Que de blanc ! Tout a commencé avec ce message destiné aux 176 membres de l’équipage du USS Amundsen-Scott : « Bonjour à toutes et à tous ! Nous commençons maintenant les opérations de déblaiement des congères autour des entrées de la station et je souhaite que chacun sache comment gérer les engins et les changements de terrain. Si vous entrez ou sortez de la station et voyez une machine en train de pousser d’énormes tas de neige directement sur votre passage, le mieux est d’utiliser une autre entrée/sortie. En cas de doute, appelez le LMR 366 et je vous indiquerai un itinéraire alternatif. Si changer d’entrée/sortie n’est pas possible et que vous choisissez de traverser le terrain, avancez avec prudence : Assurez-vous de prendre contact avec l’opérateur de la machine que vous allez dépasser. Si la machine s’arrête et vous fait signe de passer, avancez. L’accord clair de l’opérateur est essentiel. Inutile de courir ou de vous presser sur le terrain accidenté. L’opérateur sait qu’il doit attendre, vous n’êtes pas un dérangement, votre sécurité est la priorité. Les changements de relief dans le blanc sur blanc sont difficiles à voir et le risque de chute ou d’entorse est réel. Si un bulldozer pousse de gros tas de neige, gardez environ 6 mètres de distance. Des blocs de neige ou de glace pesant plusieurs tonnes peuvent se détacher de ces amas. Merci de ne pas garer de motoneiges ni de laisser de traîneaux, outils, caisses, etc. près des stockages de neige. Les travaux peuvent reprendre à tout moment et la zone doit rester dégagée, y compris pendant les pauses déjeuner. Les opérations de flotte tourneront 24 heures sur 24. Le transport de neige commencera également cette semaine. Il s’agit d’une opération de tracteur-remorque de grande taille. Le tracteur tire environ 90 tonnes, et un arrêt brusque n’est pas possible. Faites preuve d’une extrême prudence dans les zones de transport de neige. On utilisera bientôt le « snowcat » pour dégager la neige des arches. La machine, rapide, soulève un léger voile blanc lorsqu’elle fonctionne. Elle poussera la neige vers DZ et pendant ce temps DZ sera très difficile à traverser. Cherchez les itinéraires alternatifs et balisés, pendant la durée des travaux. Plus d’informations à venir. Appelez-moi sur mon LMR au 366 à tout moment si vous avez un doute sur la manière de traverser ces zones. »
Recouvert par le « drift »
La station, construite en 2008, a été conçue avec deux innovations techniques pour éviter l’enneigement : une forme aérodynamique et des pieds extensibles ! Le « drift », la neige polaire transportée par les vents, s’empile contre les obstacles et les contourne avant de les recouvrir à jamais. C’est ce drift polaire qui a enterré le « Vieux Pôle ». Il a terminé sa vie sous cinq mètres de neige avant d’être dynamité en 2011 (« Old Pole », nom affectueux donné à la première station 1956-75).
Le Dôme qui l’a remplacé en 1975 devait éviter l’entassement de la neige. Sa forme arrondie devait forcer le vent et sa neige à circuler autour de cette coupole géante qui protégeait les logements et les bureaux. Manque de chance pour les architectes : sur le plateau polaire, même un bâtiment circulaire devient un obstacle sur lequel la neige s’entasse.
En 2008, « la station élevée », notre sous-marin des glaces, était inaugurée. Perchée sur des pieds hydrauliques, elle peut en théorie être élevée au fur et à mesure de la montée de la neige et éviter ainsi le sort de ses prédécesseurs. De plus, le profil aérodynamique de sa base accélère et canalise le vent qui, en théorie encore, entraîne avec lui la neige maudite et empêche son accumulation et les congères.
1800 remorques de neige
Au Pôle, l’accumulation moyenne officielle est de 25 cm par an, mais la force des vents déplace cette neige rapidement qui recouvre vite les structures contre lesquelles elle vient buter et s’entasse en hauteur. Depuis 1956, au nom de la sécurité et de la survivabilité, la transition dans le design des stations est allée de structures en bois enterrées, à un dôme géant qui recouvrait les zones de vie, pour terminer avec une station métallique sur pilotis ajustables en hauteur. Mais rien n’arrête notre neige polaire. Elle fait une pause, s’entasse, contourne et finalement recouvre tout.
Nos bulldozers travaillent maintenant jour et nuit. Devant la station, des collines artificielles sont élevées. D’un côté, un bull gratte et retire la neige, crée la colline, et de l’autre un chargeur à roues, un godet à la fois, la démolit et remplit une remorque tractée. Celle-ci sera vidée « à la fin du monde », à la limite de la zone d’occupation de notre station, là où il n’y a plus rien d’humain, juste le ciel bleu et la glace à perte de vue.
Colline après colline, la station se libère de l’emprise blanche de l’hiver passé. L’été dernier, il a fallu remplir et vider 1 800 remorques pour dégager l’empilement de l’hiver.