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Les dessous de l’affaire de l’Arctic Sea
le 25 Janvier 2010

Les dessous de l’affaire de l’Arctic Sea
Les dessous de l’affaire de l’Arctic Sea

En juillet 2009, l’Arctic Sea, cargo russe battant pavillon maltais est détourné par un groupe armé non identifié avant d’être arraisonné par la Marine russe. Soupçonné de transporter des armes pour l’Iran, le navire n’est rendu à son armateur par la Russie que trois mois plus tard. Quelles sont les circonstances exactes de son détournement? Qui des services secrets russes, israéliens ou même occidentaux a monté l’opération? Qu’estil advenu de la cargaison illicite? L’affaire de l’Arctic Sea illustre la guerre que le Mossad et la CIA livrent, dans l’ombre, à l’Iran et à ses alliés avec, en toile de fond, les intérêts du lobby militaro- industriel russe au Proche et au Moyen-Orient. Récit.

L’Arctic Sea est un vraquier russe de 4700 tonnes, propriété de la société Arctic Sea Ltd. basée à Malte. Il est exploité, depuis juin 2009, par la compagnie Solchart Management Ab Ltd. appartenant au groupe finlandais Solchart, fondé en 1996 par le russe Viktor Matveev1. Solchart Management a été enregistrée le 18 juin 2009, quelques jours seulement avant le début de la lon - gue aventure de l’Arctic Sea. Le 24 juin 2009, l’Arctic Sea rejoint Kaliningrad (ex-Königsberg), encla - ve russe sur la mer Baltique pour, officiellement, y subir l’inspection annuelle du bureau de classification Russian Maritime Register of Shipping et bénéficier de réparations. Vers le 17 juillet, il est à quai dans le petit port russe de Svetlyy, situé à l’embouchure de la Prégolia, avant de revenir en Finlande, à Jakobstad, où il charge 6700 m3 de bois scié à destination de l’Algérie. Il est, étrangement, l’objet d’une mesure discrète de radioactivité. Le 23 juillet, l’Arctic Sea appareille pour le port de Bejaïa (ex-Bougie) en Algérie où il est attendu le 5 août. Le 28 juillet, il entre dans le dispositif de séparation du trafic en Manche. Les garde-côtes britanniques ont avec lui un contact radio au large de Douvres. Aucun incident n’est signa lé. Durant son transit en Manche le navire continue d’envoyer des signaux automatiques d’identification (AIS). Sa vitesse est réduite, entre 7 et 8 noeuds. Le 29 juillet, à 6h30 GMT, il est localisé au nord du Cotentin par le Cross Jobourg (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage). Quelques heures plus tard, dans la nuit du 29 au 30, il s’identifie au Cross Corsen à son passage dans le rail d’Ouessant. On perd ensuite (officiellement) totalement sa trace. Le 30 juillet, soit une semaine après son appareillage, son capitaine, Sergei Zaretski, rend compte par téléphone à Viktor Matveev, patron de la compagnie, du détournement du navire par des «pirates». Ce dernier en informe aussitôt l’ambassade de Russie à Stockholm, ainsi que les autorités finlandaises. Le 3 août, Interpol émet une alerte de détournement de navire. Viktor Matveev déclare avoir reçu une demande de rançon de 1,5 million de dollars. Sa version à la presse est alors la suivante : «Le 24 juillet, vers 3 heures, alors qu’il naviguait dans les eaux territoriales suédoises, entre les îles de Gotland et d’Öland, l’Arctic Sea a été abordé par un canot pneumatique portant la mention «Polis» (Police en suédois). Huit hommes cagoulés, déclarant appartenir à une unité de police anti-drogue, sont montés à bord. Ils ont neutralisé quelques membres de l’équipage en les ligotant, saisi les téléphones portables et mis hors de service les équipements radio ainsi que le système AIS2. Ils ont quitté le bord après avoir fouillé le navire pendant une douzaine d’heures. Leur embarcation s’est ensuite éloignée vers l’Est.»

Attendu le 5 août en Algérie, le navire ne passe pas le détroit de Gibraltar. Les Russes confirment à leur tour l’acte de piraterie et la demande de rançon. Le Bureau maritime international (BMI) émettra toutefois de sérieux doutes sur ce prétendu acte de piraterie. Bien que le navire soit enregistré à Malte, pays membre de l’Union européenne, qu’il soit exploité par une compagnie finlandaise et que le «détournement» ait eu lieu dans les eaux territoriales suédoises, les autorités européennes en charge des questions de piraterie ne gèrent pas l’affaire. Le porte-parole de l’Union Européen ne, Martin Selmayr, déclare qu’il ne s’agit pas, selon lui, d’un acte de «piraterie traditionnelle», évoquant mê me une possible «tentative de récupération de cargaison illégale». Malte, pays du pavillon n’a pas les moyens de réagir. Au prétexte que l’équipage du navire est russe, la Russie décide seule de s’occuper de cette affaire. La disparition subite et suspecte de l’Arctic Sea ne laisse pas indifférentes les autorités de l’Otan…

Intervention russe

Le président Medvedev demande au ministre de la Défense, Anatoli Serdioukov, de prendre «toutes les mesures nécessaires» pour retrouver l’Arctic Sea. D’importants moyens navals sont déployés par les Russes en Atlantique. Le 15 août, la frégate lance-missiles Ladny repère et rejoint l’Arctic Sea, au large des côtes africaines, à 400 nautiques au nord de l’île de Sao Vicente (Cap-Vert). Surprise: il navigue sous le contrôle de huit hommes armés sous le nom de Jon Jin 2, navire dont le numéro IMO correspond à un navire nord-coréen. Le 17 août, l’équipe de prise de la frégate russe prend possession du navire. Elle l’escorte, avec l’accord des autorités capverdiennes, au mouil lage à Palmeira, dans l’île de Sal. L’équipage et les «pirates» sont interrogés à bord du Ladny – en présence de l’ambassadeur Alexandre Karpouchine, en poste à Praia, la capitale du Cap-Vert – par une commission d’enquête russe, acheminée spécialement sur l’île par Iliouchine-76. Le 19 août, les huit « pirates» et onze membres de l’équipage (à l’exception du capitaine, de l’ingénieur mécanicien, du second mécanicien et du maître d’équipage) sont transférés par avion jusqu’à l’aérodrome militaire de Tchkalovski, près de Moscou. Dès leur arrivée, tous sont conduits à la prison de haute sécurité de Lefortovo où ils sont entendus par le FSB3. Selon les Russes, les huit «pirates », âgés de 30 à 45 ans, seraient originaires des pays baltes et auraient des antécédents judiciaires. Athlétiques, mesurant tous plus d’un mètre quatre-vingt, ils ressemblent plus à des membres de Forces spéciales qu’à de simples repris de justice. Après une dizaine de jours d’interrogatoire, les membres d’équipage sont autorisés à rentrer chez eux, à Arkhangelsk, et tenus au plus grand secret sur cette affaire. Le 20 août, le ministre russe de la Défense déclare qu’aucun chargement suspect n’a été trouvé à bord de l’Arctic Sea, mais que pour les besoins de l’enquête le navire fait route, sous escorte, vers la base navale de Novorossisk sur la mer Noire. Toutes les pièces à conviction saisies à bord de l’Arctic Sea (Zodiac, matériels et équipements divers, manifeste de la cargaison, documents de navigation…) ont été récupérées par le bâtiment auxiliaire russe accompagnant la frégate. L’Arctic Sea n’arrivera pas à Novorossisk. Les Russes ont décidé de lui faire rejoindre Las Palmas, aux Canaries, afin de décharger la cargaison de bois et de la remettre aux autorités maltaises. L’affaire a, entretemps, pris un tour diplomatique, voire politique. La présence à bord de l’Arctic Sea de 11 militaires russes lui enlève son statut de navire marchand. Les autorités espagnoles lui demandent donc de quitter leurs eaux territoriales. Le convoi reprend la mer, direction Bejaïa, en Algérie. Les Algériens lui refusent également l’accès à leurs ports. Le cargo «maudit » reste ainsi plusieurs jours au large de Gibraltar. Un accord est finalement trouvé avec les autorités maltaises.

L’Arctic Sea rejoint La Valette, son port d’attache, le 29 octobre après que les autorités maritimes locales se soient assurées qu’il ne transportait aucune substance radioactive ou toxique. Drôle de précaution pour un navire annonçant un chargement de bois. Le 30 octobre, l’intervention militaire russe prend officiellement fin avec la remise de l’Arctic Sea à son armateur. Le 14 novembre, le navire parvient enfin à Bejaïa. Il est, là encore, inspecté par le Commissariat à l’Énergie nucléaire algérien! Objet d’une saisie conservatoire sur la base d’un litige commercial lié à la non-livraison dans les temps impartis de la cargaison de bois, l’Arctic Sea reste bloqué dans le port algérien.

Les dessous de l’affaire de l’Arctic Sea
Les dessous de l’affaire de l’Arctic Sea

Mossad ou FSB?

Dès le détournement de l’Arctic Sea connu, les médias se saisissent de l’affaire. Pour le journal britannique, le Sunday Times, l’Arctic Sea aurait été détourné par des hommes de main du Mossad recrutés dans les pays baltes. Le navire aurait été con - duit jusqu’au large de l’Afrique, afin de donner le temps au gouvernement israélien d’intervenir auprès du président Medvedev pour l’amener à mettre fin à une livraison d’armes clandestine à la Syrie ou à l’Iran. Cette thèse est reprise par le viceamiral estonien (aujourd’hui du ca - dre de réserve) Tarmo Kouts, ancien commandant des Forces armées estoniennes, désormais rapporteur de l’UE sur la piraterie, pour qui une opération israélienne liée à la présence de missiles Kh-55 à bord de l’Arctic Sea est vraisemblable. Les médias russes ne sont pas en reste. Ils annoncent que le navire transportait clandestinement des missiles de croisière Kh-554 à destination de l’Iran. Pour Mikhaïl Voïtenko, rédacteur en chef du bulletin maritime Sovfracht, il n’y a aucun doute, il s’agit bien d’une opération de services secrets. Sur son site Internet, il est l’un des premiers à avoir parlé de trafic d’armes, laissant entendre que des agents du Mossad ou d’un autre pays européen seraient montés à bord de l’Arctic Sea pour obtenir la preuve de la présence, sous les gru mes, de missiles destinés à l’Iran ou à la Syrie. Des photographies auraient été prises et remises aux autorités russes, lesquelles auraient tout mis en oeuvre pour récupérer cet armement. Depuis ces révélations, Mikhaïl Voïtenko a dû quitter la Russie, objet de sérieuses menaces.

D’autres analystes avisés voient dans cette affaire, outre la main du Mossad, celle des services spéciaux d’un pays de l’Otan visant à exercer un «chantage diplomatique» sur la Russie afin qu’elle renonce à fournir des missiles S-3005 à l’Iran et à la Sy - rie dans le cadre des accords de coopération militaire qui lient Moscou à ces deux pays. Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, écartera publiquement cette assertion : «La présence de S-300 dans les cales de l’Arctic Sea est un pur mensonge; l’enquête sera transparente et montrera – je l’espère – que ces bruits sont dépourvus de tout fondement.» Pour les médias israéliens, l’affaire de l’Arctic Sea ne serait qu’un «coup» des services secrets russes destiné à couvrir une livraison d’armes organisée par des militaires et des membres de l’industrie de l’armement russe à leurs partenaires iraniens ou syriens. L’armement aurait été chargé de nuit à Kaliningrad, port qui a la réputation d’être au centre de différents trafics. Mis devant le fait accompli par le Mossad ou un service occidental, le Kremlin aurait été dans l’obligation d’intervenir pour éviter un grave incident diplomatique. Sous couvert d’un pseudo acte de piraterie, les forces spéciales russes, les Spetsnaz, auraient eu pour mission de conduire le navire jusqu’au large des côtes africaines où l’armement aurait été récupéré en toute discrétion. Le gouvernement israélien n’a, pour sa part, jamais fait de commentaires officiels sur l’affaire. Seul, l’ancien vice-ministre israélien Ephraïm Sneh, spécialiste des services secrets, déclarera : «Ce dossier intéresse beaucoup de monde en Israël, et au plus haut niveau…». Et pour cause, Israël ne peut considérer que comme une menace la livraison de missiles anti-aériens à l’Iran ou à la Syrie.

Conscient de l’inquiétude suscitée en Israël par sa coopération avec ces deux pays, Vladimir Poutine s’était engagé en 2005 auprès du Premier ministre Ariel Sharon, à ne livrer à Téhéran et à Damas que des missiles de courte portée ne menaçant pas la sécurité de l’État hébreu. Cet engagement n’empêchera pas Rosoboronexport de livrer à l’Iran 29 systèmes Tor-M1 et d’engager avec la République islamique des discussions pour la fourniture de missiles antiaériens de la série S-300. Pour Israël, décidé à ne pas laisser l’Iran disposer de l’arme atomique, la livraison de missiles anti-aériens de ce type à la République islamique menace la réussite de frappes préventives éventuel - les contre des sites nucléaires iraniens. Faire échec à ces livraisons est une question de sécurité nationale. L’Arctic Sea pourrait avoir été au coeur de cet enjeu.

Les dessous de l’affaire de l’Arctic Sea
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Le jeu du Mossad

Le Mossad savait en réalité, depuis début juin 2009, que des missiles destinés à l’Iran ou à la Syrie devaient être acheminés depuis le Bélarus (Biélorussie) jusqu’au port russe de Kaliningrad pour être chargés sur un navire6. Le ministre israélien des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, se rendra même à Moscou et à Minsk, à la demande de Benjamin Netanayu, avec pour mission de convaincre la Russie et le Bélarus de renoncer à ces livraisons d’armement. Quand trois semai - nes plus tard, l’Arctic Sea arrive à Kaliningrad, il est déjà sous surveil lance, comme l’atteste une photo satellite prise début juillet. Le 30 juillet 2009, alors que l’on vient d’apprendre le détournement de l’Arctic Sea en mer Baltique, Andrei Barabenko, un cadre important du groupe Almaz-Antey qui fabri - que les fameux S-300, était assassiné à Moscou. Certains y verront la main du Mossad. En possession de preu - ves irréfutables, Israël aurait décidé de réagir vite et au plus haut niveau. Le 18 août 2009, deux jours après l’arraisonnement du cargo par les Russes, le président israélien Shimon Peres rencontrait à Sotchi, sur les bords de la mer Noire, le président russe Dmitri Medvedev. Il lui dira avoir la preuve de la livraison par la Russie de missiles de la série S-300 à l’Iran et à la Syrie, et de la fourniture d’armes par Damas au Hamas et au Hezbollah.

Le 7 septembre, après une visite au siège du Mossad, le Premier ministre Benjamin Netanayu se rend à son tour secrètement à Moscou à bord du jet d’un ami personnel pour s’entretenir avec Vladimir Poutine. Il est accompagné de son con seiller militaire, le général Meir Khalifi et du conseiller pour la sécurité nationale Uzi Arad, un ancien du Mossad. Zeev Elkin, chef du groupe parlementaire du Likoud à la Knesset, laissera par la suite entendre que le Premier ministre israélien aurait averti Moscou que si des S-300 venaient à être livrés à Téhéran, «Israël pourrait être conduit à attaquer préventivement les sites nucléaires iraniens... ». Le journaliste d’investigation américain, Wayne Madsen, ancien officier de renseignement de la Navy, donnera une autre version : «le voyage secret de Benjamin Netanyahu à Moscou avait pour but d’obtenir la libération des agents du Mossad impliqués dans le détournement de l’Arctic Sea, et arrêtés par les Russes après que ceux-ci aient repris le contrôle du navire...»

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Livraison ou trafic d’armes ?

Pour contourner les embargos, ou lors de transactions secrètes, un État peut utiliser des moyens détournés pour livrer clandestinement de l’armement. Le caractère licite de certains contrats n’exclut pas, notamment pour des raisons diplomatiques, des pratiques occultes. Ces pratiques nécessitent la participation implicite, ou tout au moins la connivence, des services de renseignement des pays impliqués (exem - ple: l’affaire de l’Irangate aux États- Unis, dans les années 1980). Soumise à de fortes pressions diplomatiques, Rosoboronexport (ROE) doit parfois trouver des subterfuges pour honorer ses contrats. Avec l’accord de ses autorités de tutelle et l’aide du FSB, les services secrets russes, elle peut être régulièrement amenée à utiliser des navires russes sous pavillon de complaisance, comme l’Arctic Sea, pour assurer discrètement ses livraisons d’armements. Les matériels peuvent en effet facilement être dissimulés à fond de cale et pourquoi pas sous une cargaison de bois chargée en pontée. Ceci pourrait expliquer que l’on ait déjà, par le passé, perdu à trois reprises la trace de l’Arctic Sea en Méditerranée: entre le 26 avril et le 14 mai 2007, entre le 13 février et le 4 mars 2008, entre le 1er et le 11 avril 2009. Il y aurait eu, à chaque fois, une interruption du positionnement automatique (AIS), depuis l’entrée du navire dans le détroit de Gibraltar jusqu’à sa sortie de Méditerranée. On ignore toujours, à ce jour, les circonstances exactes du détournement de ce cargo, qui des services secrets russes ou israéliens a monté cette opération secrète et ce qu’il est advenu de la cargaison illicite. On est en revanche assuré que le navire était surveillé. La discrétion observée par Moscou et Jérusalem, les con - tacts secrets pris au plus haut niveau entre les deux gouvernements, démontrent qu’il s’agit bien-là d’une affaire d’États. Pour Israël, qui ne peut actuellement engager de frap pes préventives contre les sites nucléaires iraniens, la guerre secrète reste bien son seul moyen d’action.

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