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Ukraine : c'est à Paris, Berlin et Moscou de s'asseoir à la table des négociations pour régler un problème purement européen (Xavier Moreau)
le 18 Avril 2014

Xavier Moreau, Saint-Cyrien et ancien officier parachutiste, est titulaire d'un DEA de relations internationales de l'université Paris IV Sorbonne et spécialiste des relations soviéto-yougoslaves pendant la guerre froide. Installé en Russie depuis dix ans, il est à la tête d'une société de conseil en sûreté des affaires - dont il est également le fondateur - qui l'amène à travailler notamment sur l'Ukraine, le Kazakhstan et la Serbie.

Propos recueillis par Jean-Stéphane Betton ( Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. )

Que peut-on penser de la démonstration de force de la Russie en Crimée ?

Militairement, la Russie n'a pas fait grand-chose en Crimée. Elle s'est contentée d'envoyer des unités spéciales contrôler les accès à la presqu'île, ainsi que les bâtiments administratifs, le temps que les autorités de Crimée s'organisent. La démonstration de force est plutôt politique et concerne le domaine de l'organisation et de la prise de décision. Cette décision de réunir la Crimée à la Russie a vraisemblablement été prise à la fin du mois de février 2014. Le Kremlin a ensuite déroulé un plan remarquable d'efficacité, avec une souplesse qui contraste avec la posture agressive et inutile des diplomaties occidentales. Le plus impressionnant à mon sens, est cette capacité du Kremlin, à prendre et à mettre en œuvre rapidement, des décisions d'une portée politico-stratégique aussi importante.

Avec la perte de la Crimée et de plus d'un million et demi d'électeurs, le parti des régions ne pourra sans doute plus jamais être majoritaire à Kiev. Dans ces conditions, pensez-vous que la fédéralisation du pays puisse être une solution satisfaisante pour l'Ukraine et la Russie ?

Il y a deux issues possibles à la crise actuelle, la fédéralisation et la soumission du sud-est de l'Ukraine par la force, cette dernière solution ayant des conséquences imprévisibles. La fédéralisation est en fait la seule raisonnable, mais elle sera considérée comme une nouvelle victoire politique de la Russie. Les États-Unis semblent préférer, à l'heure actuelle, la guerre civile à une nouvelle humiliation. Tout dépend ensuite du niveau de fédéralisation. Si les régions de l'est peuvent, par exemple, négocier leur achat de gaz en direct avec Gazprom, la fracture économique entre l'ouest agricole et l'est industriel va s'élargir. L'Union Européenne va se retrouver à devoir gérer la partie pauvre de l'Ukraine, tandis que l'est va décoller économiquement. 

La construction politique de l'Ukraine moderne a été fondée sur le seul principe destructeur de la dérussification. Les États-Unis ont encouragé la partie la plus radicale de l'Ukraine, la Galicie, à imposer son mode de vie, son histoire et sa langue. Comment peut-on imaginer imposer Stepan Bandera comme héros national aux petits-enfants des soldats soviétiques morts pour leur patrie ? Il faut comprendre que le but des États-Unis a été et est toujours de couper définitivement l'Ukraine de la Russie. Si les trois premiers Présidents ukrainiens avaient eu, ne serait-ce qu'une once de sens du bien commun, ils auraient fondé l'histoire nationale autour de la Rus de Kiev et se seraient inspirés du modèle autro-hongrois. Finalement, avec tous ses défauts, Viktor Ianoukovitch est le seul à avoir essayé de construire une Ukraine réconciliée. Il était sans doute déjà trop tard.

Si un futur gouvernement ukrainien se résignait à reconnaître la perte de la Crimée, pensez-vous que la Russie pourrait à son tour se résigner à laisser l'Ukraine se rapprocher de l'Union Européenne ?

Le problème ne se pose pas. L'Union Européenne n'a jamais proposé un rapprochement à l'Ukraine et elle aura sans doute disparue lorsque l'Ukraine pourra prétendre à être candidate à la pré-candidature. L'accord d'association était une escroquerie, une ouverture des frontières avec plus de 20 000 normes à mettre en place du côté ukrainien. Cet accord, dont plus personne ne veut, aurait détruit l'économie ukrainienne. Il s'inscrit dans la politique globale des États-Unis de séparer l'Ukraine de la Russie.

Pensez-vous que la situation à l'est de l'Ukraine soit sur le point de dégénérer ?

Il faut noter que les manifestants sont, pour l'instant, peu nombreux pour des villes comme Donetsk et Kharkov qui comptent plus d'un million d'habitants. La répression et l'enlèvement systématique de tous les leaders politiques fédéralistes sont les causes de cette radicalisation. La situation de catastrophe économique qui s'aggrave chaque jour pourrait, en revanche, faire descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. La solution raisonnable est encore une fois la fédéralisation, mais les États-Unis misent pour l'instant sur la répression. La situation de quasi guerre civile a l'avantage de faire oublier l'incurie des dirigeants issus du putsch de février.

Que pensez-vous du rôle de l'OTAN dans cette crise ?

L'OTAN est à l'origine de cette crise. Après l'annonce du prêt russe de 15 milliards de dollars, la ristourne sur le gaz et la mise en place du projet industriel russo-ukrainien en décembre 2013, les États-Unis ont compris que Viktor Ianoukovitch allait être réélu dans un an. Cela réduisait à néant tout espoir de voir entrer l'Ukraine dans l'OTAN et de la séparer de la Russie. Le coup d'état restait la seule option.

La France et l'Allemagne peuvent- elle jouer un rôle utile ?

C'est à Paris, Berlin et Moscou de s'asseoir à la table des négociations et de régler ce problème purement européen, tout en tâchant de tenir à l'écart les États-Unis, dont la politique impériale déstabilise l'Europe depuis 25 ans. Il est également temps de mettre en place une nouvelle architecture de défense européenne sur le modèle de ce que proposait Dimitri Medvedev en 2010.

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