L’Homme et le changement climatique menacent les poissons d’eau douce en France

« Même quand il y a des efforts sur certains poissons, le fait qu’on soit face à des changements climatiques et à des aménagements empêche certaines espèces de remonter la pente », explique le professeur au Museum national d’Histoire naturelle, Philippe Keith, qui a participé à l’actualisation de la « Liste rouge » de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) présentée ce jeudi.

Sur les 80 espèces étudiées, six ont disparu (dont trois qui n’existaient que sur le territoire métropolitain), quatre sont en danger critique d’extinction, six en danger et cinq jugées vulnérables.

Certains types d’esturgeons, d’anguilles, de loches, de brochets font partie des 15 espèces de poissons d’eau douce menacées d’extinction.

En tout, ce sont 39% des espèces, contre 30% en 2013, qui sont considérées comme menacées ou quasi menacées (qui correspond à une tendance à la baisse du nombre d’individus sans assez de données pour confirmer l’inquiétude).

En cause, la présence de l’Homme qui construit des digues, érige des barrages (empêchant les migrations), draine les rivières pour l’irrigation, prélève de l’eau, extrait des granulats et altère donc le milieu naturel.

Des efforts ont permis d’améliorer la situation de certaines espèces, comme le saumon atlantique, qui vit en mer mais remonte les rivières pour se reproduire en eau douce, et qui est classé quasi menacé.

– Pas de nouvelle extinction –

Les saumons de la Loire ont fait l’objet d’une politique spécifique de gestion, de réintroduction, de reproduction et certains barrages ont été supprimés.

« Mais ce sont d’énormes efforts qui ne sont pas récompensés parce que l’espèce est particulièrement sensible au réchauffement climatique », analyse Philippe Keith, inquiet de voir les températures de l’eau monter dans certains sites de reproduction.

Le rapport de l’UICN attire l’attention sur « la situation des poissons migrateurs amphihalins (saumons, esturgeons, anguilles, NDLR), déjà préoccupante lors de la première évaluation en 2010 », qui se confirme en 2019: « neuf espèces sur treize sont menacées ou quasi menacées et une autre a disparu ».

L’esturgeon européen, victime de braconnage sur ses oeufs qui servent au caviars, est particulièrement menacé, tout comme la grande alose, l’anguille européenne et le chabot du Lez, tous classés en « danger critique », c’est-à-dire que leur population est en baisse constante et inquiétante depuis plusieurs années.

« Au XXe siècle on pêchait des centaines de tonnes d’esturgeons, aujourd’hui c’est une espèce protégée mais les femelles mettent 20 à 25 ans pour atteindre la maturité et pouvoir se reproduire. C’est 15 ans pour les mâles, donc le renouvellement de la population est très lent », détaille le professeur du Museum.

Autre agression pour les saumons, brochets et beaucoup d’autres poissons, la pollution de l’eau, principalement due aux pesticides utilisés dans les champs, qui rejoignent les eaux douces lorsque la pluie lessive les sols.

Point positif de l’année: aucune nouvelle espèce ne vient s’ajouter à la liste des poissons que l’on ne peut plus observer en France métropolitaine (esturgeon noir, aphanius d’Espagne, cyprindonte de Valence) ou nulle part dans le monde (bezoule, corégone fera, corégone gravenche).

L’apron du Rhône, poisson allongé, de couleur brun-jaunâtre, parfois grise, arborant trois ou quatre bandes noires horizontales, est passé d’espèce « en danger critique » à « en danger » cette année.

Endémique du bassin du Rhône, cette espèce a vu sa population régresser de 90% par rapport au XXe siècle. Des opérations de réintroduction (notamment dans la Drôme), de conservation et de restauration des habitats ont permis d’abaisser l’inquiétude d’un cran.

« On est encore sur une ligne rouge, il ne faut pas baisser sa vigilance et continuer les efforts », résume le spécialiste des poissons d’eau douce.

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