Voici 25 ans, la cinquième et dernière frégate de type La Fayette, le Guépratte (F714) entrait en service dans la Marine nationale. La série, conçue pour réduire la signature radar, a été la première de frégates furtives construites en série dans le monde. 25 ans plus tard, le bâtiment est toujours en service.
Le programme des frégates légères furtives (FLF) est lancé à la fin des années 1980 pour disposer de bâtiments de premier rang moins coûteux que les frégates anti-sous-marines ou antiaériennes, adaptés aux missions outre-mer, à la présence et aux crises de moyenne intensité. 5 unités sont commandées et construites par la DCN à Lorient : La Fayette (1996), Surcouf et Courbet (1997), Aconit (1999) et Guépratte. La coque et les superstructures présentent des flancs inclinés, sans angles droits ni équipements apparents ; une partie des superstructures est en matériau composite à base de bois et de fibre de verre, et les mouillages, embarcations et treuils sont dissimulés derrière des sabords.
Mis sur cale le 1er octobre 1998, lancé le 3 mars 1999, le Guépratte mesure 125 mètres et déplace environ 3 600 tonnes en charge. Propulsé par quatre moteurs diesel, il file 25 nœuds. Il est armé à l’origine de huit missiles antinavires Exocet MM40, d’un système surface-air Crotale, d’un canon de 100 mm et d’un hélicoptère Panther, avec un équipage d’environ 150 marins. Le type a été exporté sous des formes dérivées vers l’Arabie saoudite, Taïwan et Singapour.
Basé à Toulon, le Guépratte participe notamment à l’opération européenne de lutte contre la piraterie Atalante, dans l’océan Indien, à la mission Corymbe dans le golfe de Guinée et aux missions Jeanne d’Arc de 2016 et 2024. En janvier 2016, une capitaine de frégate en prend le commandement : c’est la première fois qu’une femme commande une frégate de la Marine nationale. Contrairement à trois de ses sister-ships, rénovés entre 2020 et 2023 avec un sonar de coque et de nouveaux missiles surface-air, il conserve son Crotale. Un temps destiné à être reconverti en patrouilleur de haute mer, il a été maintenu dans la flotte de frégates ; la durée de vie des cinq unités a été portée à 35 ans en janvier 2026, ce qui place son retrait vers 2036.
Le bâtiment porte le nom du vice-amiral Émile Guépratte (1856-1939), né à Granville, qui commandait l’escadre française engagée aux Dardanelles lors de l’attaque navale du 18 mars 1915, puis fut député du Finistère.
Vice-amiral Émile Guépratte (1856-1939).
Né à Granville le 30 août 1856, mort à Brest le 21 novembre 1939, Émile Guépratte commande l’escadre française engagée aux Dardanelles en 1914-1915. Le 18 mars 1915, il conduit ses cuirassés dans le détroit lors de la grande attaque navale alliée, qui échoue sur les mines turques. Surnommé « Point d’honneur » par ses marins et « Fire-eater » (« mangeur de feu ») par les Britanniques, il est ensuite associé à l’accueil de l’armée serbe à Bizerte, puis devient député du Finistère. Il repose aux Invalides.
Émile Paul Aimable Guépratte naît à Granville, dans la Manche, dans une famille de marins de l’État. Son père, Charles Émile Guépratte, est capitaine de vaisseau ; son grand-père maternel, Aimable-Constant Jéhenne, a terminé sa carrière contre-amiral.
Élève au lycée impérial de Brest à partir de 1868, il entre à l’École navale le 1er octobre 1871, à 15 ans, quelques mois après la défaite face à la Prusse. La formation se fait alors à bord du vaisseau-école Borda, en rade de Brest. Il devient aspirant le 5 octobre 1874 et enseigne de vaisseau le 1er décembre 1877.
Ses premières campagnes le mènent en Méditerranée. Il sert sur le cuirassé Marengo lors de l’expédition de Tunisie, en 1881. Il se spécialise ensuite dans les torpilles, arme nouvelle qui transforme alors les doctrines navales, et sert comme officier torpilleur sur le cuirassé Amiral Duperré. Il reçoit son premier commandement en 1889, puis devient en 1891 second du croiseur Forfait.
Une grande partie de sa carrière se déroule outre-mer, en Afrique et en Extrême-Orient. En Indochine, il commande la canonnière Caronade, au moment où les tensions avec le royaume de Siam conduisent à la crise franco-siamoise de 1893. Revenu en France, il dirige les défenses sous-marines de Brest, commande un contre-torpilleur, puis le croiseur porte-torpilleurs Foudre. Capitaine de vaisseau en 1904, il prend le 26 mai 1906 le commandement du croiseur cuirassé Jeanne d’Arc. Ses contemporains le décrivent comme un officier de passerelle, qui préfère les commandements à la mer aux postes d’état-major.
Il est promu contre-amiral le 2 septembre 1912. À la déclaration de guerre, en août 1914, il commande une division de cuirassés anciens de l’armée navale de Méditerranée, placée sous les ordres du vice-amiral Boué de Lapeyrère.
Le 10 août 1914, le croiseur de bataille allemand Goeben et le croiseur léger Breslau se réfugient à Constantinople ; l’Empire ottoman entre en guerre aux côtés de l’Allemagne à la fin d’octobre. Contre l’avis de Boué de Lapeyrère, qui veut concentrer ses forces face à la flotte austro-hongroise, le ministre de la Marine Victor Augagneur envoie Guépratte avec deux cuirassés, le Suffren et le Vérité, renforcer l’escadre britannique qui surveille l’entrée du détroit. Le 3 novembre 1914, ces deux bâtiments et les croiseurs de bataille Indomitable et Indefatigable bombardent les forts de l’entrée, première action navale alliée aux Dardanelles.
Guépratte place ses bâtiments sous le commandement britannique, celui du vice-amiral Sackville Carden puis, à partir du 16 mars 1915, du vice-amiral John de Robeck. Lorsque Londres décide de forcer le détroit par la seule flotte, en janvier 1915, Paris engage la division française, qui compte au printemps quatre cuirassés : Suffren, son bâtiment amiral, Bouvet, Gaulois et Charlemagne. Les bombardements des forts extérieurs commencent le 19 février.
Le 18 mars 1915 a lieu l’attaque principale. Guépratte obtient que ses cuirassés entrent dans le détroit avec la deuxième vague, pour réduire au silence les batteries des Narrows. Ils combattent à courte distance sous un feu intense. Vers 14 heures, en se retirant, le Bouvet heurte une mine dans la baie d’Eren Keui, chavire en deux minutes environ et coule avec plus de 600 hommes. Le Gaulois, touché sous la flottaison, doit s’échouer sur un îlot à l’entrée du détroit ; le Suffren est sérieusement endommagé. Côté britannique, l’Irresistible et l’Ocean sont perdus et l’Inflexible est gravement atteint. Une ligne de mines mouillée quelques jours plus tôt par le petit mouilleur turc Nusret, parallèlement à la côte asiatique, est à l’origine de la plupart de ces pertes.
Guépratte se déclare prêt à reprendre l’attaque, mais l’effort naval est suspendu au profit d’un débarquement. Le 25 avril 1915, ses bâtiments appuient les opérations du corps expéditionnaire, notamment la diversion française à Koum-Kaleh, sur la rive asiatique. Il déplore à plusieurs reprises l’absence d’unités françaises modernes sur ce théâtre. Sa collaboration étroite avec les Britanniques, qui louent son allant, est mal vue de sa hiérarchie, qui l’accuse de la tenir à l’écart de certaines informations ; l’amiral Docteur se demande devant lui s’il n’est pas devenu un amiral anglais. Promu vice-amiral le 10 octobre 1915, il est retiré du théâtre ; plusieurs auteurs y voient la volonté d’écarter un chef jugé trop impétueux. En novembre 1915, Lord Kitchener envisage encore une nouvelle attaque navale et souhaite qu’il y commande le contingent français ; la décision d’évacuer la péninsule de Gallipoli est prise à la place.
Après les Dardanelles, Guépratte est affecté à terre. Il est notamment en poste à Bizerte, en Tunisie, où arrivent à partir de janvier 1916 des dizaines de milliers de soldats serbes évacués par mer après la retraite de leur armée à travers l’Albanie, beaucoup malades ou épuisés. Il organise leur accueil avec une attention dont les Serbes garderont le souvenir ; ils le surnomment « Srpska majka », la mère serbe. Les camps et hôpitaux de Bizerte accueillent des militaires serbes jusqu’en 1919 ; plusieurs milliers y meurent, et beaucoup reposent au cimetière serbe de Menzel Bourguiba. La Russie lui décerne la croix de l’ordre de Saint-Georges en décembre 1916 et la Serbie l’ordre de l’Aigle blanc en septembre 1917.
Atteint par la limite d’âge, il est placé dans la section de réserve le 30 août 1918, jour de ses 62 ans. Installé à Brest, il se présente aux élections législatives du 16 novembre 1919 dans le Finistère et est élu député. À la Chambre, il se consacre aux questions navales. Il ne se représente pas en 1924. Il est fait grand-croix de la Légion d’honneur le 12 décembre 1924.
Il reste dans l’entre-deux-guerres une figure de la mémoire des Dardanelles et de l’amitié franco-serbe. En 1930, lors de sa première visite à Belgrade, la foule le porte de la gare jusqu’à la place Slavija, le long d’une rue qui prendra son nom. Il publie en 1935 ses souvenirs sous le titre L’Expédition des Dardanelles, 1914-1915. Il meurt à Brest le 21 novembre 1939, au début de la Seconde Guerre mondiale, à 83 ans. Il est inhumé aux Invalides, à Paris.
Deux bâtiments de la Marine nationale ont porté son nom. Le premier, l’escorteur d’escadre Guépratte (D632), lancé en 1954 aux Ateliers et Chantiers de Bretagne à Nantes, a servi jusqu’au 5 août 1985 avant d’être coulé comme cible en 1994. Le second, la frégate furtive Guépratte (F714), dernière unité de la classe La Fayette, est en service depuis le 27 octobre 2001 et basée à Toulon.
À Belgrade, une rue porte le nom de l’amiral (Admirala Geprata). Sa correspondance avec l’amiral britannique Roger Keyes, ancien chef d’état-major de De Robeck aux Dardanelles, est conservée à la British Library. Sa carrière a fait l’objet d’une biographie de Fernand Merle, L’Amiral Guépratte, parue en 1988 aux éditions de la Cité.





