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Entretien avec Nicolas BAVEREZ
le 15 Décembre 2009

Entretien avec Nicolas BAVEREZ
Entretien avec Nicolas BAVEREZ

Diplômé de Sciences Po, de l’École normale supérieure, de l’ENA, docteur ès lettres en histoire, agrégé de sciences sociales, Nicolas Baverez, 48 ans, éditorialiste au Monde et au Point, est l’un des grands acteurs de la pensée politique française contemporaine. Avocat inscrit au barreau de Paris et de Los Angeles, économiste et historien, il se présente – en digne héritier de Raymond Aron – comme un libéral affiché dénonçant vigoureusement l’interventionnisme de l’État et le poids de la fiscalité à l’origine, selon lui, du déclin de la France. Il est l'un des principaux représentants du courant – qualifié de «décliniste» par ses détracteurs – qui veut décrire avec réalisme la situation économique de la France.

Nicolas Baverez a été auditeur puis conseiller référendaire à la Cour des comptes de 1988 à 1993, conseiller sur les problèmes économiques et sociaux de Philippe Seguin, alors président de l’Assemblée nationale, de 1993 à 1995. Il a ensuite été directeur de la communication et du développement de Fimalac entre 1995 et 1998 avant de rejoindre les cabinets d’avocats Brandford-Griffith & Associés, en charge de l'activité de droit public économique jusqu’en 2004, puis Gibson, Dunn & Crutcher LLP.

Officier de réserve dans le corps des commissaires de la Marine, Nicolas Baverez suit avec acuité les questions de géopolitique et de Défense. Ancien membre de la Commission chargée du Livre blanc sur la Défense et la Sécurité nationale, il est notamment membre du comité directeur de l’Institut Montaigne dont il préside la commission «Affaires étrangères et Défense». Il est l’auteur de très nombreux ouvrages dont La France qui tombe (Perrin, 2003), Raymond Aron : penser la liberté, penser la démocratie (Gallimard, 2005), Nouveau Monde, Vieille France (Perrin, 2006). Il vient de publier Après le déluge : essai sur la grande crise de la mondialisation, aux éditions Perrin.

Comment analysez-vous la loi de programmation militaire 2009-2014?

L’objectif de la loi de programmation consiste à traduire en actes les réorientations stratégiques effectuées par le Livre blanc de 2008 autour de trois grands axes: l’adaptation aux risques de surprise stratégique liés à la mondialisation; le retour de la guerre indissociable du basculement vers une armée d’emploi; l’amélioration de la résilience de la nation. Une fois le rapport remis et la commission dissoute, la tentation pouvait se faire jour de vider de leur sens ou de différer les décisions arrêtées. Or, tel n’a pas été le cas. La loi de programmation décline une nouvelle organisation de l’État prenant en compte le périmètre élargi de la Sécurité nationale, notamment au travers de la création d’un conseil de la Sécurité nationale et d’un conseil national du Renseignement. Le principe d’une planification glissante et d’une révision quadriennale en fonction du contexte stratégique est retenu. Les forces armées sont concentrées et modernisées, avec un effort d’équipement qui progresse de 15,4 à 17,7 milliards entre 2008 et 2014, mais aussi une forte hausse des crédits d’entretien à 2,9 milliards d’euros pour remédier aux problèmes chroniques de disponibilité des matériels. La réduction des effectifs et la concentration des sites de la Défense font l’objet d’un important accompagnement tant sur le plan social (418 millions d’euros) que territorial (320 millions d’euros). Au total, la nouvelle stratégie de Défense et de sécurité prend corps et s’inscrit dans les faits à un rythme soutenu, cohérent avec les mouvements diplomatiques (participation complète à l’OTAN, ouverture de la base d’Abu Dhabi…) mais aussi et surtout avec l’accélération des changements du monde sous l’effet de la crise économique – notamment le glissement du centre de gravité du capitalisme vers l’Asie.

Eu égard à la situation budgétaire du pays, le gouvernement pourra-t-il tenir son engagement de réaffecter, dans les matériels, les économies réalisées sur le fonctionnement de l’outil militaire?

La situation des finances publiques françaises n’a pas de précédent en temps de paix. Le déficit du budget de l’État atteint 140 milliards d’euros en 2009, soit la moitié des dépenses. Le déficit public s’élèvera à 8,5% du PIB en 2009 comme en 2010, avec pour première conséquence une explosion de la dette qui représentera 100% du PIB en 2012. L’idée selon laquelle il n’est pas de limite à la dette publique est aussi déraisonnable que la croyance selon laquelle il n’est pas de limite à la dette privée, croyance qui fut à l’origine du krach de la mondialisation. La constitution d’une bulle spéculative de la dette publique conduit sur le plan financier à un krach obligataire, sur le plan économique à la limitation de la croissance et à l’installation d’un chômage de masse, sur le plan politique et stratégique au déclassement de la France, notamment vis-à-vis de l’Allemagne. Pour toutes ces raisons, la reprise progressive du contrôle des finances publiques constitue un axe fondamental des stratégies de sortie de crise, comme l’a rappelé le G20 lors du sommet de Pittsburgh.

Les séquelles budgétaires de la crise rendent-elles pour autant caduque l’enveloppe de 377milliards d’euros définie par le Livre blanc d’ici à 2020 et la priorité accordée à l’investissement? Le risque existe indéniablement, comme le montre l’abandon par le Royaume-Uni de la construction d’un quatrième SNLE. Mais il n’a rien d’inéluctable. D’abord parce que le Livre blanc de 2008 a eu le mérite d’effectuer un bouclage budgétaire complet sur des bases réalistes et sur un horizon de long terme. Ensuite parce que le basculement des dépenses de fonctionnement vers les équipements anticipe le mouvement auquel sont appelés les budgets civils. Enfin et surtout parce que la Défense et la sécurité resteront au premier rang des préoccupations des Français et des fonctions de l’État. À l’appui de ce raisonnement, on constate que l’investissement militaire a très largement bénéficié du plan de relance, avec 1,6 milliard d’ouverture de crédits intégrant notamment la construction d’un BPC. Il reste que la situation des finances publiques imposera d’accélérer les efforts de productivité et de recourir aux crédits non budgétaires et à des financements innovants – tels la cession des fréquences hertziennes ou la vente de satellites –, ce qui correspond là encore aux orientations du Livre blanc.

L’une des priorités de notre pays est, selon vous, de «mettre les services publics sous contrainte de productivité». Cela se fait désormais dans les armées. Cela se fait-il ailleurs?

Les dépenses publiques atteindront en France 56% du PIB l’an prochain, soit le niveau le plus élevé du monde développé. Et leur efficacité ne cesse de se dégrader. La qualité des services rendus à la population régresse, qu’il s’agisse d’éducation, de santé, de sécurité, de justice. La course folle des dépenses sociales multiplie les trappes à pauvreté et encourage le chômage et l’exclusion qu’elles sont censées combattre. Il est parfaitement possible dans l’économie mondialisée d’avoir un niveau élevé de services et de dépenses publics à condition qu’ils soient efficaces et servent la compétitivité de la nation. Or ce n’est pas le cas dans notre pays. La notion de productivité est fondamentale parce qu’elle ne se contente pas des coûts mais les rapporte au service rendu à la population. Ceci concerne au premier chef les services publics français qui doivent à la fois réduire leurs coûts et améliorer leur efficacité. Cet impératif s’applique également aux entreprises du monde développé, confrontées à la concurrence croissante venue des pays émergents. J’ajoute que les gains de productivité, sur le plan macro-économique, constituent le surplus qui permet de financer les gains de pouvoir d’achat, la rémunération des investissements et le remboursement des dettes publiques ou privées. Les efforts de productivité concernent donc toute la collectivité nationale et relèvent d’un processus continu, alimenté aujourd’hui par la troisième révolution technologique. Ils ont vocation à être accélérés dans les armées comme dans les administrations civiles et dans les entreprises, qui, elles, y sont quotidiennement contraintes par la pression du marché.

Il est demandé un gros effort à la Défense alors que le déficit budgétaire continue de s’accroître. La Défense n’est-elle pas une variable d’ajustement commode sachant que l’on s’adresse à des hommes et à des femmes habitués à accepter et à faire des sacrifices?

La France, parfois, donne le sentiment de ne plus être une nation de citoyens mais un conglomérat de victimes engagées dans une surenchère pour préempter des dépenses publiques que la dette met à la charge des générations futures. Les oppositions rituelles entre secteur public et secteur privé ou entre fonction publique civile et fonction publique militaire me paraissent dénuées de sens face aux enjeux auxquels nous devons faire face. La crise financière a cédé le pas à une crise économique durable, qui se traduit par l’explosion des faillites et le retour du chômage au niveau des années 1980, au-delà de 10% de la population active. Notre pays va devoir essayer de trouver la solution à quatre problèmes redoutables: le vieillissement de la population; le surendettement; la croissance faible; la sous-compétitivité. Dans cet environnement critique, il faut raison garder. Comment prétendre que la Défense est une variable d’ajustement, alors que c’est le seul secteur de notre société qui dispose d’une visibilité sur ses ressources à l’horizon de 2020, que c’est la seule fonction de l’État dont le budget est garanti contre l’inflation. Pourquoi vouloir opposer les sacrifices des uns aux drames qui se jouent dans le secteur privé, alors que la crise économique déstabilise en priorité les plus défavorisés, les moins qualifiés, les exclus qui sont très loin de disposer des mê mes garanties que la fonction publique militaire. Dans la tourmente, il faut chercher à rassembler et mobiliser les énergies, plutôt qu’à diviser et opposer le corps social, ce qui est la triste spécialité des démagogues.

Entretien avec … Nicolas BAVEREZ
Entretien avec … Nicolas BAVEREZ

Vous êtes partisan, en France, d’une chaîne de commandement simplifiée: une autorité politique, le chef de l’État; un commandement opérationnel unique, le chef d’état-major des armées, contre ce que vous appelez «la balkanisation entre les étatsmajors des armées». Pourquoi?

À l’heure des risques globaux, les organisations cloisonnées sont inopérantes dans les administrations comme dans les entreprises, dans le secteur militaire comme dans le civil. C’est un des intérêts majeurs de la notion de sécurité nationale que de transcender ces clivages en termes de moyens pour s’intéresser aux objectifs et aux fins. Le décloisonnement n’implique ni la perte de l’identité, ni l’abandon des compétences, ni le démantèlement des pôles d’excellence. Il n’interdit en rien la technicité qu’impose la maîtrise des différents milieux, y compris aujourd’hui l’espace et le cyberespace. Chacun peut constater que les armées les plus efficaces sont celles qui parviennent à intégrer l’action dans les différents milieux, à coordonner l’action des différents moyens qu’elles mobilisent, à opérer dans un contexte multinational. Face aux variations infinies de la violence, aux transformations de la guerre, à la globalisation et à la vitesse de propagation des crises, il faut être capable de décider et d’agir de manière rapide, forte et cohérente. La Ve République a été construite dès l’origine par le général de Gaulle, hanté par la débâcle de juin 1940, autour de l’autorité politique du chef de l’État, doté d’importants pouvoirs de gestion des crises. Les chaînes de commandement opérationnel sont restées beaucoup plus complexes et dispersées, à l’exception notable de la mise en oeuvre de la dissuasion nucléaire. Concrètement, cela se traduit par des guerres d’états-major qui n’ont rien à envier à la guerre des polices, par la dispersion et la redondance des moyens, par une moindre efficacité opérationnelle. Autant de luxes inutiles que nous ne pouvons plus nous permettre.

Vous avez milité pour l’abandon du projet de second porte-avions en dépit de l’argument majeur avancé par ses défenseurs de la permanence à la mer du groupe aéronaval, outil militaire mais également politique par excellence. Pour quelle raison?

Nul n’a «milité» pour l’abandon du projet de second porte-avions. L’existence d’une capacité aéronavale est une compétence d’excellence dont la France peut s’enorgueillir et dont personne ne souhaite la disparition. La projection d’une force aéronavale figure parmi les priorités de premier rang que le Livre blanc a assigné aux armées. Et chacun sait d’évidence qu’il vaudrait mieux dans l’absolu disposer de deux porteavions que d’un seul. Cela étant dit, rien n’est pire que de confondre ce que l’on voudrait qu’il soit avec ce qui est effectivement. Il est très commode mais aussi parfaitement irresponsable d’accumuler des listes d’équipements non financés: ce fut le cas du modèle d’armée 2015 qui a débouché sur une triple impasse stratégique, opérationnelle (disponibilité des équipements inférieure à 50%) et financière (déficit de 40 milliards d’euros). Le Livre blanc, à l’inverse, a délibérément fait des choix qui assurent une forte cohérence entre les objectifs stratégiques, les exigences opérationnelles et les moyens financiers. La construction d’un second porte-avions était incompatible non seulement avec la diminution des lacunes capacitaires les plus criantes (aéromobilité, frappe dans la profondeur..) mais avec les priorités de la Marine: mise en oeuvre de la dissuasion, sous-marins d’attaque, régénération de la flotte de surface autour des frégates. La crispation autour du second porte-avions est à mes yeux exemplaire de l’obsession des moyens qui occulte la vision des fins. La stratégie maritime de la France ne peut se résumer à un bâtiment, si performant fût-il. Le Livre blanc réserve en réalité une place centrale à la Marine parce qu’elle est indissociable de la mondialisation, parce qu’elle joue un rôle décisif dans l’axe stratégique qui court de l’Atlantique à l’océan Indien en passant par le Golfe, parce que le concept de sécurité nationale couronne nombre des concepts expérimentés autour de l’action de l’État en mer. Cette reconnaissance de la Marine au coeur de la stratégie de sécurité nationale a été occultée à grand tort par les polémiques autour du second porte-avions.

Entretien avec … Nicolas BAVEREZ
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Que vous inspire l’incapacité de notre pays à «s’offrir » un bâtiment de ce type que certains estiment pourtant essentiel à sa marine et à sa défense?

Je le répète, on ne peut résumer ou juger d’une stratégie à la lumière d’un bâtiment. Dans un monde instable et incertain, il est au moins aussi important de savoir être invisible que de pouvoir être visible: les sous-marins sont aussi des bâtiments essentiels, qui permettront des frappes dans la profondeur dans des conditions de très faible vulnérabilité à l’horizon d’un quart de siècle. En matière de porte-avions, la priorité ne doit pas aller aux débats sur de futures constructions mais à la bonne marche du Charles de Gaulle, afin mettre un terme aux pannes et aux drames à répétition et d’en faire un outil fiable et efficace au service des décideurs politiques. Au-delà du porte-avions, il reste qu’une nation qui n’a pas les moyens de sa croissance n’a pas les moyens de sa défense. Le général de Gaulle ne s’y est pas trompé qui, en 1958, a fait du redressement économique et financier du pays l’un des préalables à la redéfinition de sa stratégie et de son positionnement diplomatique. Il est absurde de vouloir opposer les besoins de la Défense et les contraintes financières. L’indépendance d’une nation commence par le dynamisme de son économie et de sa société. Et il n’est pas de système de défense crédible dans la durée qui ne soit adossé à des finances stables et saines. Tout investissement supplémentaire dans la sécurité a pour condition le redressement économique du pays, ce qui passe par une transformation complète de ses structures productives et de son modèle social.

Les huit Fremm qui vont constituer l’ossature de la marine de demain ont été commandées en novembre 2005. La livraison de la première n’est prévue que pour 2012. Comment expliquez-vous les délais de réalisation des grands programmes de Défense?

Les dysfonctionnements dans la conduite des programmes d’armement ont été pointés et dénoncés à de très nombreuses reprises par la Cour des Comptes qui a souligné les retards chroniques, les dérives de coûts, les écarts par rapport aux performances attendues. Deux explications majeures ont été avancées: l’éclatement des responsabilités et l’absence de coordination entre la planification opérationnelle, le pilotage industriel et la gestion financière; la séparation entre la phase d’investissement et la phase d’exploitation, intégrant les coûts de soutien, de modernisation, voire de démantèlement. Les antidotes sont connus mais restent en partie inappliqués: coordination des aspects opérationnels et financiers tant au plan de la décision que de la conduite de projets; flexibilité et réactivité des processus d’acquisition; connaissance des coûts de possession complets.

Le projet de grand emprunt voulu par le gouvernement a pour objectif annoncé de servir «la croissance de demain». L’industrie de Défense française peut-elle – doit-elle – en bénéficier?

La Défense représente la majorité des investissements au budget de l’État et a largement bénéficié des crédits de la relance. Pour ma part, j’estime que le grand emprunt est inutile et dangereux: dès lors que le déficit public atteint 8,5% du PIB, il devrait intégrer les investissements publics supplémentaires qui seraient financés par l’annulation des dépenses improductives. Si le grand emprunt devait être lancé, il est souhaitable que son montant soit limité à 1% du PIB et qu’il soit exclusivement affecté à des investissements permettant d’améliorer la croissance potentielle de l’économie française. Le redressement de l’offre nationale d’aujourd’hui conditionne l’effort de défense de demain.

Entretien avec … Nicolas BAVEREZ
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La dissuasion nucléaire a été confortée par le Livre blanc sur la Défense. Qu’en pensez-vous ?

Dans le domaine nucléaire, deux évolutions majeures sont intervenues. La course de vitesse à la prolifération, dont le programme iranien est emblématique, redoublée par la dissémination des missiles à longue portée. La relance du désarmement nucléaire par les États-Unis de Barak Obama, avec pour premier partenaire la Russie. Pour l’heure, il ne fait pas de doute que les risques de rupture du tabou nucléaire et la vulnérabilité de l’Europe à des frappes de missiles augmentent. C’est la raison pour laquelle le Livre blanc a fait le choix de garantir la crédibilité et l’avenir de la dissuasion organisée autour des deux composantes océanique et aérienne. Et ce d’autant que la France dispose de compétences uniques sur le continent européen dans ce domaine. En même temps, l’ère du tout-nucléaire est clairement révolue et la dissuasion est réarticulée à des forces conventionnelles qui s’inscrivent dans une logique d’emploi.

Vous avez dit regretter de voir la France «aborder le XXIe siècle sans un système de défense cohérent et crédible». Le nouveau Livre blanc sur la Défense apaise-t-il vos craintes?

Raymond Aron soulignait à juste titre que «le jour du péril, ce sont les hommes et non pas les textes qui comptent». Le Livre blanc n’a pas fait passer la Défense de l’ombre à la lumière. Il est un point de départ beaucoup plus qu’un point d’arrivée. Son grand mérite est d’avoir rompu avec les illusions en faisant la vérité sur l’état réel de la sécurité de la France, d’avoir tracé des lignes directrices pour l’adapter à l’ère de la mondialisation et d’avoir relancé le débat stratégique. Chacun sait qu’en ces temps d’accélération de l’Histoire et de ruptures stratégiques, les événements vont souvent plus vite que l’imagination des hommes, les principes et les doctrines, les organisations administratives. La France s’est fixée des axes stratégiques que je crois sages. Mais si on les fossilise, à l’image de la dissuasion dans le dernier quart du XXe siècle, nous laisserons de nouveau se creuser l’écart entre notre Défense et le monde réel. Le meilleur antidote reste des révisions et des remises en question régulières sur les plans stratégiques et opérationnels, en tenant compte des bouleversements continus de la géopolitique mais aussi du retour d’expérience des conflits.

La France a pleinement rejoint l’Otan pour mieux préparer, dit-elle, l’Europe de la Défense. Qu’en pensez-vous?

Le pari qui lie la participation pleine et entière à l’Otan et la construction de la Défense européenne comporte une part de dissymétrie ou du moins de décalage dans le temps. Du côté de l’Otan, le mouvement a été acté dès le sommet de Strasbourg et Kehl du 4 avril 2009, étant entendu que la France conserve une parfaite indépendance de ses forces nucléaires, une liberté d’appréciation permanente et qu’aucune de ses forces n’est placée de manière permanente sous le commandement de l’Otan. Cet aboutissement d’un processus, engagé il y a plus de quinze ans, est cohérent avec notre participation active aux opérations de l’Alliance depuis 1995. La priorité va donc à réussir sa transformation, ce qui donne une responsabilité éminente au général Abrial. Du côté de l’Europe, les progrès sont beaucoup plus lents. Le mouvement au sein de l’Otan visait à ôter les verrous mis par certains de nos partenaires. Il reste à construire la défense européenne ce qui s’inscrit dans un horizon de long terme. Force est de constater que les obstacles sont nombreux, et que l’actualité récente n’a pas joué en faveur du projet.Au plan institutionnel, le traité de Lisbonne a été relancé par le succès du second référendum de l’Irlande. Au plan politique, l’agenda ambitieux que s’était fixée la présidence française de l’Union en 2008 a été télescopé par l’invasion de la Géorgie par la Russie puis par la gestion de la crise économique. Au plan industriel, les restructurations nationales continuent à prendre le pas sur les regroupements européens.

Que pensez-vous de l’engagement de la France, et plus largement de l’Otan, en Afghanistan?

Cet engagement est à la fois légitime et très difficile. La France se bat en Afghanistan pour ses intérêts, car la vague de terreur et le cycle guerrier de ce début de siècle sont nés autour du régime des talibans, et pour ses valeurs. Elle est engagée aux côtés de ses alliés pour ces raisons et a accepté un effort supplémentaire pour aider à la nouvelle stratégie décidée par le président Obama. Il reste que ce théâtre est l’un des plus difficiles du monde, que le retour des opérations au sol est indissociable de pertes plus lourdes, que la consolidation d’un gouvernement afghan fia ble se heurte aux structures tribales, à une corruption endémique, à une économie centrée sur la culture du pavot, et désormais, à l’institutionnalisation de la fraude électorale. Les nouveaux axes stratégiques, comme la réorganisation du dispositif militaire autour d’une autorité unique sont salutaires. Il reste que le succès dépendra ultimement de la légitimité et de la crédibilité des dirigeants Afghans. Et là, nous restons très loin du compte.

Vous avez dénoncé, sans fard, les maux de «La France qui tombe». La situation a-t-elle, selon vous, évolué depuis deux ans ?

La France est le seul des grands pays développés à entrer dans la crise de la mondialisation sans être jamais sorti des chocs pétroliers, puisque la dernière année d’excédent budgétaire et de plein emploi remonte à 1973. Comme dans les années 1970, elle est frappée par une grande crise du capitalisme qui remet en cause de fond en comble la régulation et la hiérarchie de l’économie mondiale. Mais contrairement à cette époque, elle ne l’aborde pas au terme de trente Glorieuses mais de trente Piteuses qui l’ont ravalé au rang d’homme malade de l’Europe et du monde développé. Croire que la crise réhabilite le modèle français relève d’une grande illusion. Il est exact que le niveau très élevé des dépenses publiques (56% du PIB en 2010) freine la chute de l’activité lors d’un choc déflationniste. Mais à l’inverse, les trois vices fondamentaux de notre modèle économique nous couperont de la reprise et nous enfermeront, à l’image du Japon depuis 1990, dans une croissance inférieure à 1% et un chômage permanent si nous ne menons pas à bien de profondes réformes. Ses trois fléaux sont aggravés par la crise: un État surendetté et sous-productif; un secteur privé dont la taille et la compétitivité sont en chute libre; un corps social et politique miné par le chômage et par la dilution d’un lien civique, désormais réduit à une féroce dispute pour les subsides de l’État providence dont la dette reporte le financement sur les générations futures. Il est grand temps que les Français cessent de se définir et de comporter comme des clients de l’État pour redevenir des citoyens de la République.

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