Sri Lanka: la difficile reconquête des terres agricoles polluées par le sel de mer

Katukurunda (Sri Lanka), 12 mai 2025 (AFP) – Sameera Dilshan appartient à l’élite de la police srilankaise. Avec quatre de ses hommes, il a hérité d’une mission inédite: remettre en culture des champs pollués par le sel de la mer, un phénomène ancien qui s’accélère avec le changement climatique.

A deux heures de route au sud de la capitale Colombo, voici Katakurunda, un des camps de la redoutée « Special Task Force » (STF).

Pendant que ses collègues s’entraînent au maintien de l’ordre sous la chaleur humide des côtes de l’océan Indien tout proche, le commando-paysan de la police bine, arrache et arrose.

Son objectif ? Ressusciter une rizière déclarée morte il y a près de quarante ans à cause de la salinité de son sol.

Un projet modèle dont l’importance stratégique justifie qu’il ait été confié à l’élite des forces de l’ordre, dans un pays où près de 8% de la totalité des terres arables sont affectées par une salinité excessive.

« Cette plantation a démarré en 2022 dans le cadre d’une initiative du gouvernement pour développer la sécurité alimentaire », explique le sous-officier.

« On nous a donné ces terres marécageuses pour essayer d’y cultiver de la noix de coco selon une pratique agricole utilisée en Thaïlande ou en Indonésie », ajoute-t-il.

Cette méthode « Sorjan » consiste à remodeler les terres agricoles en y creusant des bassins pour l’élevage piscicole ou les cultures résistantes aux inondations, pendant que leurs bords surélevés sont réservés aux variétés plus fragiles.

– « Rendements menacés » –

« C’est un système de production efficace et résistant aux aléas du climat, qui optimise l’utilisation des terres, leur productivité et augmente les profits des agriculteurs », résume Buddhi Marambe, enseignant à l’université de Peradeniya.

« Nous entretenons 360 cocotiers (…) ainsi que des citrouilles, des calebasses et du concombre », décrit Sameera Dilshan. « Dans deux ans et demi, nous saurons si c’est un succès ou pas ».

Selon un rapport publié en 2024 par l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture (FAO), l’eau salée des mers et des océans affecte 10,7% des terres de la planète, jusqu’à les rendre incultivables.

Il remonte les cours d’eau à marée haute, s’incruste dans les sols à l’évaporation et contamine les nappes phréatiques utilisées pour leur irrigation.

Le réchauffement de la planète, qui accroît l’aridité des sols, réduit les ressources en eau et fait monter le niveau des mers, devrait faire passer la part de ces terres « salées » de 24 à 32% de la superficie mondiale d’ici à la fin du siècle, estime la FAO.

Ces phénomènes « menacent la productivité agricole et réduisent le rendement des récoltes dans les zones salées », avertit l’institution.

Le Sri Lanka n’échappe pas à la règle.

Selon le Pr. Marambe, 223.000 hectares, dont la moitié de rizières, sont aujourd’hui affectés par leur salinité au Sri Lanka.

– « Pénuries » –

Au sud de la plantation expérimentale des policiers de la STF, le village de Parappuwa en est entouré.

Ici, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de l’océan, seule une infime partie des rizières est encore cultivée. « Tout est pollué par le sel qui remonte à marée haute », constate Gamini Piyal Wijesinghe, le doigt pointé sur un petit ruisseau.

« Au total, 18 anicots (barrages) ont été construits pour empêcher l’eau de mer de remonter. Mais ils n’ont pas été construits correctement », peste-t-il, « l’eau peut passer au travers ».

Alors lorsqu’il a quitté l’armée, ce fils de riziculteur s’est reconverti dans la restauration. D’autres agriculteurs du coin ont fait le choix de la cannelle ou l’hévéa (arbre-caoutchouc).

« La cannelle marche plutôt bien, mais nos revenus ont nettement baissé depuis que nous ne faisons plus de riz », confirme le chef de l’association locale des agriculteurs, W.D. Jayaratne. « En plus, nous avons connu des pénuries de riz ».

Et l’avenir s’annonce sombre. « La salinité de l’eau augmente. Il y a aussi les insectes », poursuit le même, « partout il n’y a que des problèmes ».

Les autorités semblent avoir pris conscience de la menace.

Dans le district de Kalutara, elles offrent gratuitement aux paysans des terres abandonnées pour les remettre en culture.

« Nous avons déjà alloué 400 hectares, on envisage d’aller jusqu’à 1.000 d’ici deux ans », assure le chef du district, Janaka Gunawardana. « Il y a une forte demande pour la noix de coco, ça va créer des revenus pour notre population ».

– Variétés résistantes –

A Katukurunda, Aruna Priyankara Perera n’a pas longtemps hésité avant de sauter sur l’occasion.

« J’ai acquis deux hectares à côté de mon hôtel pour copier l’expérience menée par les STF », dit-il devant son champ fraîchement planté de cocotiers et de citrouilles. « La terre est gratuite pendant deux ans, il faut juste prouver qu’elle est cultivée ».

Elément de base du régime alimentaire local, le riz fait l’objet de toutes les attentions des autorités.

« La salinité des sols est un problème majeur au Sri Lanka », alerte le Pr. Marambe. « Nous avons testé avec succès plusieurs variétés prometteuses de riz résistant à la salinité et aux inondations ».

L’enjeu est de taille.

Une récente étude menée dans l’estuaire de la rivière Bentota, dans le sud-ouest de l’île, a relevé que la moitié des riziculteurs locaux avaient perdu tous leurs revenus à cause de la pollution saline.

Plus grave, c’est la sécurité alimentaire du Sri Lanka qui est désormais menacée. La production de riz a atteint son plus bas niveau depuis 2019 lors de la dernière récolte (de septembre à mars).

« Si nous ne nous retroussons pas tous les manches pour remettre en culture et en production les zones polluées par le sel », avertit le Pr. Buddhi Marambe, « l’avenir sera de plus en plus sombre ».

Les Infos Mer de M&O

Un marathon au Pôle Sud ! (par Éric Chevreuil)

Une de mes blagues favorites, quand on me demande si j’ai vu des extra-terrestres en Antarctique, est de répondre que oui, car ils...

Un dimanche presque parfait (par Éric Chevreuil)

Les dimanches pour moi sont presque toujours les mêmes : réveil 05 h 00 du matin, lessive, petit déjeuner et journal de la...

Industrie navale : après une année 2025 « exceptionnelle », de sérieux défis à relever (par Energies de la Mer)

Les Rencontres de l’industrie navale organisées par le Gican — présidé par Pierre-Eric Pommellet et dirigé par Philippe Missoffe —, se sont tenues...

« La mer impose une vision à long terme » (Nathalie Mercier-Perrin) – Entretien avec Brigitte Bornemann (Energies de la Mer).

Présidente du Cluster Maritime Français depuis deux ans, Nathalie Mercier-Perrin s'apprête à présenter un document de référence intitulé "Pour une France maritime, une vision,...

RWE rafle 7 GW sur les 8,4 GW de « la plus grande vente aux enchères d’éoliennes offshore jamais organisée en Europe ».

  Par Jonathane Polier pour ENERGIES DE LA MER   Le gouvernement britannique a attribué une capacité record de 8,4 GW d'éoliennes en mer dans le...

La science au Pôle Sud

Le Pôle Sud est un endroit idéal pour faire de la recherche. L’air y est pur et clair (malgré les gaz d’échappement de...

Plus de lecture

M&O 289 - Décembre 2025

Colloque Souveraine Tech du 12 sept 2025

Alors qu'il était Premier Consul, Napoléon Bonaparte déclara le 4 mai 1802 au Conseil d'État, "L’armée, c’est la nation". Comment ce propos résonne t-il à un moment de notre histoire où nous semblons comprendre à nouveau combien la nation constitue et représente un bien à défendre intelligemment ? Par ailleurs, si la technologie est le discours moral sur le recours aux outils et moyens, au service de qui ou de quoi devons-nous aujourd'hui les placer à cette fin, en de tels temps incertains ? Cette journée face à la mer sous le regard de Vauban sera divisée en tables rondes et allocutions toniques.

ACTUALITÉS

Le Bénin et la mer

Découvrez GRATUITEMENT le numéro spécial consacré par Marine & Océans au Bénin et la mer

N° 282 en lecture gratuite

Marine & Océans vous offre exceptionnellement le numéro 282 consacré à la mission Jeanne d’Arc 2024 :
  • Une immersion dans la phase opérationnelle de la formation des officiers-élèves de l’École navale,
  • La découverte des principales escales du PHA Tonnerre et de la frégate Guépratte aux Amériques… et de leurs enjeux.
Accédez gratuitement à la version augmentée du numéro 282 réalisé en partenariat avec le Centre d’études stratégiques de la Marine et lÉcole navale

OCÉAN D'HISTOIRES

« Océan d’histoires », la nouvelle web série coanimée avec Bertrand de Lesquen, directeur du magazine Marine & Océans, à voir sur parismatch.com et sur le site de Marine & Océans en partenariat avec GTT, donne la parole à des témoins, experts ou personnalités qui confient leurs regards, leurs observations, leurs anecdotes sur ce « monde du silence » qui n’en est pas un.