Accueil Marines du monde Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil
Marines du Monde
Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil
le 24 Novembre 2010

Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil
Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil

La stratégie nationale de Défense, adoptée en 2008 par le Brésil, semble donner à la mer et à la Marine brésilienne une place centrale dans la politique de sécurité et de développement du pays. Ce document marquet- il le renouveau de la Marine brésilienne ?

La stratégie nationale de Défense est centrée sur des actions stratégiques à moyen et long termes. Elle a pour objectif de moderniser la structure nationale de Défense, y compris la Marine du Brésil. Elle agit selon trois axes structurants : la réorganisation des Forces armées, la recomposition de leurs effectifs et la restructuration de l’industrie brésilienne de défense. Ce document marque, en effet, une nouvelle étape pour la Marine du Brésil, car en plus de relancer un large débat de société sur les sujets de Défense, il aboutira à sa reconfiguration.

Que représente la mer pour le Brésil aujourd’hui ?

Les chiffres suivants vous donneront la mesure de l’importance de la mer pour le Brésil. 80% de la population, 78% des recettes du pays, 93% de sa production industrielle, 85% de sa con - sommation électrique sont concentrées sur une bande littorale longue de 8500 km et large de 100 km. Notre domaine maritime, que nous appelons communément l’Amazonie bleue, d’une superficie de près de 4500000 km2, abrite 90 % de nos réserves de pétrole et 67% de nos réserves de gaz naturel, sans compter les autres ressources potentielles que l’on pourra y trouver. Plus de 30000 personnes vivent, par roulement, dans les bassins pétrolifères offshore sur des centaines de plates-formes posées à des distances allant de 80 à 270 km de la côte. Cet espace est sillonné par des centaines d’embarcations de soutien et de pétroliers. J’ajouterais que plus de 95% du commerce extérieur brésilien se fait par voie maritime pour une valeur, en 2009, d’environ 280 milliards de dollars. Le Brésil a clairement des intérêts politiques, économiques et militaires à préserver en mer. Il ne peut le faire qu’à partir d’une stratégie maritime qui prépare et dispose convenablement de ses forces.

Quelles sont les principales missions de la marine brésilienne aujourd’hui ?

La Marine du Brésil doit être une force moderne et équilibrée, disposant de moyens navals, aéronavals et en Fusiliers marins compatibles avec l’implication politico-stratégique de notre pays sur la scène internationale. Elle doit pouvoir intervenir aussi bien en mer que dans les eaux intérieures, seule ou de façon combinée, pour répondre à ses différentes missions : la défense de la souveraineté maritime du pays, la lutte contre les trafics (contrebande, drogue) et les nouvelles menaces (piraterie, terrorisme, crimes écologiques et immigration clandestine) mais aussi la sécurité de la navigation fluviale et la garantie de la sauvegarde de la vie humaine en mer connue internationalement par le sigle SAR (Search and Rescue). La Marine du Brésil est employée, dans son domaine maritime, au secours des victimes d’accidents impliquant des navires, des embarcations, des platesformes pétrolifères ou des aéronefs.

Disposez-vous des moyens suffisants pour assurer la sécurité du domaine maritime brésilien ?

La Marine du Brésil assure en permanence la surveillance, le contrôle et la défense de l’Amazonie Bleue. Nos moyens sont cependant encore insuffisants comparés aux besoins qu’impose l’immensité de notre domaine maritime. L’industrie brésilienne a été mobilisée pour répondre à ces besoins. Le programme de rééquipement de la Marine prévoit la construction, au Brésil, d’ici à 2030, de 62 patrouilleurs destinés à renforcer la surveillance de notre zone économique exclusive. Le premier d’entre eux, le Macaé, a été achevé et remis à la Marine en décembre 2009. Il patrouillera dans la zone des bassins pétrolifères d’Espirito Santo, Campos et Santos, la zone la plus active du pays sur le plan maritime. Nous avons par ailleurs fait appel à la coopération internationale pour compléter nos moyens. Le Brésil et la France ont signé, en décembre 2008, un partenariat stratégique qui prévoit notamment la construction de quatre sous-marins conventionnels et d’un sous-marin à propulsion nucléaire incluant un important transfert de technologie vers l’industrie navale brésilienne. Ces sous-marins sont d’une importance capitale pour la surveillance et la protection du domaine maritime brésilien.

Cet aspect du partenariat stratégique avec la France pour le développement de votre flotte sous-marine est mis en oeuvre à travers un accord avec DCNS. Que prévoit-il exactement ?

La coopération établie avec DCNS prévoit la fourniture de matériels et la prestation de services pour la construction – comme je viens de l’évoquer – de quatre sous-marins conventionnels, ainsi que le transfert de technologie pour le projet et la construction d’un sous-marin à propulsion nucléaire, limitée à la part nonnucléaire. Elle prévoit également le transfert de technologie pour la cons truction d’une nouvelle base navale et d’un nouveau chantier, adaptés à la construction de sous-marins à propulsion nucléaire.

De combien de sous-marins à propulsion nucléaire le Brésil veut-il se doter et à quelle fin ?

Le partenariat stratégique signé avec la France prévoit la construction d’un seul sous-marin à propulsion nucléaire. L’objectif poursuivi est parfaitement résumé dans le décret n°6703, daté de 2008, qui approuve la stratégie nationale de Défense. Selon ce texte, l’une des priorités de la Marine brésilienne est : « (…) de s’assurer les moyens d’interdire l’usage de la mer à n’importe quelle concentration de forces ennemies qui s’approcherait du pays par voie maritime. (…) Pour assurer cet objectif, le Brésil disposera d’une force navale sous-marine d’envergure, composée de sous-marins conventionnels et de sous-marins à propulsion nucléaire. Le Brésil maintiendra et développera sa capacité à concevoir et à fabriquer aussi bien des sousmarins conventionnels qu’à propulsion nucléaire. Il accélérera, pour cela, sa politique d’investissements et de partenariat. Il armera les sous-marins, conventionnels et nucléaires, de missiles et développera ses propres moyens pour les fabriquer et les tirer. Il tentera d’obtenir toujours plus d’autonomie dans les technologies qui guident les sous-marins et leurs systèmes d’armement et qui leur permettent d’agir en réseau avec les autres forces navales, terrestres et aériennes ». Ce texte confirme d’une part l’importance du nucléaire pour le Brésil, tant pour son développement que pour sa Défense, et d’autre part la nécessité de voir ce programme de développement de notre force sous-marine générer des retombées commerciales, industrielles et technologiques pour le pays.

Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil
Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil

Le Brésil prévoit-il de développer sa propre industrie navale de défense ?

L’ambition de la Marine du Brésil de développer l’industrie navale de Défense nationale est flagrante, tant pour son propre intérêt que pour le développement économique et politique du pays. La dynamique est déjà engagée avec la construction nationale de frégates, de corvettes, de patrouilleurs et de sous-marins ; avec la conception, le développement et l’intégration de systèmes de combat mais aussi de divers autres produits brésiliens liés, à titre d’exemples, à la guerre électronique, aux systèmes de contrôle de propulsion, aux munitions pour l’artillerie navale, au système de lancement de torpilles, aux systèmes stabilisés pour le soutien aux opérations aériennes ou à la direction de tir de certaines armes. La création, en 1982, d’EMGEPRON (Entreprise de Gestion des Projets navals), destinée spécifiquement à promouvoir l’industrie navale de défense brésilienne, souligne l’importance qu’attache le Brésil à la constitution d’une industrie nationale de défense.

Quels sont, plus précisément, les besoins de la Marine brésilienne ?

Outre le développement de notre force sous-marine avec la mise en oeuvre, évoquée plus haut, d’ici à 2015, de 4 sousmarins à propulsion conventionnelle, de type Scorpène, et d’un sous-marin à propulsion nucléaire, nous prévoyons également le développement de nos moyens de surface hauturiers avec la construction de 11 nouvelles unités: 5 escorteurs, 5 patrouilleurs océaniques et un navire de soutien logistique. Les cinq escorteurs se substitueront aux bâtiments existants qui ont déjà été modernisés mais qui auront près de 45 ans de service à l’orée de la prochaine décennie. Les cinq patrouilleurs océaniques seront assignés à la surveillance et au contrôle de l’Amazonie bleue. Ils pourront également mener des actions de recherche et de sauvetage. Après l’accident du vol 447 d’Air France, nous avons en effet ressenti le besoin de posséder des navires de moyenne portée, capable d’opérer avec hélicoptères, et disposant d’une autonomie suffisante pour demeurer longtemps en mer, évitant ainsi la perte de temps précieux que représentent des allers-retours au port pour réapprovisionnement. Le navire de soutien logistique dont nous prévoyons également de nous doter répond à ce besoin d’améliorer la permanence à la mer de nos bateaux.

Quelle relation entretenez-vous avec la Marine française ?

Le partenariat stratégique et les accords qui ont, à ce jour, été signés entre le Brésil et la France ont contribué au renforcement des relations entre nos deux marines. Cela s’est confirmé par une plus grande coopération à travers notamment des cours ou des stages, mais aussi par des contacts plus fréquents, des visites bilatérales à différents niveaux et par l’ouverture du partenariat stratégique à de nouveaux domaines d’action. Pour la Marine du Brésil, ce partenariat restera avant tout basé sur une coopération technologique approfondie. Dans le cadre scientifique et académique, nous allons en effet privilégier la promotion des technologies de haut niveau. Nous allons faciliter la coopération universitaire avec pour objectif la formation croisée d’ingénieurs et le renforcement des liens entre les centres de recherche. La formation professionnelle fera l’objet d’une attention particulière. À titre d’exemple, le 16 septembre 2010, a été inaugurée, à Lorient, l’Ecole de conception de sous-marins mise en place par DCNS. Celle-ci est spécialement conçue pour le transfert de technologie du projet de sous-marin nucléaire, à l’exception de la propulsion nucléaire, aux ingénieurs navals de la Marine du Brésil, comme cela est arrêté dans notre Programme de développement de sous-marins (PROSUB).

Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil
Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil

Le Brésil est présenté comme une nouvelle puissance. Un nouvel ordre mondial est-il en train de se mettre en place ?

Où sera, selon vous, son centre de gravité? L’ordre mondial est en permanente évolution. Le Brésil et la France conjuguent et coordonnent leurs efforts, afin de contribuer à la réforme de la gouvernance internationale, afin de l’adapter aux équilibres politiques, économiques et humains contemporains et à augmenter la capacité de la communauté internationale à faire face aux défis globaux. Le Brésil et la France ont réaffirmé leur attachement au rôle fondamental des Nations unies, et en particulier, leur volonté d’élargir le Conseil de sécurité à de nouveaux membres. Nos deux pays ont réitéré leur volonté d’agir conjointement pour le renforcement du multilatéralisme, la préservation de la paix et de la sécurité internationale, la non prolifération et le désarmement, la conservation de l’environnement et la promotion du développement durable avec une justice sociale. Ainsi, afin de se concentrer sur le multilatéralisme et l’amélioration des relations internationales, se doit-on d’éviter les centres de gravités spécifiques.

Partager cet article :

Retour Abonnez-vous à Marine&Océans

À lire aussi dans cette rubrique

Les articles les plus lus

Accueil Marines du monde Entretien avec Amiral Julio Soares de Moura Neto, Commandant de la Marine du Brésil