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Trophée Jules Verne, l’épopée des Géants
le 24 Février 2012

Loïck Peyron est l’un des marins français les plus titrés (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)
Loïck Peyron est l’un des marins français les plus titrés (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)

Le 6 janvier 2012, Loïck Peyron et son équipage bouclent le tour du monde à la voile sans escale et sans assistance en 45 jours, 13 heures, 42 minutes et 53 secondes. Ils sont le huitième équipage depuis 1993 à s’adjuger le prestigieux Trophée Jules Verne imaginé en 1990 par le navigateur breton Yves Le Cornec. Retour sur vingt ans d’une épopée française.

L’Histoire commence à Londres à la fin du XIXe siècle avec Phileas Fogg, le héros anglais d’un roman de Jules Verne. Gentleman riche et excentrique, Fogg parie
20 000 livres sterling avec ses collègues du Reform Club qu’il accomplira le tour du monde en 80 jours en utilisant toutes les possibilités offertes par l’énergie vapeur et la révolution industrielle triomphante : le rail, les navires à propulsion mécanique, le canal de Suez… Aussitôt dit, il se lève et déclenche son chronomètre suivi de Passepartout son domestique français. À la fin du XXe siècle, grâce à la formidable amélioration des performances des multicoques océaniques initiée par Éric Tabarly auquel une génération de marins français audacieux a emboîté le pas, la marine à voile a accompli des progrès qui laissent entrevoir la possibilité de réaliser le pari de Phileas Fogg sans autre énergie que celle du vent. L’idée d’un défi nautique récompensant le tour du monde à la voile le plus rapide en équipage, sans escale et sans assistance, germe dans la tête du navigateur breton Yves Le Cornec et d’un collège de compétiteurs fameux.

Bruno Peyron et les treizemembres de son équipage (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)
Bruno Peyron et les treizemembres de son équipage (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)

En 1990 naît le Trophée Jules Verne. Le principe est simple. Il consiste – au départ d’une ligne imaginaire reliant le phare de Créac’h sur l’île d’Ouessant au phare du Cap Lizard en Angleterre – à s’élancer autour du monde en plongeant dans l’Atlantique vers l’hémisphère sud – laissant à bâbord le cap de Bonne-Espérance, le cap Leeuvin et le cap Horn – et à naviguer entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants, à la limite de l’Antarctique, porté par des vents d’ouest et une houle qu’aucun continent n’arrête.

Loïck Peyron (à la barre) est un skipper surdoué et souriant (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)
Loïck Peyron (à la barre) est un skipper surdoué et souriant (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)

Entre l’Indien et le Pacifique, sous les latitudes les plus inhospitalières de la planète, se trouve le plus vaste désert océanique du monde semé d’icebergs et de growlers, à l’écart des grandes routes maritimes. C’est le grand Sud, le royaume des Albatros loin de la terre des vivants. Après le Horn, on peut revivre enfin dans l’Atlantique, direction plein nord pour recouper la ligne en sens inverse. Le trophée est ouvert à tout type de bateau propulsé par la seule force du vent.

1993-2005 Peyron, Blake, Kersauson
et les autres…

Bruno Peyron (PHOTOS : DR)
Bruno Peyron (PHOTOS : DR)

Le 20 avril 1993, l’équipage de Commodore Explorer, le catamaran du Baulois Bruno Peyron, le frère aîné de Loïck, devient le premier détenteur du Trophée Jules Verne en 79 jours, 6 heures, 15 minutes. Le temps de référence est ainsi établi juste sous la barre fatidique des 80 jours. La réalité dépasse déjà la fiction et la chasse au record est lancée.

Peter Blake (PHOTO : DR)
Peter Blake (PHOTO : DR)

L’année suivante, le catamaran Enza du Néo-Zélandais Peter Blake et le trimaran d’Olivier de Kersauson Lyonnaise des Eaux Dumez, qui avaient échoué précédemment, s’élancent à la poursuite du chronomètre et vont se livrer sur tous les océans du Monde à un duel héroïque qui restera dans les annales. Le 1er avril 1994, l’équipage anglo-saxon ravit aux Français le trophée en 74 jours, 22 heures, 17 minutes abaissant de plus de quatre jours le temps de Bruno Peyron. Olivier de Kersauson boucle son tour en 77 jours et 5 heures au terme d’une poursuite magnifique. Après une carrière de marin exceptionnelle où il a tout gagné, Peter Blake est adoubé chevalier commandeur de l’ordre de l’empire britannique et anobli par la reine d’Angleterre. Sir Peter Blake, retiré de la course au large avait choisi de se dédier à la protection de l’environnement et à la promotion de l’écologie à bord de son Seamaster – ex-Antarctica de Jean-Louis Étienne qui explore aujourd’hui les pôles sous le nom de Tara – lorsqu’en décembre 2001, il est tragiquement assassiné par des pirates, sur l’Amazone… pour une montre.

Olivier de Kersauson (PHOTO : DR)
Olivier de Kersauson (PHOTO : DR)

Entre 1995 et 1997, au bout de trois nouvelles tentatives, Olivier de Kersauson qui croit à l’avenir des trimarans et qui surtout ne renonce jamais est enfin récompensé de tous ses efforts. Sur son bateau rebaptisé Sport-Elec, il connaît le 6 mai 1997 la joie de devenir en 71 jours 14 heures et 22 minutes le troisième détenteur du Jules Verne et améliore de plus de trois jours le record de Peter Blake. En 1998, un équipage féminin anglo-saxon sur le catamaran Enza rebaptisé Royal Sun Alliance pour l’occasion démâte au large du cap Horn. Il faut construire de nouveaux bateaux. En 2002, mobilisant des moyens financiers considérables, une nouvelle génération de multicoques plus grands et plus puissants voit le jour.

Une fois encore Bruno Peyron et Olivier de Kersauson vont s’affronter, catamaran contre trimaran, à la poursuite du chronomètre… Orange contre Géronimo. Kersauson abandonne au large du Brésil alors qu’après deux départs Bruno Peyron améliore de plus d’une semaine le temps établi par Kersauson en 1997, en franchissant la ligne le 5 mai après 64 jours, 8 heures et 37 minutes de circumnavigation.

En 2003, la chasse au record ne s’arrête pas. Olivier de Kersauson boucle un tour du monde sans ravir le Trophée à son compétiteur. Ellen Mac Arthur, la jeune héroïne anglaise du Vendée Globe qui a repris Orange sous les couleurs de son sponsor Kingfisher démâte dans l’océan Indien. L’année suivante, en 2004, Olivier de Kersauson sur Géronimo, après deux départs, améliore d’une journée le record d’Orange en 63 jours, 13 heures et 59 minutes.

Cette année- là, le milliardaire aventurier américain Steve Fosset, sur son catamaran Cheyenne accomplit également un tour du monde à la voile record en 58 jours
9 heures et 22 minutes qui ne sera pas homologué par le jury du Trophée Jules Verne. L’Américain disparaîtra en 2007 aux commandes de son avion au dessus du désert du Nevada. Bruno Peyron met alors au point un nouveau catamaran géant Orange II avec lequel, le 16 mars 2005, il écrase de près de 13 jours le temps de Kersauson en 50 jours, 16 heures et 20 minutes. À ce stade trois hommes seulement et leur équipage se sont disputés à six reprises le Trophée Jules Verne : Bruno Peyron, trois fois, Olivier de Kersauson deux fois et Sir Peter Blake une fois…

Quatre catamarans menés par Peyron et Blake et les deux trimarans d’Olivier de Kersauson. En douze ans le temps du record a été abaissé de 29 jours et il appartient toujours à Bruno Peyron.

Franck Cammas (PHOTO : DR)
Franck Cammas (PHOTO : DR)

2006-2012 Cammas, Bidégorry,
 et toujours Peyron !

2006, le temps ne suspend pas son vol, une page de l’histoire du Trophée à peine tournée, une autre s’ouvre dans laquelle de nouveaux bateaux et de nouveaux skippers vont s’affronter. Les voiliers sont désormais des trimarans conçus pour la chasse aux records par les architectes Marc Van Peteghem et Vincent Lauriot-Prévost du cabinet VPLP qui a dessiné les deux maxi d’Olivier de Kersauson – l’homme qui croyait aux trimarans contre les autres – et qui ont déjà accroché deux trophées. Groupama III et Banque Populaire V, mis à l’eau respectivement en 2006 et 2008, vont bénéficier de la valeur inestimable de cette expérience accumulée. Les personnalités aussi sont différentes.

Aux aventuriers de la mer, rugueux et indépendants, ont succédé des sportifs de haut niveau, régatiers hyper affûtés qui ressemblent par certains côtés à des cadres de grandes entreprises, entreprises de records océaniques certes, mais c’est déjà peut-être le signe annonciateur de temps moins poétiques. Franck Cammas, né au bord de la Méditerranée, est un provençal qui s’est exilé en Bretagne. Le skipper de Groupama III appartient à cette nouvelle génération de navigateurs formée à l’école de la solitaire du Figaro qui fait actuellement ses premières armes en équipage et qui est naturellement moins intimidée par les périls du grand sud que les anciens. Après un chavirage en 2008 au large de la Nouvelle-Zélande – le premier dans l’histoire du Trophée – puis le bris d’un flotteur au onzième jour de course en 2009, il réussit à la troisième tentative, le 20 mars 2010, à devenir le quatrième homme à détenir le Trophée Jules Verne en 48 jours, 7 heures, 44 minutes. Encore plus de deux jours de gagné !

Banque Populaire V est le plus grand trimaran jamais construit (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)
Banque Populaire V est le plus grand trimaran jamais construit (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)

À l’automne 2010, Pascal Bidégorry, le capitaine de Banque Populaire V se positionne en rade de Brest à l’affût d’une météo favorable. Banque Populaire V est
le plus grand trimaran jamais construit, 40 mètres qui peuvent porter un peu plus de
1 000 mètres carrés de voilure. Avec ce bateau, le marin basque a pulvérisé le record de la traversée de l’Atlantique que détenait Cammas en 3 jours, 15 heures, 25 minutes, soit plus de 32 nœuds de moyenne. Il détient le record de distance en 24 heures avec 908,2 milles parcourus à plus de 37 nœuds de moyenne.

Pour remporter le record, il fallait à Loïck Peyron une bonne météo (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)
Pour remporter le record, il fallait à Loïck Peyron une bonne météo (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)

Le samedi 22 janvier 2011, Pascal Bidégorry pour qui « ce bateau dépasse ce que l’on pouvait imaginer » pense avoir mis au point la meilleure machine du monde lorsqu’il s’élance enfin à l’assaut de son premier record. Le 4 février, dérive brisée, il est contraint à l’abandon. Le destin se montre alors cruel car c’est un autre que lui qui va récolter les lauriers de la gloire. En juin 2011, Pascal Bidégorry est « débarqué » par son sponsor qui désigne à sa place un nouveau patron dont le palmarès n’est plus à démontrer. Loïck Peyron tombe à pic, il est comme toujours « the right man at the right moment »… C’est un skipper surdoué et souriant qui a l’air de faire croire aux autres que tout est facile. Il réunit alors trois choses pour réussir : un bon bateau, un bon équipage et un bon capitaine. Mais il fallait encore une bonne météo, c’est-à-dire cette chance sans laquelle aucun effort n’est couronné de succès. Si la fortune a élu Loïck Peyron c’est parce qu’il y était prêt. Son exploit d’aujourd’hui vient de loin et, lucide, il sait bien que sa gloire éphémère repose sur les épaules de tous les marins qui l’ont précédé. Même s’il ne faut jamais bouder son plaisir ce qui compte au fond, ce qui est beau et vraiment émouvant, c’est l’effort que tous ces hommes ont mis au service de cette magnifique épopée.

Le Trophée Jules Verne est une course de géants (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)
Le Trophée Jules Verne est une course de géants (PHOTO : BANQUE POPULAIRE)

Ainsi, dix-huit ans après la première boucle autour de la mer de son frère Bruno, Loïck entre à son tour dans la légende du Trophée Jules Verne le 6 janvier 2012 en 45 jours, 13 heures, 42 minutes, plus de deux jours de moins que Cammas en 2010 et trente-quatre jours devant son frère en 1993. Il est le cinquième capitaine à inscrire son nom dans l’histoire du Jules Verne et le huitième bateau : quatre catamarans, quatre trimarans, tous dessinés par les architectes du cabinet VPLP.

Sur huit records les frères Peyron en détiennent quatre. Avec eux, le Trophée est devenu plus qu’une passion française, c’est une affaire de famille !


* Navigateur.

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