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En mission à bord d’un sous-marin nucléaire d’attaque
le 22 Février 2013

Crédit photo : © Marine Nationale
Crédit photo : © Marine Nationale

Les six sous-marins nucléaires d’attaque dont dispose la France lui confèrent son statut de puissance maritime. A la veille de leur remplacement par six unités de nouvelle génération, embarquement à bord d’un de ces redoutables chasseurs stratégiques dans les profondeurs de la Méditerranée.

Une fine silhouette noire glisse sans bruit dans la rade de Toulon en ce début de soirée d’hiver. Seuls le clapot venant lécher la coque et le vent sifflant sur le massif viennent troubler l’environnement proche du Saphir, un des six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) dont dispose la Marine nationale française.

Deux à trois bâtiments de ce type sont en mer en permanence tout au long de l’année et participent aux cinq fonctions stratégiques[1] confiées au ministère de la Défense. Le SNA est un  capital ship, c’est-à-dire un instrument stratégique conférant à la France la maîtrise des espaces sous-marins et donc le statut de puissance maritime à part entière. Ce statut est réservé aux seuls détenteurs de sous-marins nucléaires d’attaque.

Crédit photo : © Marine Nationale
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Peu de personnes soupçonnent que 2 500 tonnes - soit l’équivalent de 2 500 Renault Clio - et 75 hommes[2] se déplacent sous cet aileron fendant l’eau. On entend un peu plus loin le bruit de la vedette de gendarmerie et de l’embarcation rapide des fusiliers marins, armes parées, l’accompagnant lors de sa sortie. Le sous-marin, peu manœuvrant et vulnérable en surface, doit être escorté à proximité des côtes avant de plonger, afin d’éloigner les navires présentant un danger pour lui.

Des hommes vêtus de combinaisons noires, étanches et chaudes, s’affairent sur les plages avant et arrière du bâtiment affleurant l’eau, sous la houlette du maître Cédric F., patron du pont, la « maman » de l’équipage. Les apparaux[3] de manœuvre sont rangés. L’antenne linéaire remorquée (ALR) est mise à l’eau avec l’aide d’un remorqueur dédié. Ce sonar de plusieurs centaines de mètres de long sera tracté par le sous-marin durant toute sa mission. Il lui permet de capter à grande distance les indiscrétions basses fréquences de ses cibles. Le rituel est immuable à chaque départ en mission. Une fois la manœuvre terminée, le SNA peut accélérer et poursuivre sa sortie vers le grand large. Les plages sont inspectées une ultime fois afin de s’assurer qu’aucun corps étranger ne vienne perturber l’écoulement de l’eau sur la coque lorsque le sous-marin sera en immersion.

Les dispositions préparatoires à la prise de plongée sont en cours à bord. Toutes les installations sont contrôlées, les ouvertures de coques et les tuyaux inspectés, les compartiments vérifiés. L’enseigne de vaisseau Brice K., jeune chef du quart, ferme personnellement le dernier panneau reliant le sous-marin avec l’air extérieur après avoir mis la passerelle en tenue de plongée puis descend au poste de conduite de la navigation et des opérations (PCNO).

Crédit photo : © Marine Nationale
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Le premier maître David D., maître de central, la partie « navigation » du PCNO, déroule sa check-list. Il est le chef d’orchestre de la vie à bord et de la sécurité du bâtiment. Au bout de quelques minutes, il annonce Sous-marin paré à plonger ! Le chef du quart, avec l’aval du commandant, donne alors l’alerte afin de faire descendre le SNA à l’immersion périscopique, c’est-à-dire juste sous la surface. Les ordres sont retransmis dans tous les compartiments afin d’attirer l’attention de l’ensemble de l’équipage. Les purges sont ouvertes, permettant à l’air de s’extirper en sifflant des ballasts.

Le sous-marin s’enfonce dans les flots noirs de la Méditerranée et disparaît sous la surface en moins de deux minutes. Le bâtiment est balancé en assiette négative puis positive sous les mains expertes du barreur afin de s’assurer qu’aucune bulle d’air ne reste dans les ballasts, source d’instabilité et d’indiscrétion. Il revient ensuite à l’immersion périscopique et les périscopes sont hissés afin de vérifier la situation tactique autour du SNA pendant la ronde d’étanchéité. Les comptes rendus arrivent rapidement. Le bâtiment est étanche. Le commandant, serein, peut coucher ses ordres pour la nuit dans le journal de navigation. Les directives sont transmises à tous les postes de quart. Le sous-marin s’enfonce en silence dans les profondeurs et rallie en toute discrétion sa prochaine zone de patrouille.

Crédit photo : © Marine Nationale
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Une préparation minutieuse et exigeante

Tous ces gestes, les réactions aux éventuels incidents et avaries, ont été répétés par chaque membre de l’équipage et contrôlés par les instructeurs de l’école de navigation sous-marine durant les deux mois d’entraînement à terre qui précède une mission. Les équipes ont ensuite été testées « en situation », pendant trois semaines à bord, dans toutes les configurations et scenarii possibles, avant que la division « entraînement » de l’escadrille des SNA, véritable pôle d’audit externe, ne leur attribue le blanc-seing « qualifié opérationnel sans restriction ». Ce fut le cas de l’équipage « bleu » du Saphir après cette période réussie de qualification.

Avant le départ définitif, le bâtiment a également passé cinq semaines dans les mains expertes de l’industriel DCNS pour une révision et la correction de ses avaries. Simultanément, l’équipage conduit une part importante des travaux, prépare le bâtiment pour sa future mission, embarque ses armes tactiques (torpilles filoguidées F17mod2, missiles Exocet SM39) ainsi que des vivres pour environ deux mois. Sous-marin et équipage ont donc été auscultés, vérifiés, réparés et préparés pour avoir tous les voyants au vert le jour J, le jour du départ. La première plongée du SNA qui vient de se dérouler sans incident en est la preuve.

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Les hommes du Saphir sont également préparés mentalement pour leurs métiers et les quatre mois de mission à venir. La famille est bien évidemment au cœur des préoccupations. La stabilité émotionnelle des équipages impose de savoir que chez soi tout se déroule normalement. Dans le cas contraire, il serait en effet difficile de rester isolé durant des mois loin des siens. Le contexte familial est donc particulièrement suivi avant le départ en mission. Le capitaine de frégate Benoit F., commandant en second, avec l’aide du patron du pont et des représentants de catégories, tente de percevoir en permanence les éventuels soucis familiaux de ses sous-mariniers afin de les aider au mieux avant l’appareillage définitif, quitte à en laisser un à terre si le problème devient insoluble.

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Seuls les volontaires sont admis à servir sur sous-marin. Si n’importe qui peut prétendre à devenir sous-marinier, tout le monde ne le reste pas, car ce métier passionnant est exigeant et contraignant. Le personnel à bord est donc extrêmement motivé et assez jeune. La moyenne d’âge est de 28 ans. Le plus jeune est le « garçon », le matelot Kevin M., 19 ans, futur cuisinier. Il fait la plonge et aide aux cuisines. Il est une « petite main » précieuse pour tous les travaux généraux de service courant. Le plus ancien est le « vieux », le pacha ou le commandant selon les appellations, le capitaine de frégate Olivier B., 39 ans.

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Douze ans pour former un commandant de SNA

Il faut environ douze ans pour former un commandant de SNA. Il doit passer par deux ans de formations théoriques, quatre postes à responsabilité, plus de dix cycles opérationnels et environ 15 000 heures de plongée. Il doit, pour terminer, effectuer le fameux cours de commandement ou COURCO. Chaque étape est qualifiante. Tout poste, cours, formation ou entraînement non validé peut se transformer en siège éjectable. En particulier le COURCO, saint Graal et bête noire pour tout officier sous-marinier souhaitant commander un jour. Sans lui, point de salut : un départ des forces sous-marines est inévitable ! Créé par les Britanniques après la Première Guerre mondiale pour limiter le trop fort taux d’attrition de leurs sous-marins, il a pris le nom de Perisher. Et il le porte bien : un quart à un tiers des stagiaires échouaient à chaque cours. Ce taux reste valable de nos jours, chez les anglo-saxons comme dans la Marine française. Véritable test grandeur nature, sur simulateurs puis à la mer, il est fait pour tester les futurs commandants dans toutes les situations et savoir s’ils sauront prendre les bonnes décisions, même, et surtout, sous une forte pression. Ces principes de sélection très rigoureux sont nécessaires. Le sous-marin est en effet une machine extrêmement complexe à piloter et un système d’hommes non moins facile à commander dans des situations opérationnelles tendues.

Cette sélection drastique est également valable pour l’ensemble de l’équipage, à tous les niveaux. Mais le sous-marin est une formidable école de vie. Les hommes sont éduqués, dès leur entrée dans les forces sous-marines, à comprendre et à mettre en œuvre cet outil extraordinaire que constitue le sous-marin, à cohabiter et à s’entraider. Le challenge est de bon niveau mais ils sont constamment aidés à le relever. Le compagnonnage est une religion d’état à bord : les anciens assistent en permanence les plus jeunes afin de les faire progresser. Tous les moyens de réussir sont donnés, pourvu que l’on sache faire preuve de rigueur, d’opiniâtreté et du goût de l’effort. Sous-marinier est un métier extraordinaire fait par des hommes « presque » ordinaires.

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Un instrument de puissance indispensable

Quelques jours après un transit discret via le détroit de Sicile, le Saphir est en approche de sa zone d’opérations devant l’un des pays du pourtour méditerranéen. L’équipage tourne par bordée. La moitié d’entre eux est à son poste de quart afin de diminuer les temps de réaction et de disposer des meilleures personnes aux différents postes. L’autre moitié vaque à ses occupations : entretien du matériel, débriefing des quarts précédents, préparation des suivants et repos.

Le SNA a « repris la vue » à proximité des côtes. Il est juste sous la surface, à vitesse réduite pour minimiser son sillage. Le commandant au périscope vérifie la situation tactique pendant que tous les senseurs du sous-marin sont en alerte : les émissions radars, les communications radios, les signaux sonars sont enregistrés et interprétés. Une trace sonar apparaît en direction de la côte à proximité de la sortie du port. Le premier maître Benjamin L., analyste de quart ou « oreille d’or », s’empare de l’écoute du sonar de flanc et bascule l’analyse sur son poste de travail. Il ferme les yeux, fait le vide, les mains sur les écouteurs, puis regarde son écran et annonce : Sensation de vitesse, supérieure à 30 nœuds, trois hélices, probable vedette type Osa[4]. Le commandant, faisant confiance à la classification de son spécialiste sonar, fait affaler tous les mâts, plonge à l’immersion de sécurité et entame une chasse vers la vedette à la vitesse maximale. Une demi-heure plus tard, après un savant calcul d’interception, le SNA reprend la vue à proximité de la vedette et confirme la classification annoncée. Il en profite pour observer en toute impunité le comportement du bâtiment, tout en contrôlant son indiscrétion pour éviter la contre-détection. La signature acoustique et électromagnétique de l’Osa sont mises à jour, ses communications espionnées. Elle sera désormais aisément classifiable pour les prochains jours de patrouille.

Le SNA aurait tout aussi bien pu couler ce bâtiment si la situation l’avait exigé. Son don d’ubiquité, l’ennemi ne sachant jamais où il se trouve précisément, sa discrétion et sa puissance de feu en font un redoutable chasseur et font peser une menace permanente sur sa zone de responsabilité. C’est un vecteur stratégique et un instrument de puissance maritime dont un pays aux ambitions internationales, comme la France, pourrait difficilement se passer. C’est une des raisons qui ont conduit à la poursuite du programme Barracuda et au remplacement, prévu nombre pour nombre, des SNA type Rubis.

Six bâtiments remplacés nombre pour nombre

Le premier Barracuda, le Suffren, sera admis au service actif en 2017. Les innovations de cette classe de SNA sont multiples. Les domaines de la discrétion et de la détection acoustiques ainsi que le système de combat bénéficieront des avancées technologiques réalisées sur Le Terrible, le dernier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) de nouvelle génération. Ses capacités de détection au-dessus de la surface, de transmissions et d’interopérabilité seront également considérablement accrues. Deux avancées majeures viendront enfin parfaire le futur fleuron des forces sous-marines : une capacité de frappe contre terre dans la profondeur via le missile de croisière navale (MDCN) et une aptitude à déployer ou soutenir discrètement des forces spéciales, via un sas pour nageurs intégré et un dry deck shelter (DDS) qui peut être installé sur la plage arrière.

Ces futurs SNA constitueront de redoutables plates-formes à vocation stratégique permettant de réaliser pleinement l’ensemble du spectre des missions dévolues à cette classe de porteur. Ce programme majeur étant enfin essentiel à la permanence de la dissuasion nucléaire à la mer, il est raisonnable de penser qu’il sera mené à son terme, malgré les périodes de coupes budgétaires à venir… à moins de vouloir réduire les ambitions françaises sur la scène internationale.

* Le capitaine de frégate Olivier Burin des Roziers, actuellement stagiaire de la 20ème promotion de l’Ecole de guerre française,  a commandé le patrouilleur La Gracieuse en Guyane française ainsi que l’équipage bleu du sous-marin nucléaire d’attaque Saphir.  


[1]Cinq fonctions stratégiques ont été définies par le Livre blanc de 2008 : la dissuasion, la connaissance et l’anticipation, la prévention, l’intervention et la protection.

[2]Les équipages de SNA, contrairement aux autres bâtiments de la Marine, ne sont aujourd’hui pas féminisés.

[3]On appelle apparaux de manœuvre tous les appareils qui concourent à l'exécution de ces opérations : guindeaux, treuils, bossoirs, ligne de mouillage, aussières ...

[4]Code Otan d'une classe de patrouilleurs rapides lance-missiles développés pour la marine soviétique au début des années 1960 et vendus à de nombreuses marines dans le monde.


 

La France s’apprête à renouveler ses sous-marins nucléaires d’attaque

Les sous-marins Barracuda sont destinés à succéder entre 2017 et 2027 aux sous-marins du type « Rubis en version Améthyste » actuellement en service dans la marine française. Les capacités de mission du Barracuda couvriront la collecte du renseignement, les opérations spéciales (avec déploiement de commandos et forces spéciales), la lutte contre les navires de surface et la lutte anti-sous-marine, les frappes en direction de la terre, ainsi que la participation à des opérations interarmées, chaque fois que son interopérabilité et ses capacités associées (discrétion des communications, liaisons de données tactiques, etc.) seront requises. Le Barracuda aura la capacité de mettre en œuvre plusieurs types d‘armes : futures torpilles lourdes F21, missiles antinavires SM39 et Missile de Croisière Naval (MdCN).

Le programme Barracuda, l’un des plus importants qui soient pour le renouvellement des forces navales françaises, occupe une place majeure dans le plan industriel du Groupe. Il devrait mobiliser les équipes et les moyens industriels de DCNS jusqu’en 2027.

La Direction générale de l’armement (DGA) a notifié en décembre 2006 le marché global de réalisation du programme Barracuda à DCNS, maître d’œuvre d’ensemble du navire, et à AREVA TA, maître d’œuvre de la chaufferie nucléaire embarquée. La tranche ferme du marché porte sur le développement et la réalisation du premier sous-marin de la série de six, le Suffren. Le contrat comprend également le maintien en condition opérationnelle des sous-marins dans leurs premières années de service. Les deux tranches conditionnelles affermies par la DGA en 2009 et 2011 portent sur la réalisation des deuxième et troisième de série, le Duguay-Trouin et le Tourville.

Source DCNS

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