Sur la rivière, Jean-Roméo Senguemboli monte dans sa pirogue et s’éloigne lentement de la berge. Il inspecte ses filets, scrute la surface de l’eau et attend. Mais les prises ne sont pas au rendez-vous.
« La pêche est très mauvaise », déplore-t-il en défaisant ses filets.
Pour nombre d’habitants de ce pays situé dans le bassin du Congo, deuxième plus grand massif forestier tropical au monde, la pêche représente pourtant l’une des rares sources de revenus.
Alors que les pêcheurs rentrent parfois bredouilles ou avec des prises maigres, les étals de poisson du marché de Boali, petite ville située à une centaine de kilomètres au nord de Bangui, ne sont pas aussi fournis qu’à l’accoutumée.
– « Pénurie » –
« Le poisson se fait rare alors que la demande augmente. Des acheteurs viennent même de Bangui pour s’approvisionner. Résultat : même nous, les habitants de Boali, nous n’avons plus assez de poisson », déplore Flore Ouagbele, vendeuse sur le marché.
« C’est une véritable pénurie. Les pêcheurs en trouvent de moins en moins dans les eaux, et c’est devenu un vrai problème », observe-t-elle.
Outre la quantité, la taille des poissons a aussi diminué. « Avant, nous pêchions des carpes beaucoup plus grosses. Avec les fortes chaleurs et les changements climatiques, les poissons sont devenus plus petits », note Jean-Roméo Senguemboli.
Le poisson occupe pourtant une place prépondérante dans l’alimentation de cette région. Le Fonds mondial pour la nature (WWF) relevait dans un rapport en 2025 que la capture annuelle de poissons d’eau douce par habitant en Afrique était la plus élevée au monde, avec 2,56 kg en moyenne.
« Cela a des conséquences sur nos conditions de vie. À partir du mois d’août, nous traversons souvent une période de sécheresse : le soleil est fort, il fait très chaud et les eaux s’assèchent », explique Saint-Cyr Gaba, producteur de charbon à Gbaho, village voisin de Boali.
« Nous avons alors du mal à subvenir à nos besoins. En attendant, nous n’avons d’autre choix que de produire du charbon de bois pour gagner notre vie », soupire-t-il.
A Gbaho, sur le bord de la route, un homme charge son véhicule de lourds sacs de charbon qui seront vendus dans tout le pays et notamment à Bangui où la demande en énergie domestique est très forte.
– « Destruction des lieux de reproduction » –
Mais cette activité menace de plus en plus les poissons de la rivière Mbali.
« Notre principal problème, c’est la coupe des arbres. (…) Les arbres sont abattus pour produire du charbon de bois. Mais s’il n’y a plus d’arbres ici, la terre va brûler, l’eau va s’assécher davantage et il n’y aura bientôt plus de poissons », alerte Jean-Roméo Senguemboli.
Cette déforestation dans l’environnement du cours d’eau a pour effet « l’augmentation de la turbidité de l’eau et la diminution de l’oxygène », ainsi que « la destruction des lieux de reproduction des poissons », selon Yves Kaengonza, expert au Ministère centrafricain des Eaux et Forêts.
« Quand il n’y a pas assez de profondeur, les poissons perdent leur refuge. Ils ne peuvent pas se reproduire. Il y a donc diminution des poissons », analyse-t-il.
Cela impacte « les régimes d’écoulement et les températures, et augmente la sédimentation due à l’érosion des sols », relevait également le WWF dans un rapport en 2025.
Comme le remarque le WWF, « les menaces pesant sur les poissons restent souvent invisibles, ignorées et donc négligées », « alors que la situation des espèces terrestres africaines est clairement visible. »
Outre la déforestation, l’ONG note que la construction de barrages et de canaux d’irrigation, la conversion de terres et de zones humides en agriculture, l’urbanisation et l’exploitation minière sont d’autres causes importantes de dégradation des écosystèmes d’eau douce en Afrique.
Afin de tenter de remettre la protection de la nature sur les rails au niveau mondial en luttant mieux contre ce qui la détruit comme la déforestation, les pollutions et la surexploitation des ressources naturelles, près de 200 pays sont réunis en Arménie depuis lundi pour la COP17 sur la biodiversité.




