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La Marine Française dans l’opération Harmattan
le 16 Décembre 2011

La marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : ECPAD
La marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : ECPAD

Par le contre-amiral Philippe Coindreau

L’entrée en scène de la Marine française dans le conflit libyen a été symbolisée par l’appareillage, le 20 mars 2011, du porte-avions Charles de Gaulle et de ses bâtiments d’escorte constitués en une Task Force baptisée 473. Jamais, depuis les événements de Suez en 1956, la Marine française n’avait été engagée à un tel niveau de moyens et d’intensité. Récit et enseignements.

Durant l’hiver 2010-2011, à l’image de la Tunisie et de l’Égypte, pays voisins, la Libye connaît desmouvements de contestations sur l’ensemble de son territoire,mais en dépit des appels à la raison de la communauté internationale, la répression violentemenée par le leader libyen se poursuit. Le conseil de sécurité des Nations-Unies, à la demande de la représentation permanente de la Libye à l’Onu, vote une première résolution (1970) le 26 février 2011, prévoyant un embargo sur les armes à destination de la Libye, un gel des avoirs liés au régime, ainsi qu’une interdiction de voyager pour les proches de Kadhafi. Le 17 mars 2011, sur proposition de la France, de la Grande-Bretagne et du Liban, une seconde résolution est votée qui prévoit l’utilisation de la force (chapitreVII) pourmettre en place une «no fly zone» et assurer la protection des populations civiles, tout en excluant le déploiement d’une force d’occupation étrangère.

La campagne aérienne menée par la coalition est dans un premier temps orchestrée par les Américains dont l’opération Odyssey Dawn est déclenchée le 19 mars. Suite à leur retrait partiel et à la décision de confier à l’Otan la responsabilité du commandement de l’opérationUnified Protector, la planification et la conduite des opérations aériennes sont transférées au JFAC d’Izmir (commandé par le général américain Jodice). LeCAOC(Combined AirOperationsCenter) de Poggio Renatico assure progressivement la fonction de conduite après un court tuilage avec les Américains. Cette bascule, complexe à réaliser techniquement, intervient au moment où, sur le terrain, les forces pro-Kadhafi inversent la tendance et regagnent du terrain vers la Cyrénaïque. Les moyens du groupe aérien embarqué français, à l’exception de ceux employés dans le cadre de la protection de la force navale, sont placés sous contrôle opérationnel de l’Otan et participent pleinement à la campagne aérienne aux côtés des aéronefs des armées de l’Air de la coalition.

La menace de missiles sol-air portables

Le commandement du voletmaritime de l’opération Unified Protector est confié au Maritime Command deNaples (amiral italienVeri - CTF 455) qui dispose de trois commandements subordonnés chargés respectivement de la composante surface, de la composante sous-marine et de la composante aéronavale. MCNaples consacre son effort, dans un premier temps, à la mise en place de l’embargo maritime. La France décide de conserver les moyens navals de la TF 473 sous commandement national tout en les plaçant en soutien de l’opération Otan. Ellemet également une frégate supplémentaire sous commandement Otan et les capacités hospitalières du Charles de Gaulle à la disposition de l’Alliance.

La marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : ECPAD
La marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : ECPAD

Un hélicoptère Tigre de l’Aviation légère de l’armée de Terre au large du Bâtiment de projection et de commandement Tonnerre. «Les missions du groupe aéromobile ont provoqué une attrition considérable des moyens des forces pro-Kadhafi.»

 

Cette organisation du commandement, adoptée par ailleurs par les Américains et les Britanniques, va permettre à laMarine française de jouer un rôlemoteur en soutien de l’Otan en accélérant le tempo des opérations maritimes et en développant de nouveaux modes d’action. Enfin, le groupe aéromobile français (18 hélicoptères de l’aviation légère de l’armée de Terre), opérant à partir du BPC Tonnerre, est placé sous le contrôle opérationnel direct du commandant de l’opérationUnified Protector (général canadien Bouchard –COMCJTFOUP) qui s’appuie sur le commandant de la Task Force française en liaison avec le commandant de la composante aérienne pour la planification et la conduite des opérations.Comparable à celle adoptée pour le groupe aéromobile britannique, cette organisation originale du commandement, liée en partie à l’absence de commandement terrestre dans cette opération, permet de donner au groupe aéromobile un cadre d’emploi parfaitement adapté tout en garantissant une coordination aérienne efficace au sein de la coalition. La Libye, du fait de ses caractéristiques géographiques et de son histoire, concentre son activité économique, ses installations militaires et la plupart de ses voies de communication en bordure de la frange côtière. Aussi, au cours du conflit, les fronts deMisrata et de Brega, puis ultérieurement deTripoli et de Syrte, les garnisons des forces pro-Kadhafi et les principaux axes logistiques, sont-ils accessibles depuis la mer aux forces de la coalition. Cette faculté d’intervention depuis la mer permet aux forces aéro-maritimes au cours de la campagne de contrer les intentions des forces pro-Kadhafi visant à assiégerMisrata et à poursuivre leur progression sur Benghazi.

Au déclenchement de l’opération, les trois composantes des armées libyennes (armée de l’Air, deTerre etMarine) sont fortement engagées dans la répression de la population et conduisent des opérations de bombardement aérien et d’appui feu naval et terrestre. Neutraliser lesmoyensmis enoeuvre et dissuader les forces pro-Kadhafi de poursuivre leurs actions constituent donc les premières tâches de la coalition. La marine libyenne est partagée de facto en deux aumoment de la crise libyenne, les forces de l’opposition ayant récupéré les moyens stationnés à Benghazi et dans les ports de la Cyrénaïque. Celle restée fidèle à Kadhafi, basée dans les ports de Syrte, Al Khoms et Tripoli, est principalement constituée de corvettes et de vedettes lance-missiles. Ces bâtiments constituant unemenace latente seront détruits par un raid aérien de l’Otan en une seule nuit. Leur attrition permet par la suite aux forces navales de la coalition d’opérer plus librement et de se dégager de la tâche de contrôle des sorties de ports pour concentrer leurs efforts ailleurs et, en particulier, auxmissions d’appui feu naval. Elle permet, en outre, la conduite des opérations de projection desmoyens aéromobiles avec une prise de risques diminuée. La menace aérienne libyenne immédiate, constituée par un nombre important d’aéronefs et de systèmes de défense aérienne sol-air longue portée est neutralisée après quelques jours d’une campagne méthodique conduite par la coalition. La mise en place amphid’un dispositif de surveillance et d’intervention aérien pour faire respecter laNo Fly Zone (NFZ) s’avère par la suite dissuasif. Seuls quelques hélicoptères pro-Kadhafi violeront cetteNFZ au cours de la campagne. La menace, générée par la présence d’un nombre considérable demissiles sol-air portables, perdure durant toute la campagne. Elle est difficilement neutralisable. Afin de s’en affranchir, les aéronefs conduisent leurmission au-dessus du territoire libyen à haute altitude et, pour les plus vulnérables, en restant hors de portée au dessus du golfe de Syrte.

Durant toute la campagne, la possibilité d’actions asymétriques aériennes et maritimes de type «terroriste» de la part des forces pro-Kadhafi est prise très au sérieux. Cela oblige notamment les bâtiments de la coalition à adopter et à conserver des dispositions de veille, d’alerte et d’action excessivement exigeantes pour les équipages. Au déclenchement de l’opération Harmattan, la Marine française – tout comme l’armée de l’Air – est engagée avec des moyens très conséquents. Une frégate de laMarine est déjà au large des côtes libyennes alors que la répressionmenée par Kadhafi s’intensifie etmenace la ville de Benghazi. Elle est rejointe par le groupe aéronaval constitué autour du Charles deGaulle, de son groupe aérien embarqué dimensionné pour pouvoir s’inscrire dans la durée, de deux frégates d’escorte, d’un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA), d’un pétrolier ravitailleur et d’un avion de patrouillemaritime ATL2. Pour l’occasion, le Charles de Gaulle embarque également un plot CSAR (combat search and rescue) composé de deux Caracal et d’un Puma de l’armée de l’Air.Ces capacités sont renforcées, au fur et à mesure des besoins identifiés, par un groupe de plongeurs démineurs et des détachements de commandos entraînés aux opérations de visite sur les navires de commerce. Mi-juin, la France prend la décision de projeter le BPC Tonnerre et un groupe aéromobile de 18 hélicoptères de l’aviation légère de l’armée deTerre.Cette projection est menée en coordination avec les Britanniques qui déploient dans le même temps le porte-hélicoptèresHMSOcean sur lequel quatre puis cinq hélicoptères Apache sont embarqués.

Intervention déterminante des frégates françaises à proximité des côtes

LaTask Force 473 participe aux trois volets de l’opération :mise en place etmaintien de laNFZ, protection des populations civiles et des zones peuplées, embargo maritime sur les armes à destination ou en provenance de la Libye.Mais c’est dans le second que son action est la plus importante et la plus notable. Les Rafale Marine (RFM), les Super Etendard Modernisés (SEM) et les Hawkeye (E2C) participent aux nombreusesmissions de la coalition au-dessus du territoire libyen, détruisant les moyens militaires libyens directement impliqués dans le bombardement des zones occupées par la population civile.Tout comme les aéronefs de l’armée de l’Air et les aéronefs britanniques, ils sont principalement employés enmission sur ces cibles d’opportunité. Le positionnement du Charles de Gaulle dans le golfe de Syrte, autorisant les catapultages et les appontages de son groupe aérien à proximité du territoire libyen, réduit les durées de transit «improductives» et facilite la bascule d’efforts à l’est ou à l’ouest de la Libye en fonction des priorités.

Sa présence offre en outre la possibilité aux Rafale de l’armée de l’Air de décharger en vol, lors de leur transit retour vers leurs bases, les données «image» extraites des nouveaux Pod RECO, accélérant ainsi la boucle du renseignement et permettant aux équipages suivants de disposer immédiatement d’informations précieuses. Disposant de règles d’engagement nationales robustes, les bâtiments français sont autorisés – dès le début du conflit – à pénétrer dans les eaux territoriales libyennes, ce qui les conduit à intercepter et à mettre fin à un trafic côtier réguliermis en place par les forces pro-Kadhafi pour acheminer une partie de leur logistique et harceler les populations civiles depuis la mer. L’intervention des frégates françaises à proximité des côtes est également déterminante au début de la campagne pour protéger les accès du port de Misrata, véritable ballon d’oxygène pour la population de la ville assiégée par la terre. L’une d’elle interceptera un raid de commandos pro-Kadhafi en mission de minage de l’entrée du port et servira de plate-forme aux plongeurs démineurs français pour positionner et neutraliser les mines déjà mouillées,  en coopération avec un chasseur de mines britannique. C’est lamême frégate qui, quelques jours plus tard, interceptera un nouveau raid de commandos qui s’enfuira en laissant sur place une embarcation piégée avec une tonne d’explosifs à son bord. Déployés en permanence ou demanière occasionnelle devant les côtes libyennes, les moyens français (frégates, SNA, ATL2) sont des sources de renseignement tactique excessivement précieuses pour apprécier la situation à terre, que ce soit l’état de la population civile dans les poches assiégées ou l’action des forces pro-Kadhafi et ce, alors qu’aucune troupe de l’Otan n’est stationnée sur ce territoire. Ce renseignement est partagé au quotidien avec l’Otan.

Les Rafale Marine équipés du Pod RECO NG participent activement à la tenue de situation des forces pro- Kadhafi et des zones de combats. Les images recueillies, analysées par une équipe d’interprétateurs photo à bord du Charles de Gaulle, sont transmises à l’ensemble de la coalition pour apprécier le résultat des bombardements et planifier les opérations suivantes. Pendant toute la durée de la campagne, lesmoyens de laTF 473 font peser unemenace permanente sur les forces pro-Kadhafi sur les fronts de Brega et de Misrata. Les missions d’appui feu naval, conduites jour et nuit de manière autonome ou en soutien du groupe aéromobile, participent au harcèlement et à l’usure des forces terrestres pro-Kadhafi. Les canons de 100mmou de 76mmdes frégates sont largement sollicités. Les missions du groupe aéromobile, conduites à partir du BPCetmenées dans la plus grande discrétion pour préserver la sécurité des équipages, provoquent une attrition considérable des moyens des forces pro-Kadhafi. Elles se succèdent à un rythme soutenu, générant chez l’adversaire la panique et le doute.

La marine française dans l'opération Harmattan
La marine française dans l'opération Harmattan

Les plongeurs démineurs de la Marine nationale sont plusieurs fois intervenus pour neutraliser des mines. Le porte-avions Charles de Gaulle. « Les avions de l’Aéronavale ont participé aux nombreuses missions de destruction des moyens militaires libyens impliqués dans le bombardement de zones occupées par la population civile. »

La marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : MARINE NATIONALE
La marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : MARINE NATIONALE

Le porte-avions Charles de Gaulle. 

« Les avions de l’Aéronavale ont participé aux nombreuses missions de destruction des moyens militaires libyens impliqués dans le bombardement de zones occupées par la population civile. »

La marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : OTAN
La marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : OTAN

En haut, complexe militaire loyaliste détruit par les frappes aériennes.

L’intérêt retrouvé de l’appui feu naval

Jamais, depuis les événements de Suez en 1956, la Marine française n’a été engagée à un tel niveau de moyens et d’intensité. Toutes les composantes ont étémises à contribution et l’ouverture du feu par les aéronefs du groupe aérien, par les frégates et par le groupe aéromobile a été fréquente. Depuis le 20 mars 2011, hormis le Charles de Gaulle et le groupe aérien embarqué – pièces uniques au sein de la Marine française – les bâtiments de la Marine se sont succédés sur zone au prix d’un effort conséquent des structures de soutien et d’une gestion attentive du personnel composant les équipages. Sur la durée, ce sont les quatre frégates anti-aériennes, les cinq frégates type «La Fayette», les deux BPC, la plupart de nos frégates anti-sous-marines, de nos pétroliers ravitailleurs, de nos sous-marins d’attaque et de nos équipages de patrouille maritime qui se sont relevés sur le théâtre d’opération pour garantir la permanence du dispositif naval français et son efficacité dans la mission confiée. Cette opération a vu également pour la première fois un groupe aéromobile à 18 hélicoptères opérer à partir d’un BPC.Validé pour des opérations amphid’un bies, le BPC a fait la démonstration qu’il était aussi un outil de projection de puissance aéromobile parfaitement adapté au contexte de cette opération où toute mise à terre de forces était proscrite. Opérant par nuit noire dans la plus grande discrétion, le groupe aéromobile a parfaitement complété l’action menée par les aéronefs de l’Otan. Peu pratiqué durant les décennies précédentes, l’appui feu naval a retrouvé dans ce conflit tout son intérêt. Certes, on peut regretter le calibre un peu limité de l’artillerie navale française et l’absence de munitions guidéesmais, que ce soit en harcèlement ou en interdiction, lesmissions d’appui feu naval ontmontré toute leur pertinence dans ce conflit libyen. Et ces missions conduites fréquemment sous le feu de l’artillerie terrestre des forces pro-Kadhafi ont nécessité de la part des équipages combativité et réactivité. Le conflit libyen a montré enfin toute la pertinence du développement de la fonction stratégique «connaissance-anticipation», tirée du dernier Livre blanc. La présence des bâtiments de la Marine à proximité des côtes libyennes a été un atout considérable de ce point de vue. Face à la campagne de désinformation permanente orchestrée par le régime deKadhafi, il était en effet essentiel pour la coalition et la France en particulier d’avoir la connaissance la plus précise de la situation.

la marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : MARINE NATIONALE
la marine française dans l'opération Harmattan-PHOTO : MARINE NATIONALE

Ci-contre, frégate française en appui feu.

«Les missions d’appui feu naval ont montré toute leur pertinence même si l’on peut regretter le calibre un peu limité de l’artillerie navale française et l’absence de munitions guidées.»

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