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Le Missile de Croisière Naval
le 13 Septembre 2011

tir d’un missile de croisière naval sur la Libye
Le missile de croisière naval, conçu et fabriqué par MBDA - (MBDA)

Avec près de 110 missiles tirés la première nuit par les navires de surface et les sous-marins américains et britanniques, l’intervention militaire en Libye a une nouvelle fois illustré le rôle du missile de croisière comme outil de première frappe destiné à détruire les défenses de l’adversaire. Utilisée dans d’autres contextes, cette arme revêt également une forte dimension politique. A l’heure où la France se dote elle-même de missiles de croisière navals, quelle nouvelle perspective stratégique cela laisse-t-il entrevoir ? explications.

La France a pris la décision de doter la Marine nationale de missiles de croisière navals (MdCN), appelés à être tirés à partir des SNA Barracuda et des frégates de classe Aquitaine (FREMM). Cela va sensiblement améliorer les capacités d’action vers la terre des forces navales françaises qui s’articulaient jusqu’alors principalement autour du groupe aéronaval. La France étant historiquement une puissance expéditionnaire, la question se pose de savoir l’impact que cela peut avoir sur sa posture globale.

Deux tendances lourdes exerceront une influence directe sur la posture interventionniste française à court et moyen termes : la prédominance des logiques de guerre limitée, et la problématique du déni d’accès.

La guerre limitée, dans laquelle au moins l’un des deux belligérants ne combat pas pour sa survie, a historiquement été la forme la plus fréquente de guerre. Dans ce type de guerre, la dimension politique tient un rôle particulièrement fort, dans la mesure où plus les motifs de lutte sont faibles, plus la poursuite des opérations se trouve conditionnée par leur bon déroulement. Combattre dans une telle logique implique donc de privilégier un usage discriminé de la force et de limiter les risques encourus, de manière à ce que les coûts politiques et financiers de l’action demeurent à la mesure des intérêts en jeu. Le contrôle de la violence exercée sur l’adversaire est intrinsèquement difficile, à plus forte raison puisque les limites imposées à l’activité guerrière, et donc les contraintes pesant sur l’action militaire, tendent à être systématiquement plus fortes pour les Etats interventionnistes que pour leurs adversaires.

Tir d’un missile de croisière naval sur la Libye
Tir d’un missile de croisière naval sur la Libye - (US NAVY)

Une seconde source de contraintes pesant sur les modèles occidentaux de guerre expéditionnaire émerge : la diffusion de technologies et de doctrines de « déni d’accès », visant à entraver la liberté d’action des forces de projection occidentales. De telles postures s’appuient sur des moyens variés, tels que des défenses sol-air, champs de mines sous-marines, missiles balistiques et de croisière, ou encore missiles antinavires. Ainsi et par exemple, la République Islamique d’Iran s’est efforcée depuis la guerre du Golfe de progresser dans chacun de ces domaines, de manière à s’opposer efficacement à une intervention extérieure et à perturber, voire bloquer, le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.

Au regard de ces contraintes se pose donc la question de la capacité des puissances interventionnistes à conserver une liberté d’action militaire à longue distance, et de l’apport spécifique du missile de croisière naval dans un tel cadre.

Parmi l’éventail de ses scénarios d’emploi, deux semblent pouvoir tirer un profit particulièrement grand des atouts opérationnels de ce système d’arme : la diplomatie coercitive et « l’entrée en premier ».

Le déploiement – visible et symbolique – de FREMM, voire l’emploi de missiles de croisières navals, pourraient tenir une place essentielle dans le cadre d’une stratégie de diplomatie coercitive, fondée sur un emploi contrôlé de la force incitant l’adversaire à modifier son comportement. Si la force tiendrait un rôle variable dans le cadre d’une telle stratégie, en parallèle à des mesures incitatives ou sanctions, la liberté de manœuvre des frégates, leur polyvalence et leur puissance de feu pourraient en faire un moyen de gesticulation efficace et crédible, à même de frapper l’adversaire avec précision et en profondeur.

On rappellera néanmoins qu’il ne suffit pas d’un système d’arme, aussi performant soit-il, pour faire d’une campagne de frappes un succès diplomatique – le cadre politico-stratégique de l’emploi est et restera décisif. Durant les années 1990, les Etats-Unis ont recouru de manière massive aux missiles de croisière navals, afin de compenser une volonté politique défaillante, le missile Tomahawk devenant ainsi le symbole de la guerre sans risques ni coûts politiques apparents. Cette tentation, qui pourrait réapparaître en Occident après le retrait d’Afghanistan, pose toutefois plusieurs problèmes, d’abord parce qu’elle revient parfois à dépenser des missiles onéreux pour détruire des objectifs d’intérêt militaire faible et de lisibilité politique douteuse (frappes sur l’Afghanistan en 1998).

Ensuite, les signaux envoyés à travers un tir de missiles sont loin d’être toujours clairs. Ils dépendent du contexte politique propre à l’acteur ciblé comme à la puissance interventionniste, des cibles choisies, ou encore du volume de feu concerné. Le tir d’une poignée de missiles peut être interprété par l’adversaire comme révélant un manque de détermination, et une tentative infructueuse de décapitation de l’adversaire peut condamner toutes les négociations futures avec celui-ci en convaincant ses dirigeants qu’ils n’ont rien à perdre. A l’inverse, l’effet militaire et psychologique d’une frappe de masse peut être considérable, mais doit être rapporté aux conséquences (politiques, financières) d’une telle option ainsi qu’aux risques de dommages collatéraux. La guerre sans risque politique n’existe pas, et véhiculer ce type d’illusion nuit aussi bien à la résilience de la nation qu’à l’efficacité de l’emploi de la force armée.

Une opération « d’entrée en premier » requiert une grande variété de capacités : neutralisation des défenses aériennes (SEAD), guerre des mines, frappes contre-forces dans la profondeur du territoire adverse, etc. Le missile de croisière naval constituera l’un des outils de frappe dans la profondeur auxquels les forces armées françaises ou européennes pourraient recourir (près de 2000 autres missiles de croisière modernes, mais de portée plus courte, devraient à terme équiper les forces aériennes et aéronavales européennes). L’allonge particulièrement importante du missile de croisière naval et le potentiel de surprise que lui confèreront sa faible signature radar et son emport sur Barracuda s’avèreront des plus utiles, notamment dans le cadre des missions SEAD, point de carence majeure en Europe. Le missile pourrait par exemple détruire des cibles fixes de type radars, hangars ou centres de contrôle et de communications. Cette possibilité de pouvoir contribuer aux opérations militaires dès les premières phases revêt un intérêt politico-stratégique potentiellement considérable, en permettant de participer à la planification aux côtés des Etats-Unis, voire de l’influencer.

Une question demeure néanmoins : du fait du nombre de missiles qu’il est actuellement prévu d’acquérir (200 exemplaires), celui-ci restera une ressource rare, vraisemblablement employée avec une grande parcimonie. Sachant que 800 Tomahawks américains ont été tirés lors d’Iraqi Freedom, et 110 dans la première nuit de l’intervention contre la Libye, la contribution de la Marine française sera-t-elle suffisante pour être prise au sérieux par les Etats-Unis ?

 


* Chercheur au Laboratoire de recherche sur la défense (LRD) établi au sein de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Auteur d’une étude en deux parties : « Vers la fin de la projection de forces ? I. La menace du déni d’accès », Focus stratégique, n° 20, avril 2010 (http://www.ifri.org/?page=detail-contribution&id=6020) et « Vers la fin de la projection de forces ? II. Parades opérationnelles et perspectives politiques », Focus stratégique, n° 21, mai 2010 (http://www.ifri.org/?page=detail-contribution&id=6046).

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