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Mon espérance pour l'Ukraine : "se rapprocher de l'Europe et avoir des relations normales avec la Russie" Yaroslav Ponomarenko
le 07 Avril 2014

Yaroslav Ponomarenko est ukrainien et doctorant en Science politique à l'Université Marie Curie-Skłodowska de Lublin en Pologne. Il travaille sur la position des partis politiques ukrainiens au sujet de l'intégration du pays dans l'Union Européenne. Originaire de Lviv, en Galicie, à l'ouest de l'Ukraine, il a vécu à Paris où il a étudié la philosophie à la Sorbonne puis les Sciences politiques à l'Université de Marne la Vallée. De culture grecque catholique, il se définit lui-même comme chrétien, Ukrainien et Européen. Il vit entre la Pologne et l'Ukraine sur cette frontière fluctuante qui serpente depuis des siècles aux confins de l'Occident et du monde russe. Il a vécu intensément les évènements de Kiev ces dernières semaines. Il répond en français aux questions de Marine @ Océans.  

Propos recueillis par Jean-Stéphane Betton / Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir.

Que pensez-vous du coup de force de la Russie en Crimée ?

Pour la Russie elle-même ce coup de force en Crimée risque d'être plus négatif que positif pour l'avenir. Elle écorne sévèrement son image internationale et pousse les puissances occidentales à resserrer leur alliance qui, depuis la fin de la guerre froide, tendait à se relâcher. Je dirais même que la Russie peut perdre cette nouvelle guerre de Crimée. En effet, au 19ème siècle, c'est une guerre en Crimée contre les puissances occidentales qui a provoqué de profonds changements structurels en Russie qui ont finalement débouché sur l'abolition du servage. Si aujourd'hui l'annexion de la Crimée pouvait entrainer la Russie vers une évolution démocratique et une société russe plus transparente et plus respectueuse de la personne, alors peut être que je serais prêt à payer le prix de cette annexion. Mais la première leçon à tirer pour l'Ukraine dans l'immédiat : il nous faut une armée capable de défendre nos frontières.

Quelle valeur donnez-vous à ce référendum et au choix exprimé par une majorité des habitants de la Crimée ?

La valeur de ce référendum est nulle pour deux raisons : la Russie en tant que garante de l'intégralité territoriale de l'Ukraine n'avait aucun droit d'intervenir et d'imposer un tel referendum alors que la constitution ukrainienne ne le prévoyait pas. Le sentiment pro-russe en Crimée a toujours été très puissant, les media, les politiques, tout le monde le savait en Ukraine, ce référendum ne nous a rien appris là-dessus. D'autre part l'intervention militaire russe a probablement fait baisser la sympathie de la partie pro-russe de la population de Crimée. De plus, ce référendum est entaché de tellement d'irrégularités qu'il finit presque par introduire un doute quant à son résultat final.

Un gouvernement Ukrainien pourrait-il renoncer un jour à la Crimée contre l'entrée du pays dans l'Union Européenne ?

À mon avis c'est possible. Le gouvernement ukrainien n'a pas cherché à garder la Crimée afin d'éviter une guerre avec la Russie qui aurait été catastrophique. De toutes façons, ni l'armée ni la flotte ne pouvaient s'opposer d'une manière quelconque à la Russie. L'économie de la presqu'île est en ruine et l'infrastructure touristique date des années 70. La Crimée va peser lourd sur le budget de la Russie. Quant à la valeur stratégique de la Crimée, elle me semble relative puisque la mer Noire dont la sortie est strictement contrôlée par la Turquie ne débouche que sur la Méditerranée. Il est plus important aujourd'hui pour le gouvernement ukrainien de favoriser le climat économique que de récupérer le territoire de la Crimée. Contrairement à la Russie, l'Ukraine n'est pas un empire qui vit au 19ème siècle. Les manifestants ukrainiens sont du 21ème siècle et ils ont battu le pouvoir et sa machine répressive grâce à leur maîtrise de la communication sur internet et ils ont déjà vaincu la Russie dans l'opinion internationale. Cela dit, il reste deux points délicats : l'Ukraine risque de perdre son pétrole et son gaz en mer Noire et le risque que tôt ou tard la Russie ne se contente pas de la Crimée est inscrit dans la géographie.

Quelles relations peut envisager demain l'Ukraine avec la Russie et l'Europe ?

Tout dépend des intentions du pouvoir russe. Si la Russie cesse de recourir à la force contre l'Ukraine et si elle cesse son chantage énergétique et économique alors les relations se normaliseront au point que même la question de la Crimée pourrait être revue de manière plus tranquille. Il faut rappeler aussi que même dans cette situation difficile le gouvernement ukrainien n'a pas introduit de régime de visas avec la Russie. Le rapprochement avec l'Europe était la priorité de notre politique étrangère même sous Viktor Ianoukovitch. C'est l'inconséquence de ce dernier sur ce sujet qui a lui couté sa place. 100 morts, plus de 160 disparus, plus de 1000 blessés, une intervention russe en Crimée et même le risque de guerre avec la Russie sont là pour témoigner de la détermination européenne des ukrainiens. C'est à l'Europe maintenant de nous tendre la main. Existe-t-il encore en Europe un intérêt pour le bien commun ? J'espère que oui... Mon espérance pour l'Ukraine demain, c'est le rapprochement avec l'Europe et des relations normales avec la Russie. L'Europe doit cesser d'avoir peur et s'unir pour une politique étrangère commune, la Russie doit abandonner le ton impérialiste de sa politique et sans doute changer en profondeur pour guérir sa paranoïa anti-occidentale sinon le monde courra vers une catastrophe.

Les océans sont-ils un enjeu national pour l'Ukraine ?

L'Ukraine est dépourvue de débouché sur l'océan, la mer Noire est son unique fenêtre maritime. La Crimée avait dans cette perspective une certaine importance. Néanmoins Odessa peut répondre aux besoins de l'Ukraine. Mais il est certain que cette pauvreté maritime est une faiblesse. Nous avons perdu plus de 80% de nos navires de guerre, 70 bateaux capturés sur 80. Pour la plupart, ils ne répondaient plus depuis longtemps aux exigences d'une flotte moderne. Ils n'augmenteront pas la puissance navale russe si jamais elle en avait besoin. La perte totale du littoral de la mer Noire poserait en revanche des problèmes plus sérieux. Mais le plus important aujourd'hui pour l'Ukraine, c'est l'émergence de la conscience nationale. Seule cette conscience nationale permettra d'envisager la défense de nos frontières et même de nos eaux territoriales. Les Ukrainiens ont montré cette conscience à Kiev sur Maïdan, à partir de là, il s'agit de bâtir un Etat et donc une nouvelle armée pour le défendre. C'est dans cette perspective et aux vues des évènements des dernières semaines qu'une coopération militaire et un soutien technique des pays de l'OTAN me semblent aujourd'hui nécessaires. Alors seulement l'Ukraine deviendra un sujet et non plus un objet des relations internationales.

 

 

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