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L’Océan indien, nouvelle frontière de la diplomatie indienne ?
le 13 Septembre 2011

marins chinois à bord du navire hôpital de la Marine de l’Armée de libération populaire
marins chinois à bord du navire hôpital de la Marine de l’Armée de libération populaire - (US NAVY)

La montée en puissance économique de l’Inde a notamment pour vecteur l’immense océan qui borde ses 7 516 kilomètres de côtes. Espace de développement, de menaces, de rivalités mais aussi de partenariats, l’Océan indien est au cœur de sa stratégie. Explications.

L’Océan indien a été toujours constitué un espace vital pour l’économie indienne mais il l’est plus encore depuis le début des années 1990. 1991 fut l’année des premières grandes réformes structurelles de l’économie indienne et l’amorce d’un véritable ‘renouveau’. Une stratégie d’industrialisation orientée vers le marché intérieur et les choix politiques de l’Inde pendant la guerre froide, avaient limité sa croissance et son intégration à l’économie mondiale ainsi que son engagement stratégique pendant les presque 50 ans qui suivirent l’indépendance.

A l’inverse, l’accélération de sa croissance et une inflexion marquée de sa politique économique vers davantage d’ouverture ont conduit l’Inde à rechercher de nouveaux partenariats, en Asie et au-delà. Les changements de politiques économiques qui s’opérèrent au cours de cette période furent le fruit de la contrainte avant de conduire à véritable une maturation de la réflexion économique (1). Mais que ce changement ait été subi avant d’être assumé importe peu. Au cours de la décennie écoulée, l’Inde a connu une croissance de plus de 7% par an.

Le contre-amiral indien, Harish Bisht, à bord du porteavions américain USS Ronald Reagan
Le contre-amiral indien, Harish Bisht, à bord du porteavions américain USS Ronald Reagan - (US NAVY)

Plus encore que par le passé, l’Océan indien conditionne l’avenir d’une croissance dont l’accélération constitue la priorité absolue de l’Inde. Plus de 90% du commerce extérieur de l’Inde en volume (et 77% en valeur), soit plus de 30% du PIB indien, transite désormais par l’Océan indien, partant ou arrivant dans les 13 ports majeurs et 185 de moindre importance, répartis le long des quelques 7516 kilomètres de côte que compte l’Inde péninsulaire. Le pétrole, le gaz naturel et les matières premières nécessaires au développement de l’économie indienne, traversent les détroits d’Ormuz, Bab el Mandeb ou Malacca, d’où la nécessité pour l’Inde d’y sécuriser ses voies d’approvisionnement. C’est de fait la croissance indienne, plus que toute autre considération, qui la contraint et lui permet aujourd’hui d’afficher des ambitions nouvelles. Dès 2001, l’ancien Ministre indien des affaires étrangères, Jaswant Singh, parlait d’une zone d’influence  allant du Moyen-Orient à la mer de Chine du Sud.

Mais l’Océan indien est également un espace de rivalité potentielle avec la Chine à laquelle les stratèges indiens concèdent la légitimité de l’aspiration à des routes d’approvisionnements en énergie et matières premières sures, mais dont ils redoutent qu’elle n’assoie à terme son hégémonie sur la région. Le recours à la force de la Chine pour s’assurer de la fourniture de ressources énergétiques ou autres ressources naturelles dans l’Océan indien ou le Golfe du Bengale fait ainsi partie, pour les stratèges indiens, des possibles scénarios de conflit avec Pékin. Un conflit avec la Chine dans l’Océan indien est parfois également présenté par ces mêmes stratèges comme le possible prolongement d’une guerre limitée sur la frontière himalayenne entre les deux pays.

De fait, New Delhi ne voit pas croître sans inquiétude la présence chinoise dans la région. Le « fameux collier de perles » que constituerait la construction par la Chine d’une série de ports autour de l’Inde pour pouvoir mieux l’étouffer si besoin était, n’est sans doute qu’une fiction, (il est du reste reconnu comme tel par les décideurs indiens), mais la popularité du concept est en elle-même un indicateur de la crainte qu’inspire à nombre d’Indiens la pénétration chinoise dans la zone.

L’Océan indien est toutefois porteur de menaces plus immédiates et bien réelles. C’est en effet par la mer qu’arrivèrent les terroristes pakistanais qui, le 26 novembre 2008, tuèrent près de 200 personnes à Bombay tandis que certains stratèges indiens considèrent également que la marine pakistanaise est aujourd’hui encore la principale menace pour la marine indienne.

la frégate Tippu Sultan (FFGH 185)
la frégate Tippu Sultan (FFGH 185)

Pour faire face à ses nouvelles contraintes L’Inde se doit de repenser son outil de défense et sa diplomatie maritimes. Elle tente ainsi de concilier les exigences de la protection de ses côtes et les impératifs de ses opérations océaniques. A cet effet, elle a décidé, consécutivement à la tragédie de Bombay, le renforcement de la flotte des gardes côtes, et poursuit la modernisation de sa flotte de haute mer.

Même si elle reste le parent pauvre des forces armées indiennes (2), la marine indienne est désormais, quantitativement tout au moins, l’une des plus importante au monde.

New Delhi s’efforce de plus de repenser sa diplomatie maritime. Elle multiplie à cet effet les coopérations navales. Au-delà des exercices conjoints avec diverses marines de la planète, elle a ainsi soutenu l’opération Enduring Freedom en Afghanistan en 2002 et participé aux efforts de secours lors du Tsunami qui dévasta, fin 2004, les côtes de divers Etats littoraux de l’Océan indien.

Elle peine toutefois pour des raisons politiques à s’engager au-delà de coopération ponctuelles et limitées. L’Inde indépendante a depuis longtemps défini l’Océan indien comme sa zone d’influence exclusive, percevant toute intrusion des grandes puissances dans la zone comme autant d’ingérences inacceptables. La fin de la guerre froide, la montée en puissance de la Chine, son propre rapprochement avec les Etats –Unis et les nécessités de son développement économique ont toutefois quelque peu modifié la donne. La rhétorique reste inchangée, mais l’Inde peut envisager différemment la présence américaine qu’elle ne peut empêcher et qui lui procure, de fait, une sécurité maritime tout en lui permettant de conserver ses ressources pour son propre développement interne.

Il fait peu de doute que l’Inde choisira en priorité un renforcement de ses capacités lui garantissant, dans l’Océan indien comme sur terre, l’autonomie stratégique maximale, aidée en cela par des moyens croissants. Cette situation ne dispensera cependant pas, à terme, New Delhi de choix potentiellement difficiles quant à d’éventuelles alliances. Le terme même reste encore tabou dans une culture politique indienne encore imprégnée des mythes du non-alignement. Restent toutefois des convergences objectives d’intérêts qui pourraient constituer la base de partenariats effectifs. Au-delà du seul cas de l’Océan indien c’est la question du partage des taches, et donc du rôle de l’Inde, dans la gestion des « espaces communs » (air, terre, mer, espace, cyber espace) qui est posée.

 


1. C’est la crise des paiements de l’année fiscale 1990-1991 qui précipita un passage, initialement timide mais qui crut rapidement en intensité, d’une économie mixte d’orientation socialiste à un système d’économie de marché.

2. Les quelques 50 000 personnels de la Marine indienne font pale figure face au million d’homme de l’armée de terre. La part du budget de la marine ne représente encore que 13,8% du total des dépenses indiennes d’armement (C. Uday Bashkar, “Policing the Sea”, Maritime Security, New Delhi, February 2010, p. 36).

* Le Dr Frédéric Grare, diplômé de Sciences Po. et de l’Institut de relations internationales, est chargé de prospective zone Asie à la Délégation aux affaires stratégiques du Ministère de la défense. Ce texte est extrait d’une analyse plus complète, spécialement réalisée pour la revue Marine & Océans, intitulée «L’Europe et l’Asie émergente : le facteur indien ». Retrouvez-là sur le site www.marine-oceans.com en ligne à compter du 10 mai 2011.

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