth avec un nombre réduit d’aéronefs auxquels viendraient s’ajouter des hélicoptères de manoeuvre. Ce modèle laisse à penser que dans l’esprit des stratèges britanniques, le porte-avions serait davantage employé en projection de force qu’en projection de puissance. Une telle définition de leur concept d’emploi conduirait à rapprocher les porte-avions des zones de combat. Ceci semble paradoxal au regard du choix d’une technologie fondée sur des aéronefs catapultables et disposant donc d’une autonomie et d’une capacité d’emport qui permettent aux porte-avions de rester en haute mer à l’abri de menaces. Pour ce qui concerne la guerre des mines enfin, les plans concernant les équipements et systèmes antimines seront harmonisés en vue de renforcer l’efficacité, assurer l’interopérabilité et soutenir la base industrielle dans le secteur de la détection sous-marine.

Des intérêts industriels communs

Dans le domaine des missiles, Paris et Londres sont parvenus à un accord sur un plan stratégique décennal. La mise en place d’un maître d’oeuvre industriel européen unique pourrait conduire à la réalisation d’économies pouvant aller jusqu’à 30 %. Cette stratégie optimisera la fourniture de capacités militaires, adaptera nos technologies plus efficacement, permettra une interdépendance accrue et consolidera notre base industrielle dans ce secteur. Une série de projets (développement du missile antisurface naval léger FASGW(H)/ANL, évaluation des améliorations des missiles de croisière Scalp/Storm Shadow et feuille de route commune pour les technologies de Défense aérienne à courte portée) est ainsi prévue en 2011. Dans le domaine des technologies et systèmes pour les sous-marins, la décision de développements conjoints pour la prochaine génération de sous-marins nucléaires rapprochera ingénieurs et marins de nos deux pays. Cette coopération permettra de soutenir et de rationaliser une base industrielle commune et de réaliser des économies en partageant les activités de développement, les méthodes de passation des marchés et l’expertise technique.

Reste enfin la question de la dissuasion nucléaire. La décision prise par Paris et Londres d’engager une coopération inédite dans les technologies liées à la gestion de leurs arsenaux nucléaires a fait l’objet de nombreux commentaires. Il ne s’agit pourtant pas d’une dissuasion partagée. La dissuasion britannique fondée sur le seul principe de frappe en second reste grandement dépendante des États-Unis en ce qui concerne la propulsion nucléaire et les vecteurs que sont les missiles Trident. La France, pour sa part, continuera de réaliser seule tous les éléments de sa force de dissuasion. Concrètement, cette coopération vise à utiliser en commun une installation qui nous permet, de manière indépendante, de garantir nos armes, de gagner en efficacité et de faire baisser les coûts. L’intérêt pour Paris est aussi politique. Alors que Londres s’interroge sur les moyens d’assurer le financement de son outil de dissuasion et sur le nombre de SNLE qui succéderont aux quatre bâtiments actuels, cette coopération inédite entre nos deux pays constitue un signal fort de l’engagement du gouvernement britannique sur la question de la dissuasion. Elle devrait, en outre, permettre de montrer un front uni face au discours en faveur d’un désarmement «de certains de nos partenaires » et face à la montée en puissance de la Défense Anti-Missile parfois présentée comme un substitut aux armes nucléaires. L’accord franco-britannique du 2 novembre 2010 permet de ce fait d’éviter que la France ne s’installe dans une position d’isolement au sujet de l’avenir de la dissuasion nucléaire.


* chargé des relations bilatérales avec le Royaume-Uni à la Délégation aux Affaires stratégiques (DAS) - ET BENOÎT GOMIS - consultant associé au Think Tank britannique Chatham House - Ils ont tous deux publié en février 2010 un article dans la revue Politique Étrangère intitulé : "Quelles perspectives pour la politique de défense britannique?"

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