Sous les auvents rouges de la halle, derrière ses pots de roucou et de sel citronné, la commerçante voit ses coûts exploser « depuis la guerre en Ukraine » : le paquet d’épices acheté auparavant 12 euros vaut désormais « 22 euros, 24 euros, 30 euros ».
Pour payer ses factures et les 20 euros quotidiens aux deux personnes qui l’aident à remballer, elle dit avoir renoncé à « acheter en gros » et « arrêté de fabriquer son punch », la bouteille de rhum étant « passée de 6 à 9,50 euros ».
Même pour ses propres courses au supermarché, « si tu as 100 euros, c’est plus la peine, c’est juste assez pour quelques fruits, deux paquets de cuisses de poulet et une bricole », souffle-t-elle .
Quelques mètres plus loin, devant les ignames, christophines et bananes qu’elle vend depuis au moins 30 ans, Mme Thomas observe elle aussi les clients diviser leurs achats : » C’est cher, on prend 500 grammes, on prend 250 grammes au lieu d’un kilo ». Ses ventes journalières ont fondu de 500 à moins de 200 euros : « C’est pour ça que les gens sont très tendus », explique-t-elle.
En Guadeloupe, où le chômage atteint 16,6% en 2025 (7,5% dans l’Hexagone), les prix dépassent en moyenne de 16% ceux de France métropolitaine et de 42% pour l’alimentation, selon l’Insee.
– « Petit panier à roulettes » –
Entre les étals, Sabrina, 47 ans, compte « minimum plus de 500 euros de courses » mensuelles pour une femme seule « en se serrant la ceinture » : « Et quand je sors, je ne sors pas avec un caddie, je sors avec le petit panier à roulettes ».
« On gagne pas suffisamment d’argent pour pouvoir vivre tranquillement », résume-t-elle : « C’est la double peine, on doit choisir: soit on mange, soit on fait des loisirs, soit on s’habille ».
Face à une pâte dentifrice « passée de 2 ou 3 euros » avant le Covid à « 6 euros », Sylvia, mère de famille, mise quant à elle sur son savoir-faire pour vêtir ses enfants : « Heureusement je sais faire de la couture ! Il n’y a que les chaussures que je ne fais pas pour le moment ».
Ce quotidien tendu domine la visite de la ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, de mercredi à vendredi. Jeudi, le collectif Nou Las Palé (« Nous sommes las de parler », en créole), mobilisé depuis le 14 octobre, a bloqué l’accès au dépôt pétrolier de la Sara à Jarry, au centre de l’archipel.
– « Écran de projection » –
Même Jean-Philippe, aide-soignant fonctionnaire et père d’un enfant qui gagne entre 2.000 euros mensuels, ne conserve que 600 à 900 euros après son loyer de « 800, 900 balles », l’eau et les assurances .
Outre le « bouclier qualité-prix » (un panier de 106 produits courants plafonné au total à 308 euros) et la TVA zéro sur les produits essentiels, Naïma Moutchou reconnaît que « les Guadeloupéens attendent des résultats, le plus rapidement possible », promettant de « renforcer encore » le projet de loi voté au Sénat en octobre 2025 mais toujours attendu à l’Assemblée nationale .
La cherté des prix agit comme « un écran de projection des frustrations sociales », analyse Fred Constant, politologue à l’université des Antilles, qui pointe un « décalage » entre ces paniers officiels et le ressenti des ménages.
En Guadeloupe, la production locale ne couvre que 13% de la viande et 23% des boissons non alcoolisées consommées. Droits de douane et octroi de mer (taxe locale à l’importation) pèsent 17% du coût d’importation de la viande, selon l’Insee.
Pour l’économiste Florent Venayre, de l’université de la Polynésie française, faire baisser les prix suppose plutôt d’alléger les obstacles aux importations ainsi que l’octroi de mer, une taxe locale qui finance les collectivités.
Derrière la carte postale, résume Jean-Philippe, « les gens viennent, ils voient que c’est le paradis, mais au fond, au fond, au fond, on sent que les gens souffrent ici ».




