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Environnement

Un grand entretien avec Nathalie de Pompignan, auteur de "Océan, alerte rouge !"


Ancien membre de l'équipe Cousteau, expert en sciences écologiques auprès de l'Unesco, Nathalie de Pompignan est l'auteur d'un ouvrage de référence, écrit à quatre mains avec sa fille Constance Albanel, « Océan alerte rouge, chroniques d'un désastre annoncé » (octobre 2014 / Editions L'Harmattan). L'état des lieux est sans concession mais non sans espérances. Explications.

Propos recueillis par Pascal Cognet

« Océan, alerte rouge » ! Quel constat dressez-vous pour en arriver là ?

Le constat est que l'océan est aujourd'hui en danger et que le tableau est sombre. Rappelons sa place. Il est « notre système de support de vie », selon Sylvia Earle, exploratrice mondialement reconnue de la National Geographic Society. A l'origine de la vie sur notre planète, il occupe 70% de sa surface et fait d'elle une terre habitable. Il est la principale source de subsistance pour 1,2 milliard d'êtres humains. Il interagit avec l'atmosphère, absorbe plus d'un quart des émissions de carbone d'origine anthropique, joue un rôle essentiel dans la régulation de la chaleur et des variations des températures et des précipitations et produit la moitié de l'oxygène que nous respirons. Il abrite une extraordinaire et foisonnante biodiversité et son littoral accueille les 2/3 de la population mondiale. Quant à ses bienfaits « marchands », ils sont innombrables : pêche, ressources énergétiques, minérales et génétiques, tourisme. N'oublions pas aussi que 90 % du commerce mondial emprunte la voie maritime. Or, sa santé est en péril.

Les activités humaines affectent durement 40% de sa surface : surpêche, pollutions innombrables, industrielles et agricoles essentiellement, urbanisation du littoral et émissions de gaz à effet de serre. 80% de la pollution marine provient de sources terrestres. Partout, dans le monde, la perte de biodiversité océanique s'accélère. Les écosystèmes parmi lesquels les récifs coralliens, les mangroves, les grands fonds marins sont sous pression et pour beaucoup d'entre eux dégradés. Les espèces invasives prolifèrent, les zones marines mortes s'accroissent et les matières plastiques forment des continents et contaminent l'océan en se décomposant.

La surpêche a provoque une réduction de 90% de certaines stocks halieutiques commerciaux en cinq décennies. Et les changements climatiques ont d'ores et déjà des impacts importants sur le milieu marin : réchauffement, élévation du niveau de la mer entrainant érosions et inondations. L'augmentation des émissions se traduit par une acidification croissante menaçant la survie d'organismes à la base de la chaîne alimentaire. La relation climat/océan est modifiée car l'intensité et la rapidité de ces impacts diminuent la capacité de résistance et d'adaptation de l'océan aux changements en cours. Le constat fondé sur des faits établis et reconnus est alarmant.

Par ailleurs, une compétition sans précédent pour l'accès aux ressources sous-marines est engagée. Commencée il y a une trentaine d'années avec les plates-formes pétrolières offshore, elle se poursuit avec l'exploitation prometteuse des fonds marins et de leurs ressources minérales que la forte demande et l'épuisement des ressources terrestres rendent nécessaires. Se développent aussi des perspectives nouvelles comme les énergies marines renouvelables et les biotechnologies. Pour toutes ces activités se pose la question de leurs impacts.

Enfin, dans un contexte où la plupart des Etats s'efforcent de repousser leurs frontières maritimes, comme l'illustre la course énergétique en Arctique, la gouvernance de l'océan apparaît complexe et inachevée, en particulier en haute mer, où elle laisse le principe de liberté régner sur cet espace.

La gestion de l'océan n'est pas encore au cœur des priorités de la communauté internationale. Mais chacun de nous a le droit de comprendre et de connaître les enjeux considérables dont l'océan est le centre. Il est primordial de mieux étudier le système océanique dans toute sa complexité, d'agir afin d'éviter sa dégradation continue, d'adopter une gestion avisée des ressources et de rendre les activités économiques présentes et à venir compatibles avec l'indispensable protection du milieu marin. Tout en s'adaptant aux changements climatiques. Cette transition qui nécessite d'établir avec l'océan des rapports nouveaux et vivre de lui et avec lui sur un mode durable est l'un des grands défis adressés aujourd'hui à notre monde.

Vous évoquez, dans votre livre, la multiplication de zones marines mortes. Cela fait froid dans le dos d'imaginer nos océans devenir des zones mortes. De quoi s'agit-il exactement ?

Il s'agit d'un phénomène océanique récent, datant d'une cinquantaine d'années environ, et qui ne cesse de s'amplifier. Caractérisées par une trop faible teneur en oxygène, les zones mortes sont passées de 49 dans les années 60 à près de 500 aujourd'hui et s'étendent déjà sur une superficie totale d'1 million de km². La vie marine ne peut s'y maintenir et les écosystèmes s'effondrent progressivement.

A l'origine, la présence dans l'océan de quantités massives de fertilisants (azote et phosphore liés aux épandages agricoles, nitrates, phosphates et matières organiques non traitées liés aux rejets industriels ou urbains) qui se répandent en cascades dans l'environnement puis sous l'effet des pluies et via les cours d'eau parviennent jusqu'à l'océan. Ces étendues sont découvertes sur tous les littoraux et leur progression à l'échelle mondiale est rapide. La plupart d'entre elles sont visibles quelques mois par an, au printemps et en été, lorsque la température de l'eau est plus élevée. Certaines sont permanentes, comme celle de la mer Baltique, mais elles sont, jusqu'à présent, minoritaires (8 %).

Comment se produit cette asphyxie du milieu ? La surabondance de fertilisants entraine une prolifération de végétaux aquatiques comme les algues planctoniques. Celles-ci se déposent en grandes quantités sur les fonds marins et sont dissoutes par des bactéries qui vont capter pour cela l'oxygène disponible. Et en priver le milieu marin. Certaines espèces végétales comme les efflorescences algales produisent en outre des toxines. C'est ainsi que l'on voit en Bretagne des quantités d'algues vertes envahir les eaux du littoral et provoquer localement la destruction massive d'espèces marines et la contamination des produits de la mer.

Commencent alors l'eutrophisation de l'écosystème, sa modification radicale et sa dégradation. Il faut savoir que dans une eau pleinement oxygénée, la concentration d'oxygène est d'environ 10 parties par millions (ppm). Lorsque cette concentration descend à 5 ppm, les poissons et autres espèces marines respirent plus difficilement. En dessous de 2 ppm, ils se déplacent vers des zones plus oxygénées, à condition de pouvoir migrer ce qui n'est pas le cas des espèces peu mobiles, des crustacés, des coquillages et des micro-organismes.

L'immersion massive de munitions chimiques depuis la fin de la première guerre mondiale serait également en cause. Dans le cadre de la Convention OSPAR un rapport intitulé Overview of Past Dumping at Sea of Chemical Weapons and Munitions a listé pour la première fois en 2005 148 sites officiellement reconnus par les Etats membres comme zones de décharge sous-marine de munitions. 30 d'entre elles ont reçu exclusivement des armes chimiques (métaux lourds, arsenic, phosphore, nitrates) dont la corrosion au fil du temps peut affecter l'océan de façon significative. Ainsi, certaines étendues mortes majeures, en Manche, en mer du Nord et en Baltique, coïncident avec d'importantes zones d'immersion.

Les zones mortes sont responsables d'une diminution générale des ressources halieutiques, avec de forts impacts sur la pêche. La diversité biologique se restreint et les espèces perdent en taille et en poids. Les préjudices économiques en matière de tourisme sont aussi réels dans la mesure où la vocation touristique des sites côtiers est altérée.

Endiguer ce phénomène est complexe et le retour à la normale peut être très lent et demander des années. Il dépendra de l'étendue de la zone morte, de sa proximité avec des zones riches en biodiversité et de la dilution des pollutions car le phosphore et l'azote ont une durée de vie longue. Seulement 4 % des zones mortes montrent actuellement des signes d'amélioration. Surtout entre en scène un problème rendant difficile une telle réversibilité : les changements climatiques. Le réchauffement de l'océan accroit en effet la stratification des couches d'eau et diminue leur mélange, condition indispensable à une bonne oxygénation du milieu marin.

Réduire la pollution par les nutriments agricoles est cependant possible en diminuant l'utilisation des engrais chimiques dans les terres et les subventions entraînant leur usage excessif. En augmentant les apports en matières organiques naturelles dans les sols cultivés et en adoptant des pratiques destinées à retenir les eaux de ruissellement. Quant à la réduction de la pollution par les eaux usées, elle passe, dans les régions densément peuplées, par la mise en place de systèmes de traitement adéquat, comme le traitement bactériologique et chimique des eaux pour réduire les rejets d'azote et de phosphore de façon significative.

Le défi alors n'est pas nécessairement de créer de nouvelles approches ou de nouvelles technologies mais plutôt de promouvoir des pratiques plus saines et une exploitation plus respectueuse des milieux naturels. Il est évident que si des mesures ne sont pas prises pour résoudre le problème à la source, celui-ci ne fera que s'intensifier. Avec de graves conséquences.

Vous décrivez une exploitation des océans "sur tous les fronts" en dévoilant, sans fard, celle qui se prépare des ressources profondes mais l'Humanité a-t-elle vraiment le choix ?

Avec 9 milliards d'habitants en 2050 dont 80% vivront sur le littoral, l'Humanité est confrontée à des exigences de développement qui sont incontournables, mais elle a le choix de son mode de développement. L'océan regorge de ressources et leur appropriation révèle aujourd'hui une course de vitesse pour monopoliser leur accès. Les enjeux économiques sont énormes.

Les ressources minérales profondes sont riches en métaux et terres rares nécessaires notamment à la fabrication des équipements électroniques. Elles sont désormais atteignables grâce à l'évolution des technologies et seraient bien plus rentables que celles des continents dans un monde où les ressources minières facilement exploitables sont en forte diminution.

Selon l'Institut Français du Pétrole, l'exploitation pétrolière et gazière offshore représente près de 30 % de la production mondiale. C'est ainsi dans les zones offshore que les compagnies pétrolières et gazières ont réalisé la plupart de leurs grandes découvertes, comme le gisement de Kachagan en mer Caspienne ou celui de Tupi dans le bassin de Santos au large des côtes brésiliennes. Or, à l'horizon 2020, un quadruplement des activités offshore est attendu avec un taux de croissance moyen de l'ordre de 15 % par an. Et l'exploitation de l'océan Arctique, doté d'immenses ressources naturelles et devenu aujourd'hui le territoire de toutes les convoitises, semble désormais inéluctable.

Quant aux ressources génétiques, le potentiel qu'offre la biodiversité marine est immense et la liste des produits naturels marins s'allonge chaque année sous l'effet du développement considérable de la bioprospection en mer, le taux de découverte de molécules étant bien supérieur en mer que sur terre. Près de 5 000 brevets associés à des ressources génétiques marines sont répertoriés et ce nombre augmente de 12 % par an selon l'Ifremer.

Voilà la réalité d'aujourd'hui et celle de demain. Mais dans ce contexte l'Humanité a le choix de son mode de développement. Un modèle de développement moins destructeur est indispensable et urgent. Il est ainsi parfaitement possible sur les plans technique et économique de modifier nos pratiques d'utilisation des terres, nos systèmes énergétiques et nos modes de transports pour réduire significativement les émissions de gaz à effet de serre d'ici le milieu du siècle.

Il est de même tout à fait nécessaire de mettre en œuvre de façon effective les accords internationaux protégeant l'océan, de consolider la recherche scientifique et le principe de précaution dans les zones sensibles, de renforcer la surveillance des zones économiques exclusives et d'encadrer de façon réglementaire l'extension des plateaux continentaux et l'appropriation des fonds marins internationaux. Autrement dit, il est vital de s'orienter vers une économie bleue restaurant et protégeant les écosystèmes, atténuant la dégradation de l'océan et développant des activités économiques viables dans la durée.

Tout ceci est à notre portée. Le temps n'est plus aux destructions aveugles mais à l'urgence d'une coopération internationale efficace. Depuis deux décennies, le monde préconise un développement soutenable et responsable. Il est temps d'agir et rendre les activités économiques présentes et futures compatibles avec l'indispensable préservation du milieu marin.

Vous racontez également l'élévation du niveau de la mer, la submersion d'îles et de certains littoraux... où en est ce processus et quelles en seront les conséquences ?

L'élévation du niveau de la mer n'est pas un phénomène nouveau à l'échelle géologique planétaire. Depuis le pic de la dernière glaciation il y a 18 000 ans, le niveau de la mer a augmenté d'environ 120 mètres. Depuis 3 000 ans et jusqu'au début du XIXe siècle, il est resté assez stable.

Aujourd'hui, provoquée essentiellement par la dilatation thermique de l'eau de mer et la fonte des glaciers et des calottes polaires, la hausse du niveau de la mer est l'une des conséquences directes des changements climatiques et devrait s'intensifier, mettant les sociétés humaines et les environnements côtiers dans une forte situation de vulnérabilité.

A titre de repère, le niveau de la mer n'a pratiquement pas évolué durant la révolution industrielle, n'augmentant que de 0,1 à 0,2 millimètre par an ; depuis 1900, il s'est élevé régulièrement, pour parvenir aujourd'hui à un niveau d'environ 3,27 millimètres par an et sur plus d'un siècle, à un niveau moyen global de 19 centimètres. Le 5ème rapport du GIEC a revu à la hausse l'élévation du niveau de la mer, l'estimant entre 26 et 98 centimètres d'ici 2100. Certains climatologues considèrent aujourd'hui possible une élévation comprise entre 1 et 3 mètres dès 2100, ce qui submergerait de nombreux pays de basse altitude et la plupart des Etats insulaires. Ils estiment également qu'une fois les températures mondiales stabilisées, le niveau de la mer pourrait continuer à s'élever de plusieurs mètres pendant des siècles.

Les scientifiques notent aussi que les pôles subissent des changements considérables. Les mesures effectuées par satellite et sur la glace démontrent que les glaciers du Groenland et de l'Antarctique diminuent à une vitesse croissante et que la banquise recule.

Au cours des trois dernières décennies, l'Arctique a perdu 40 % de son épaisseur. En 2013, d'importantes fontes de glace ont été constatées au nord-est du Groenland, jusqu'alors relativement préservé. Selon la revue Nature Cimate Change (mars 2014), le Groenland a perdu, entre 2003 et 2006, 205 milliards de tonnes de glace par an ; entre 2006 et 2009, 256 milliards ; entre 2009 et 2011, 363 milliards.

En Antarctique, une étude très récente a démontré que le glacier de l'île du Pin déverse dans l'océan des quantités croissantes de glace. Ce glacier est celui qui contribue le plus à l'élévation mondiale du niveau de la mer et cette contribution pourrait tripler voire quintupler dans les vingt prochaines années, jusqu'à 100 milliards de tonnes de glace par an contre 20 milliards de tonnes en moyenne entre 1992 et 2011.

L'élévation du niveau de la mer menace ainsi les zones littorales de faible altitude et leurs populations. Erosion des plages, inondations côtières plus fréquentes, salinisation des nappes phréatiques, réduction des estuaires et des deltas ainsi que disparition des mangroves en sont les nombreuses conséquences. 75 % de la population mondiale vit à moins de 60 kilomètres du littoral. Les 2/3 des villes du monde de plus de 5 millions d'habitants se situent dans des secteurs côtiers de basses terres. Or, dans la plupart des pays du monde, ce sont les littoraux qui concentrent les activités économiques : une grande partie des usines chimiques, des raffineries, des grands ports stratégiques, des centrales électriques et nucléaires, ainsi que les secteurs de l'agriculture, des transports, du tourisme et de l'aquaculture.

Des régions entières sont concernées par la montée des eaux. En Asie, la Chine, l'Inde, le Bangladesh, le Cambodge, le Japon dont la moitié des industries est installée sur les zones côtières ; en Amérique du Nord, les Etats-Unis ; en Europe, les Pays-Bas, la Belgique, l'Angleterre, l'Italie, le nord de l'Allemagne, le nord de la France ; les îles de l'océan Indien et du Pacifique ainsi que les zones de deltas et estuaires (Nil, Rhône, Pô, Danube, Mississipi, Niger, Mékong, notamment). Les populations se concentreraient ainsi sur des territoires toujours plus petits.

Devant ces risques, de nombreuses régions littorales ont commencé à consolider ou à rehausser leurs digues et leurs systèmes de protection, particulièrement dans les zones de polders qui sont parmi les plus vulnérables. Une autre grave conséquence est, selon le rapport Stern , le déplacement prévu d'ici la fin du siècle de 600 millions à 2 milliards de personnes, habitants des zones littorales et des petites îles, destinés à devenir des réfugiés climatiques. Ceux-ci poseront des problèmes géopolitiques de grande ampleur, avec une déstabilisation économique, sociale, politique, sécuritaire et militaire d'autant plus importante qu'ils seront nombreux et créeront des flux en direction des pays développés.

Pour les petits Etats insulaires du Pacifique, les changements climatiques sont une réalité non contestable. Tuvalu est l'un des archipels les plus touchés par ce phénomène, Sur les Kiribati, en plus des deux îlots disparus sous la mer en 1999, des zones entières sont submergées et des digues censées protéger des marées s'érodent de plus en plus. Du côté des îles Marshall, l'océan engloutit déjà les terres et fragilise les côtes. La situation est similaire dans les îles Carteret, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, où l'érosion de la terre et la destruction des cultures compromettent l'avenir. Quant à l'île de Ghoramara, située dans le golfe du Bengale, sa surface a été séparée en deux par la montée des eaux.

La solution la plus plausible reste celle de l'exil des populations vers des Etats voisins tels que l'Australie ou la Nouvelle-Zélande. Le président du Kiribati a par ailleurs déjà évoqué une migration d'une partie de ses habitants vers les Fidji et le Timor Oriental. Faudra-t-il attendre que la montée des eaux touche des villes côtières d'envergure comme New-York, Hô Chi Minh-Ville, en passant par une multitude d'autres grands ports et grandes villes du monde pour enfin prendre cette thématique au sérieux et agir ? L'élévation du niveau de la mer est d'une ampleur et d'une vitesse aujourd'hui inédites. Elle sera beaucoup plus importante que la moyenne globale dans certaines régions du monde et les conséquences seront distinctes selon les lieux, mais une certitude demeure : la vulnérabilité des sociétés humaines à ce phénomène est immense.

Tout cela est-il cependant vraiment avéré ? Les conclusions du Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (GIEC), qui regroupe près de 2500 scientifiques, n'ont pas toujours fait l'unanimité. Il y a là de quoi troubler le grand public...

Et de fait le grand public a longtemps été troublé. Revenons un peu en arrière. LE GIEC a été créé en 1988. Il s'agit d'une agence d'expertise réunissant 2 500 chercheurs et 189 pays membres, chargée de produire des synthèses régulières scientifiques en matière de changements climatiques. Il a publié 5 rapports (1990, 1999, 2001, 2007 et 2013) suggérant puis affirmant l'origine anthropique des changements climatiques.

Il est vrai que les controverses n'ont pas manqué entre les scientifiques défendant l'origine naturelle du phénomène et ceux dénonçant les impacts majeurs des activités humaines sur le climat. Dans les années 70 à 90, la menace climatique avait soulevé un certain scepticisme pour 3 raisons : les températures évoluaient entre réchauffement (milieu du 19ème siècle) et refroidissement (de 1940 à 1970), l'action humaine ne pouvait se révéler assez puissante au point de perturber les équilibres et la nature devait savoir réguler spontanément le réchauffement déclenché.

Par ailleurs, la résistance aux changements climatiques et à toute imposition de disposition contraignante limitant les émissions de gaz à effet de serre était organisée autour de groupes de pression et de think tanks essentiellement des industries polluantes américaines (compagnies pétrolières et grandes industries de transformations) pour démentir l'origine anthropique des gaz à effet de serre.

La réalité est que la situation climatique s'aggrave sur Terre. Cette réalité est incontestable et une large majorité des experts s'accordent pour reconnaître que « la maison brûle ». Le réchauffement climatique est globalement admis. Et son origine anthropique aussi, à savoir, les gaz à effet de serre émis massivement par les activités humaines. Pour le GIEC, il est extrêmement probable que l'influence de l'homme soit la cause principale du réchauffement actuellement observé.

Les preuves en sont multiplies grâce à l'amélioration et à la prolifération des observations ainsi qu'à une meilleure compréhension des réactions du système climatique. Les réserves concernent davantage les limites actuelles de la modélisation et de la prospective climatique aux horizons mentionnés dans les rapports. En ce sens, l'incertitude des projections du GIEC est réelle. Mentionnons que dès juin 2008, les Académies des Sciences de 13 pays faisaient une déclaration sans ambigüité : « ... il est pratiquement sûr qu'un réchauffement global s'installe actuellement. En témoignent les mesures directes (...) des températures de la couche superficielle des océans (...) . Il est probable que la majeure partie du réchauffement des dernières décades est due à l'activité humaine. »

Il est alors facile d'imaginer que l'océan ne ressort pas indemne d'un tel constat et que les bouleversements en résultant affectent durablement l'équilibre climatique de la Terre. Le cinquième rapport du GIEC dresse d'ailleurs un tableau sombre de notre devenir collectif rappelant que « la probabilité d'impacts graves, étendus et irréversibles s'accroit avec l'intensification des changements climatiques ». Ces derniers menacent déjà la stabilité de nos sociétés et des milieux naturels et les mettront en danger si de considérables efforts d'adaptation ne sont pas entrepris. Le doute n'est plus permis sur la réalité du processus et la gravité de ses impacts. Seule demeure les incertitudes sur son ampleur

COP 21, la grande conférence des Nations-unies sur le climat, prévue à Paris en décembre 2015, pourrait-elle être LE rendez-vous de la clairvoyance et de l'action ? En un mot, est-il selon vous possible de parvenir enfin à un accord mondial de lutte contre le réchauffement climatique ? 

Les sommets internationaux sur le climat ont quelque chose de désolant dans la mesure où les Etas ne passent pas à l'action. Pourtant les mentalités évoluent doucement. On constate que des villes, des entreprises, des investisseurs et des citoyens s'engagent à réduire leur empreinte carbone et exercent une pression grandissante sur les dirigeants politiques. En matière d'efficacité énergétique, les progrès sont considérables et les investissements à long terme commencent à être envisagés au détriment du profit immédiat.

En 2015, les 195 pays membres de la Convention des Nations Unies sur le climat se réuniront à Paris. Les Etats-Unis et la Chine sont les plus gros pollueurs de la planète et sans eux la situation sera plus difficile à faire avancer. Or, ils ont démontré à l'occasion du sommet extraordinaire sur le climat à New York, le 23 septembre dernier qu'ils prenaient le sujet à bras le corps. La Chine a même assuré qu'elle voulait réduire l'intensité carbone de son économie de 40 % à 45 % d'ici 2020, amplifier la reforestation et augmenter la part des énergies renouvelables. Les pays en développement souhaitent également développer leurs énergies renouvelables et devenir carbone neutre. Les solutions existent, la volonté politique doit être au rendez-vous. Nous ne pouvons plus continuer à avancer aveuglément en modifiant profondément l'équilibre général de notre planète sans actions et sans engagements contraignants. L'ampleur du problème ne fera que croitre avec le temps et le fait de remettre à plus tard des actions qui s'imposent dès aujourd'hui ne peut qu'aggraver ce constat.

A ce sujet, il faudrait rappeler que l'océan a un rôle primordial : il est le principal régulateur du climat mondial, qu'il produit la moitié de l'oxygène que nous respirons et absorbe près de 25% des émissions de gaz à effet de serre que nous rejetons dans l'atmosphère Or, comme nous l'avons vu, il est de moins en moins capable d'absorber le carbone de l'atmosphère. L'océan et son interaction avec le climat ont jusqu'à présent occupé une place relativement marginale dans les négociations internationales sur le climat. C'est pourquoi il est temps de le placer au cœur des discussions mondiales, ce que veut faire la plateforme Océan et Climat 2015. Il s'agit d'une une alliance multi-acteurs réunissant des organismes de recherche, des ONGs, des Fondations et la Commission Océanographique Intergouvernementale de l'UNESCO dont l'objectif sera d'éclairer les débats de la COP 21.