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La force navale des Pasdaran
le 08 Mars 2010

La force navale des Pasdaran
La force navale des Pasdaran

L’Iran est l’un des seuls pays au monde à faire cohabiter deux armées dont l’une, le corps des Gardiens de la Révolution (CGR), en persan Pasdaran, a la confiance exclusive du pouvoir. Dédié à la guerre contre les ennemis de la République islamique, à la propagation de l’idéologie du régime à l’étranger comme à la répression intérieure, le corps des Pasdaran est structuré autour de cinq entités dont une force navale qui a la haute main sur la défense des intérêts de l’Iran dans ses approches maritimes dont le très stratégique Golfe persique. 

Le corps des Pasdaran (ou Gardiens de la Révolution) a été créé le 24 février 1979 avec pour missions «le maintien de l’ordre dans les villes et villages, la prévention des complots, la neutralisation des éléments opportunistes et contre-révolutionnaires, la mise en oeuvre des directives du gouvernement et l’application des décisions des tribunaux exceptionnels islamiques (…)». Dès sa formation, cette armée idéologique, parallèle à l’armée régulière héritée du Shah, a eu comme mission première la répression des opposants, et notamment de l’organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (lire encadré, page 50), considérée comme une menace intérieure majeure.

C’est en septembre 1985, en pleine guerre Irak-Iran, que le corps des Pasdaran, jusqu’alors limité à des unités d’infanterie, a été complété par des unités aériennes et navales. En 1990, le guide suprême, Ali Khamenei, lui adjoignait même deux nouvelles entités : la milice paramilitaire du Bassidj destinée à compléter et à accroî - tre les capacités de répression du pouvoir dans le pays et la force Qods dédiée aux opérations, y compris terroristes, à l’étranger. Cette unité du corps des Gardiens de la Révolution opère à l’extérieur pour assurer la propagation de l’idéologie du régime islamique et contribuer à étendre l’autorité du Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, sur l’ensemble du monde musulman.

Les Pasdaran de la force Qods sont ainsi fortement impliqués dans les différents types d’actions menées par l’Iran en Irak, incluant celles de commandos chargés des éliminations physiques. L’ambassadeur iranien à Bagdad est lui-même un officier de la force Qods. En Afghanistan, ils assurent l’entraînement et l’armement des forces rebelles. Au Yémen, ils soutiennent la rébellion des Houtis et ont contribué à attiser les récents conflits dans le pays. Installés au Liban depuis les années 1980, ils y assurent l’entraînement et la logistique du Hezbollah libanais. Ils participent également à la formation et à l’encadrement des unités du Hamas dans la bande de Gaza. L’influence de la force Qods s’exerce aussi en Amérique latine et sur le continent africain, notamment aux Comores où elle a établi des relations très étroites avec le pouvoir en place et constitue la principale cause du développement de l’intégrisme dans la région.

Au-delà des missions qui lui sont confiées au titre de ses différentes entités militaires, le corps des Gardiens de la Révolution est également en charge du programme nucléaire militaire développé par la République islamique. Son architecte, le scientifique Mohsen Fakhrizadeh, est de fait luimême un Pasdaran. Le centre de commandement et de contrôle de la production de l’arme nucléaire est situé à Téhéran, dans l’université Malek Achtar, rattachée au ministère de la Défense. Le programme nucléaire militaire iranien, entamé en 1984, est resté clandestin pendant dix-huit ans jusqu’à la révélation, en 2002, des sites nucléaires de Natanz et d’Arak, par le Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), coalition de mouvements de l’opposition, aujourd’hui basé en France (lire encadré, page 50). Un autre site nucléaire, celui de Qom, est lui-même situé dans une base des Pasdaran.

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La force navale des Pasdaran

Le seul pays au monde où deux armées cohabitent

Les effectifs du corps des Gardiens de la Révolution s’élèvent à 179 000 hommes : 145 000 pour la force terrestre, 5 000 pour la force aérienne intégrant les unités de missiles, 8 000 pour la force navale, 21 000 pour la force Qods. À tout cela s’ajoutent les 321 000 membres de la milice du Bassidj, placés sous l’autorité des Gardiens de la Révolution, et qui servent de force d’appoint. À la fin de la guerre Iran-Irak et à la mort de Khomeiny, le sort et l’efficacité réelle des Pasdaran et, a fortiori de leur marine, avaient été âprement débattus au sein du régime. Il avait été un temps question d’intégrer la force navale des Pasdaran dans la marine régulière. Dans cette perspective, le général de brigade des Pasdaran, Ali Chamkhani, avait été nommé à la tête des deux marines. Le projet de fusion sera finalement abandonné en septembre 1997 avec la nomination d’Ali Chamkhani au poste de ministre de la Défense, chacune des deux marines restant finalement sous un commandement séparé.

À part le Liban où cohabitent une armée nationale et une milice suréquipée (celle du Hezbollah soutenue par Téhéran), l’Iran théocratique est ainsi le seul pays au monde où deux armées, et donc deux marines, cohabitent. La première, conventionnelle, héritée du Shah, joue un rôle peu significatif dans la stratégie globale du régime qui se méfie, d’une manière générale, de l’armée régulière. La secon de, l’armée des Pasdaran, est la véritable gardienne du pouvoir et, pour ce qui concerne sa marine, de ses intérêts dans les eaux stratégiques du Golfe persique. En cas de conflit, c’est clairement la force navale des Pasdaran qui assurerait l’essentiel des actions militaires offensives. Aux 8 000 hommes qui la composent s’ajoutent les milliers de miliciens «bassidjis», récemment soumis à un entraînement intensif, qui constituent pour elle une force de réserve. La marine des Pasdaran compte douze brigades navales de combat, une brigade de fusiliers marins et une brigade logistique de combat. Elle est répartie sur quatre zones maritimes (Bandar-Abbas, Bouchehr, Mahchahr, Aslouyeh) et sur trois bases indépendantes (Tchah-Bahar, Khorramchahr et Babolsar sur la mer Caspien ne). Elle contrôle un espace allant de l’Arvand-Roud (le Chatt al-Arab, frontière irano-irakienne), jusqu’à la mer d’Oman incluant le très stratégique détroit d’Ormuz sur lequel les Pasdaran sont officiellement positionnés depuis leur installation, en septembre 2007, sur les îles de Qeshm et d’Abou-Moussa.

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C’est à cette période que Khamenei procède à des changements notables dans l’organisation du corps des Gardiens de la Révolution (CGR). Le commandement est remis au général Mohammad-Ali Djafari, alors directeur du Centre d’études stratégiques du CGR et spécialiste de la guerre asymétrique, tandis que le commandement de la marine est confié au général de brigade Morteza Saffari. À cette époque, le régime se sent plus que jamais menacé de l’intérieur comme de l’extérieur. À l’intérieur, les signes de mécontentement et de révolte se multiplient. À l’extérieur, le pouvoir doit faire face à la présence, dans la région, des États-Unis et de leurs alliés. Les mollahs n’ont alors, comme seul moyen de survie, que l’exportation de la révolution intégriste et l’acquisition de l’arme nucléaire. Ils veillent à ne pas dévoiler leurs intentions mais, dans les faits, accélèrent leur course vers ces objectifs. Mohammad-Ali Djafari précise alors les deux axes principaux de la nouvelle stratégie des Pasdaran: obtenir un maximum de renseignements sur l’ennemi et accroître la portée des missiles du CGR.

Cela concerne aussi bien les missiles à longue portée comme le Shahab-3 (1300 à 2000 km) ou le Sedjil2 (2500km) que les engins de courte et de moyenne portée, en principe contrôlés par l’armée de l’air du corps des Gardiens de la Révolution. Se référant à la guerre du Liban de juillet 2006, il déclarait : «Vu l’avantage matériel et technologique considérable de l’ennemi, nous devons choisir les moyens et les tactiques adaptés nous permettant de contrôler la situation et de lui infliger une défaite cuisante à l’instar de la guerre de trente-trois jours (…) Un des points faibles des Américains, c’est qu’ils se sont rapprochés de nous en s’aventurant dans la région.» Le numéro 1 du régime, Ali Khamenei, soulignait de son côté l’importance des forces navales : «En examinant les dangers qui nous menacent aux quatre coins du pays, nous constatons la priorité des zones maritimes. » Il confortait ainsi la posture adoptée, sur ce sujet, par le général de division des Pasdaran, Rahim-Safavi : «Dans la nouvelle stratégie du corps des Pasdaran, la marine joue un rôle particulièrement important et apparaît en première ligne dans la stratégie militaire de défense du régime».

Quelques mois plus tard, il dévoilait un peu plus les objectifs des Pasdaran : «Après l’occupation militaire de l’Afghanistan et de l’Irak, nous avons changé de doctrine et de stratégie, équipant le corps des Gardiens de la Révolution en vue d’une confrontation avec des puissances trans-régionales (…) Nos systèmes de missiles sol-mer couvrent la totalité du Golfe persique ainsi que la région de la mer d’Oman. Tout navire voulant passer par le Golfe persique sera à leur portée. Nous avons plusieurs milliers de vedettes rapides lance-missiles positionnées le long du Golfe persique qui constituent une grande puissance de feu défensive et offensive dans cette région (…)».

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En 2007 toujours – année importante pour la réorganisation des Pasdaran – ceux-ci s’emploient à utiliser massivement les « Bassidjis » dans leur marine qui renforce, à cette épo que, sa présence sur les îles stratégi ques du Golfe persique que sont la Petite Tomb, la Grande Tomb et Abou Moussa. Vedettes rapides, missiles antinavires et mines constituent alors l’essentiel des moyens offensifs de la force navale des Pasdaran à des fins de guerre asymétrique. Leur stratégie repose sur un principe simple : la mise en oeuvre d’essaims de vedettes rapides, bourrées d’explosifs, prenant d’assaut un ou des bâtiment de guerre ennemis dans l’espoir que l’une d’entre elles parvienne à s’en approcher suffisamment pour les faire exploser. Ces opérations suicides seraient menées par les miliciens du Bassidj. Le 29 octobre 2007, dans un entretien accordé à l’agence de presse Fars, Ali Fadavi, commandant en chef adjoint de la marine des Pasdaran, le confirmait de manière implicite : "Chaque membre du Bassidj ayant choisi le martyre est capable de grands exploits. Le Golfe persique et le détroit d’Ormuz se prêtent à de petites opérations au grand impact".

Le théâtre en question est de fait toujours sous très forte tension. En janvier 2008, dans le détroit d’Ormuz, cinq vedettes rapides de la marine des Pasdaran manoeuvrèrent de manière si menaçante autour d’un navire de guerre américain que celui-ci crut à une attaque. Il n’y eut finalement pas d’action hostile mais l’incident suffit à illustrer parfaitement un scénario qui pourrait se répéter et dégénérer. La marine des Pasdaran organise chaque année, depuis 2005, des exercices navals dans le Golfe persique. L’objectif de ces démonstrations de force, qui se déroulent sur plusieurs jours, est d’exhiber à la face du monde armements et modes opératoires. Les dates de ces manoeuvres sont fixées en fonction de l’actualité et des besoins de la machine de propagande du régime. Le premier exercice a eu lieu le 9 décembre 2005. Il était réalisé, avec et sous le commandement de la marine régulière, dans la mer d’Oman, au large de Tchah-Bahar.

Depuis, les Gardiens de la Révolution organisent leurs propres exercices. Le 6 novembre 2006, ils procédaient à des manoeuvres baptisées Payambar-e A’zam 2 (Grand Prophète 2) à l’occasion desquelles le général de brigade des Pasdaran, Ali Fadavi, commandant en chef adjoint de la marine, annonçait que la portée des missiles Nour avaient été étendue de 120 à 170 km. Quelques mois plus tard, lors de manoeuvres réalisées en février 2007, les Pasdaran procédaient, pour la première fois, à des tirs de missiles de croisière sol-mer, de type SSN-4, d’une portée de 350 km. Des rampes de lancement de missiles sol-mer sont, de fait, positionnées dans des zones-clés sur les côtes du Golfe persique et de la mer d’Oman. Le 16 décembre 2007, la marine des Pasdaran organisait à nouveau quatre jours de manoeuvres dans la zone maritime s’étendant du nord de la province de Bouchehr à la région d’Assalouyeh, proche du détroit d’Ormuz. Le général de brigade des Pasdaran, Ali Razmdjou, expliquait qu’elles avaient pour objectif la réalisation d’exercices de guerre asymétrique et qu’elles répondaient aux nouvelles missions confiées aux Gardiens de la Révolution pour le maintien de la sécurité dans le Golfe persique.

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Les manoeuvres les plus récentes ont eu lieu en avril 2010. Elles avaient une nouvelle fois pour objectif, selon le général Hossein Salami, actuel patron de l’université des Gardiens de la Révolution, la sécurité dans le Golfe persique, le détroit d’Ormuz et la mer d’Oman. Lors de ces trois jours d’exercices, plus de 300 vedettes lancemissiles, lance-roquettes et patrouilleurs rapides ont procédé à la reconnaissance, à l’encerclement, à l’abordage et à la destruction d’un navire ennemi. Selon le général de brigade des Pasdaran, Ali-Reza Tanguestari, commandant la 1re zone maritime du corps des Gardiens de la Révolution, les plongeurs bassidjis ont également procédé à des opérations de minage avec les plongeurs de la 1re zone maritime. En marge de ces exercices purement militaires, les Pasdaran ont arraisonné deux navires – l’un français, l’autre italien – dans le but, selon l’agence de presse officielle IRNA, de s’assurer de leur respect de règles environnemen tales. Cette dernière édition des manoeuvres Grand prophète a par ailleurs vu la mise en oeuvre de nouvelles vedettes lance-torpilles Ya-Mahdi. Ce type d’embarcation constitue le coeur des moyens de la force navale des Pasdaran.

Celle-ci dispose essentiellement de vedettes, d’aéroglisseurs ou d’embarcations rapides de toutes sortes, différemment armées. Certaines, comme les vedettes de type Ho-dong, rebaptisées Tondar (tonnerre), sont capables de porter des missiles antinavires CS-801 et CS-802, d’autres embarcations de type Zodiac sont équipées de canons sans recul de 106 mm, de mortiers ou de mitrailleuses. Les Pasdaran disposent en outre de sous-marins de poche. Ils sont également en mesure de mettre en oeuvre de l’artillerie côtière et des sites de missiles sol-mer, antinavires, équipés de missiles Silkworm (ver à soie) achetés à la Chine en 1987, Nour, CS-801 et CS-802. La mise en oeuvre de ces matériels est placée sous le commandement du vice-amiral des Pasdaran, Djaber Mehdiyar. Outre le mauvais état général de leurs matériels, les Pasdaran souffrent de la réelle déclassification de l’armée de l’air iranienne qui n’a pas été modernisée depuis longtemps et connaît de graves problèmes d’approvisionnement en raison de l’embargo qui frappe le pays. Si le régime a bien tenté de compenser cette grave lacune par la constitution d’un arsenal de missiles à courte, moyenne et longue portée, il est évident que ce défaut de couverture aérienne rendrait l’armée régulière, comme celle des Gardiens de la Révolution, bien vulnérables en cas de conflit.

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À cela s’ajoute, et c’est un point déterminant, un élément psychologique non négligeable lié au moral des troupes qui a été sérieusement entamé ces dernières années par la montée en puissance des mécontentements à l’intérieur du pays et les rivalités croissantes entre les différentes factions du régime. Le fondement du système, le principe du Guide suprême religieux, est lui-même largement ébranlé, ce qui suscite des affrontements internes jusqu’au sein même du corps des Pasdaran. Celuici est par ailleurs fragilisé par les intérêts détenus par ses commandants dans l’économie du pays. Ces liens ne sont pas nouveaux. Avec la radicalisation du pouvoir et sous l’impulsion du Guide suprême Ali Khamenei, l’influence du corps des Pasdaran s’est développée dans les principales composantes de la vie politique ; au parlement où d’anciens officiers des Pasdaran occupent jusqu’à plus de 80 sièges, comme dans les municipalités où les factions et mouvances les plus dures liées aux Pasdaran ont pu s’imposer à la suite d’élections souvent frauduleuses.

Cette percée des Pasdaran dans toutes les sphères du pouvoir a été couronnée en 2005, grâce au soutien du Guide suprême, par l’arrivée à la présidence de la République islamique de Mahmoud Ahmadinejad, un ancien des forces spéciales du corps des Gardiens de la Révolution. Le nouveau président choisira les deux tiers de ses ministres parmi les Pasdaran. Ne se contentant pas des pouvoirs exécutif et législatif, ceux-ci ont par la suite étendu leur mainmise sur des pans entiers de l’économie par le biais de «fondations » richissimes et autres grandes entreprises, au point de con trôler aujourd’hui près de 60% des importations et 30% des exportations non-pétrolières du pays. Cette dépendance à des intérêts économiques et financiers importants fait des chefs Pasdaran une classe corrompue du complexe militaro-commercial, très vulnérable aux sanctions internationales. De fait, si ces dernières retardent l’approvisionnement et la modernisation des matériels militaires iraniens, elles contribuent également à ébranler la structure du corps des Pasdaran en touchant directement ses chefs «au portefeuille». Le durcissement des sanctions internationales a ainsi un véritable effet sur cette force, pourtant censée être le bouclier du système, et au-delà sur un régime dont le renversement – qui ne pourra se concrétiser qu’avec le concours de la nation iranienne et de sa résistance organisée – s’annonce de plus en plus imminent.

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