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Entretien avec Pierre-François Forissier, Chef d’état-major de la Marine
le 11 Janvier 2010

Entretien avec Pierre-François Forissier, Chef d’état-major de la Marine

L’amiral Forissier, sous-marinier de spécialité, est à la tête de la Marine nationale depuis le mois de février 2008. Engagé dans un renouvellement en profondeur de la Marine, confronté à la réorganisation des armées et aux contraintes budgétaires, il défend un principe comme on tient un cap, celui d’une marine cohérente capable d’assumer au plus haut niveau la diversité des missions qui lui sont confiées. Explications.

Qu’est-ce qu’une marine cohérente ?

C’est une marine qui remplit au meilleur niveau les missions qui sont les siennes et qui sont finalement le reflet d’une ambition. La cohérence d’une petite marine régionale n’est pas la même que celle d’une marine comme la nôtre qui prétend mettre en oeuvre à la fois la dissuasion nucléaire et le porte-avions avec une aéronautique navale embarquée. Tout est une affaire d’équilibre. Nous avons beaucoup travaillé, dans les années passées, sur le risque de ce que l’on a appelé la marine macrocéphale en réponse à ceux qui pourraient se dire : «Leur porte-avions et leurs SNLE leur donnent un niveau d’excellence, ne peuvent-ils pas se contenter de cela?» Ce ne serait pas tenir compte de ce que l’on appelle le support organique. On ne met pas en oeuvre un porte-avions comme cela. Maîtriser le fonctionnement opérationnel d’un outil aussi complexe, suppose d’avoir des gens en nombre suffisant et expérimentés, et disposer d’un certain nombre de bateaux de différents types. Il faut une cohérence d’ensemble.

La Marine, actuellement en plein renouvellement, va-t-elle parvenir à préserver cette cohérence ?

C’est notre ambition. Nous sommes l’une des rares marines océaniques à vocation mondiale. Des marines comme cela, il y en a au maximum quatre ou cinq dans le monde. Les directives politiques que nous avons reçues sont de nous maintenir dans ce club, en accord avec le Livre blanc. Cette ambition repose plus sur les savoirfaire humains que sur les matériels. Ce qui fait la cohérence de l’ensemble, la valeur opérationnelle, c’est la valeur des hommes. Nous savons par expérience qu’il faut vingt-cinq ans pour acquérir le savoir-faire de la mise en oeuvre d’un porte-avions et très peu de temps pour le perdre.

Six mille postes supprimés d’ici à 2015, comment la Marine gère-t-elle cela?

Pour la Marine, 6 000 postes supprimés, cela fait pour la période considérée, une réduction de 850 postes par an. Cela signifie simplement que l’on fait partir 850 personnes de plus que l’on en recrute. Comment tout cela se gère-t-il? C’est facile les premières années puisque nous faisons les réglages d’optimisation de nos processus, identifiés par la RGPP. Ce sera plus difficile sur la fin puisque cela nous amènera à revoir de façon assez drastique notre organisation interne. Cela va cependant dans le bon sens. Au cours des décennies qui ont précédé, les réductions successives de dimension de la Marine se sont toujours traduites par des diminutions des forces, c’est-àdire du nombre de bateaux, rarement par une diminution des soutiens. Notre ratio entre marins qui naviguent et marins participant au soutien était en cours de dégradation progressive, mais continu. Il était temps d’y donner un coup d’arrêt. Nous allons tenter de réduire nos effectifs dans le soutien. Sur le plan du recrutement, nous commençons à avoir des difficultés comme la plupart des marines européennes. C’est une question de démographie. La ressource dans laquelle nous puisons pour recruter des jeunes, en nombre suffisant et au bon niveau de formation, est en voie de diminution. À nous de leur offrir un métier intéressant, en les faisant naviguer.

Quelle est la situation des grands programmes intéressant la Marine ?

Nos deux grands programmes de renouvellement sont le programme FREMM pour les frégates de combat et le programme Barracuda pour les sous-marins nucléaires d’attaque. La commande de l’ensemble des onze frégates – ce qui est désormais la cible visée – a été passée. Le contrat est en cours d’exécution. La FREMM Aquitaine va être mise à l’eau dans les semaines qui viennent. Pour les Barracudas, la cible a été confortée à six unités par le Livre blanc. Les deux premiers bateaux ont été commandés et sont en construction. Le Suffren est en cours de montage à Cherbourg. Le renouvellement de la flotte est donc engagé et en bonne voie. Vu la durée de ces programmes, nous savons cependant qu’il y aura des aléas budgétaires, économiques, techniques.À nous de faire en sorte qu’ils soient les moins nombreux possibles. Le plan de relance a par ailleurs avancé la construction du troisième BPC baptisé Dixmude. Nous sommes dans la phase d’assemblage des blocs dans la cale de Saint-Nazaire à raison d’un bloc par semaine. Le bateau sera à l’eau avant la fin de cette année.

Où en est la réflexion sur le second porte-avions ?

Le fond du problème est exclusivement budgétaire. Le second porte-avions sera-t-il financièrement plus accessible demain qu’hier? Je ne le sais pas, mais la crise ne fait pas varier les paramètres dans le bon sens. La capacité aéronavale existe. On l’a financée. Mais elle n’est pas totalement cohérente parce qu’elle n’est pas permanente. Ceci étant, la France a-t-elle les moyens de se permettre, toute seule, quelque chose que personne d’autre, à part les États-Unis, ne se paye? On a hérité de ce savoir-faire. On en est fier. Il nous donne une posture internationale intéressante et l’on n’est pas prêt à le lâcher car on sait que si on le fait, on ne le retrouvera jamais. Mais attention, ne réduisons pas la problématique de la Marine à celle du porte-avions. Notre problématique n’est pas d’avoir un deuxième porte-avions. C’est de rester une marine à vocation océanique cohérente. Si, pour s’offrir un second porte-avions, il fallait encore réduire le nombre de frégates ou de sous-marins d’attaque, qui est déjà au minimum, nous tomberions alors dans ce que nos prédécesseurs appelaient la marine macrocéphale, qui n’est pas viable. Rien ne sert d’avoir deux porte-avions au sein d’une marine qui n’est pas viable.

Entretien avec Pierre-François Forissier, Chef d’état-major de la Marine
Entretien avec Pierre-François Forissier, Chef d’état-major de la Marine

Le missile M51 a été tiré avec succès, fin janvier, depuis le SNLE Le Terrible…

Nous venons de franchir un jalon absolument crucial. Nous n’avons plus, depuis que nous avons désarmé le Gymnote, de sous-marin d’essais. Nous avions donc fait le pari, il y a déjà une dizaine d’années, que nous arriverions à assurer le rendez-vous entre le sous-marin Le Terrible et le missile M51 à cette période, fin 2009 ou début 2010, le missile ne pouvant être lancé par un autre sous-marin que Le Terrible et ce dernier ne sachant pas lancer un autre missile que le M51. Ce rendez-vous réussi, après dix ans de conduite de deux programmes majeurs, avec un écart à l’objectif inférieur à un mois, constitue une performance exceptionnelle.

Peut-on mettre en parallèle les difficultés rencontrées par les Russes sur leur programme de nouveau missile balistique Boulava, et le succès du programme M51?

Non, je vous dirais simplement que l’on est là dans la très haute technologie. Le sous-marin nucléaire lanceur d’engins est l’outil technologiquement le plus compliqué au monde. Fabriquer un véhicule spatial ou un avion moderne est beaucoup plus simple. Le fait que nous ayons en France la maîtrise de cette technologie est une plus-value considérable et donne à notre pays une dimension sur la scène internationale que l’on ne doit pas sous-estimer. En ce qui concerne le missile, c’est le résultat de la coopération entre les lanceurs civils et les lanceurs militaires. Le M51 est technologiquement de la génération Ariane 5 avec des éléments communs, en particulier le système de pilotage avec des vérins électriques, technologie mature éprouvée sur les lanceurs civils. On constate qu’une bonne coopération entre le civil et le militaire permet des programmes qui tiennent dans les coûts et dans les délais.

Vous avez déclaré devant la Commission de la défense de l’Assemblée nationale que le taux de disponibilité de l’aéronautique navale était un grave sujet de préoccupation.

Un certain nombre de nos matériels sont très anciens et ont de plus en plus de mal a être maintenus. Si nous avons des problèmes dans l’aéronautique, c’est parce que les programmes sont en retard. Le NH 90 devrait être en service depuis plus de cinq ans. Si nous avions des NH 90 au lieu de Super Frelons, nous aurions un taux de disponibilité bien meilleur. Le Rafale aurait du remplacer le Super Etendard depuis très longtemps. Nous avons encore une majorité de Super Etendards dans notre parc d’avions embarqués. Tout cela nous pose des problèmes. Des pièces ne sont plus fabriquées. Nous sommes victimes des retards des grands programmes d’armement.

La Marine manque également de patrouilleurs de haute mer. Comment gère-t-elle ces problèmes capacitaires?

La Marine jongle avec ses bateaux. Elle a fait le choix de renouveler en priorité ce qui fait le coeur de son savoir-faire et de sa stature, c’est-àdire le soutien à la dissuasion et au groupe aéronaval, à travers les frégates et les SNA. Le reste, on fait ce que l’on peut avec ce que l’on a et l’on essaye de renouveler ce que l’on peut en fonction des moyens dont on dispose. Nous avons transformé nos avisos en patrouilleurs de haute mer, justement pour avoir le trou capacitaire le plus faible possible dans le domaine de la sauvegarde maritime. C’est une mesure palliative en attendant de pouvoir naviguer avec des bateaux plus adaptés à ce genre de missions prévues, par le Livre blanc, dans la deuxième loi de programmation militaire.

Est-on loin du moment où l’on pourrait voir la Marine nationale se coordonner et partager des missions avec des marines européennes?

C’est notre quotidien. La coordination des marines européennes se fait depuis longtemps, essentiellement au sein de l’Otan, et nous avons toujours travaillé avec l’Otan. Chaque fois que nous allons à la mer, on ravitaille auprès d’un pétrolier ravitailleur d’une nation de l’Otan. Nous essayons par ailleurs de créer une dynamique européenne, mais la limite à nos actions est politique. Les pays européens n’ont de politique européenne que sur des points d’application très pratiques comme la lutte contre le terrorisme ou la piraterie. L’opération Atalanta est, de ce point de vue-là, exemplaire. Cependant, on l’a vu lors du Tsunami ou lors du séisme en Haïti, les nations européennes ne parviennent pas encore à s’engager sous le pavillon européen. Chacune veut apparaître vis-à-vis des opinions publiques sous sa propre bannière. Tant qu’elles n’auront pas une conscience politique plus affermie, cela n’ira pas au-delà. Pour notre part, nous ne nous satisfaisons pas de cette situation. Nous essayons de préparer l’avenir et multiplions les initiatives sur le terrain.

Entretien avec Pierre-François Forissier, Chef d’état-major de la Marine
Entretien avec Pierre-François Forissier, Chef d’état-major de la Marine

Qui sont vos partenaires les plus actifs ?

La Grande-Bretagne mais aussi l’Allemagne avec laquelle nous avons des liens très forts. Voilà maintenant dix-sept ans que nous avons complètement complètement croisé la formation de nos officiers. Des officiers allemands sont intégralement formés en France et vice-versa. On commence à voir arriver des commandants qui ont été intégralement formés dans l’École navale de l’autre pays. Nous avons aussi à l’École navale des professeurs anglais, espagnols, italiens, allemands.

Vous parliez de l’action des marines européennes contre la piraterie. Allez-vous continuer à mettre des marins sur les thoniers français?

Tant que la Marine pourra répondre aux sollicitations qui lui sont faites, elle le fera. Si tous les bateaux français demandaient que l’on mette des fusiliers marins à bord, à l’évidence elle ne le pourrait pas.

Etes-vous favorable à l’emploi de personnels de sociétés de sécurité privées pour la protection armée des navires marchands?

Je suis farouchement contre. L’utilisation de la force, et finalement le droit de tuer, doivent être sévèrement encadrés. La mer n’est pas sous la souveraineté d’un État. C’est un espace international. Si n’importe quel quidam peut s’automandater pour avoir le droit d’y tuer quelqu’un, elle va devenir infréquentable. Lorsque la Marine met des hommes armés sur un bateau, elle agit sous les ordres d’un gouvernement légitime, avec des règles qui sont clairement définies. Toute bavure serait assumée par notre État. Si on délègue ce genre de pouvoirs à des privés, on ne saura jamais qui ils sont, qui les finance réellement, pour quels intérêts ils travaillent…

Entretien avec Pierre-François Forissier, Chef d’état-major de la Marine
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Vous y seriez opposé même si la protection était assurée par des sociétés privées, identifiées et labellisées par les pouvoirs publics? Même si la mission était confiée à d’anciens commandos marine ayant une formation, une expertise, une éthique?

Oui, car la responsabilité, quand il s’agit de vie ou de mort, n’est pas une question de contrat. La responsabilité s’incarne dans un responsable politique. Cette activité relève par principe des fonctions régaliennes de l’État. Faire le coup de feu à la mer est différent de convoyer des fonds. Les convoyeurs de fond opèrent sur un territoire sur lequel s’exerce la souveraineté d’un État. Ils sont sous l’autorité de l’État à travers le préfet ou le maire des zones dans lesquelles ils travaillent et à travers les autorités administratives auprès desquelles ils sont enregistrés. Pratiquer cela en mer nous conduirait tôt ou tard à l’erreur et à la catastrophe.

Si l’on se refuse à adopter d’autres modes opératoires tel que celui que l’on vient d’évoquer, pourrat- on faire mieux contre la piraterie que ce qui est fait aujourd’hui par les marines internationales?

On pourra faire mieux mais à la marge. Nous sommes les pompiers et l’on essaie de limiter l’incendie. Nous ne pouvons agir sur la cause de l’incendie, donc nous n’éteindrons pas le feu. Il s’éteindra à terre.

Le Président de la République a lancé un débat sur l’identité nationale. La Marine parvient-elle – à travers les valeurs qu’elle inscrit sur ses bâtiments, honneur, patrie, valeur, discipline – à constituer un creuset dans lequel se fond la diversité qu’elle recrute aujourd’hui?

Je ne vous dirais pas que cette nouvelle diversité ne pose pas parfois des problèmes. Mais ils ne me surprennent pas. Les problèmes existent dans toute communauté humaine. La question est de savoir si l’on est capable de les régler ou pas? Aujourd’hui, le système fonctionne. Nos bateaux naviguent. Ils accomplissent leurs missions et n’ont pas de problèmes lorsqu’il faut partir en opérations. Je n’ai pas de débat sur le port du voile par les musulmanes à l’intérieur de la Marine. Je n’ai pas de problèmes sur la pratique des religions à bord du porte-avions où les marins musulmans sont très nombreux. Ils remplissent leurs missions car, lorsqu’ils montent à bord, ils ne sont pas musulmans, comme leurs camarades ne sont pas catholiques, juifs ou orthodoxes. Ils sont simplement marins.

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