Cernée par les champs de cannes, Emilie Bouchet, 41 ans, soutient l’alerte de cinq associations environnementales (Asfa, Amazona, Aeva, Vivre et Toti-Jon). Mi-septembre, celles-ci ont déposé des recours devant le Conseil d’Etat contre un décret et deux arrêtés.
Ces textes, pris en application de la loi du 23 avril 2025, autorisent l’épandage par drones dans les bananeraies ou sur des parcelles dont la pente dépasse 20%. Pour l’heure, seuls sont permis les produits de bio-contrôle, biologiques ou « à faible risque ».
Mais « ce qui est à faible risque aujourd’hui, demain on ne sait pas », avertit Béatrice Ibéné, présidente de l’Asfa, l’une des associations ayant saisi le Conseil d’Etat. Cette vétérinaire redoute les « effets cocktails » de ces produits avec les pesticides qui persistent dans les sols, comme le chlordécone.
Forte de l’interdiction de l’épandage aérien, obtenue en 2014 dans toute la France, Mme Ibéné refuse que cette pratique « revienne par la fenêtre ». Elle s’appuie sur l’agence sanitaire Anses, qui juge trop peu robustes les trois essais menés en Martinique et censés garantir la sécurité des riverains.
– Prudence et ferveur –
Face à ces craintes, l’attentisme prévaut en Guadeloupe. A la Direction de l’agriculture (Daaf), « aucune demande d’autorisation » n’a été déposée, confirme Ramon Taae, chef du service de l’alimentation.
Accaparés par une « sécheresse carabinée », les professionnels locaux temporisent, explique Philippe Aliane, directeur général du groupement Les Producteurs de Guadeloupe.
M. Aliane salue une belle avancée, mais il attend l’issue des recours et rappelle qu’il faut évaluer la rentabilité d’un double équipement, tracteur et drone.
En Martinique, le ton est tout autre. « C’est l’avenir pour lutter contre la cercosporiose noire! », une maladie des feuilles du bananier, s’enthousiasme Jean-Claude Marraud des Grottes, président du groupement Banamart, une coopérative de producteurs de bananes.
Après des tests où les drones ne pulvérisaient que de l’eau, il espère lancer les essais réels « au 1er janvier 2027 ». Son objectif: utiliser « de 30 à 35% » de produits en moins. Son groupement envisage de déployer « une cinquantaine de drones », mais bute encore sur un point de la réglementation concernant les buses qui dispersent le produit.
Surtout, ce producteur souhaite pouvoir, à terme, pulvériser par drone les traitements chimiques conventionnels, en raison de la précision de l’engin. Une perspective inacceptable pour les écologistes.
– « Suivi strict » –
Les textes prévoient pourtant des garde-fous: la hauteur de vol est limitée à trois mètres, la vitesse à 18 km/h et la masse au décollage à 200 kilos. Ramon Taae rappelle par ailleurs qu’il est interdit de traiter « à moins de 20 mètres des habitations ».
Malgré ces précautions, un acteur du dossier estime, sous couvert d’anonymat, que l’épandage par drone « reste à perfectionner » et nécessite un « suivi strict ».
Marqué par les débats passés, Philippe Aliane, des Producteurs de Guadeloupe, appelle de son côté à « réintroduire de la technique et de la science », même s’il faut pour cela multiplier les expérimentations.
L’enjeu économique est de taille : les bananeraies s’étendent sur 6.000 hectares (1.700 en Guadeloupe et 4.300 en Martinique) et génèrent un chiffre d’affaires annuel de 160 millions d’euros.




