Le groupe japonais Bridgestone, le français Michelin, l’italien Pirelli et 10 autres manufacturiers actifs aux Etats-Unis ont échoué à convaincre un juge fédéral d’écarter la plainte déposée en 2023 par des associations de pêcheurs, représentés par l’ONG Earthjustice.
Les plaignants dénoncent l’usage du 6PPD, un additif dont le dérivé est associé à une mortalité importante des saumons sur la côte ouest américaine, de l’Alaska à la Californie.
L’action vise à contraindre les 13 fabricants à modifier la composition de leurs produits, en démontrant que son effet mortel constitue une « capture illégale » contraire à la loi américaine sur les espèces en danger (Endangered Species Act) pour 24 populations de salmonidés (saumons coho, chinook, truites arc-en-ciel, etc).
Pour les industriels, aucune alternative n’est assez mûre pour remplacer cet additif utilisé depuis des décennies pour empêcher la gomme de se craqueler au contact de l’ozone dans l’air, et donc préserver l’intégrité structurelle des pneus.
Avec le temps toutefois, ce composé chimique se transforme en un dérivé, le 6PPD-quinone, qui se libère sur les routes et, emporté par les pluies, rejoint les cours d’eau. Or, après des années de recherches pour tirer au clair une surmortalité des saumons, c’est ce composé parmi des milliers testés qui a émergé comme suspect numéro 1.
– Le 6PPD-quinone, un dérivé toxique –
Plusieurs études dans des revues prestigieuses ont ensuite confirmé son extrême toxicité pour certains poissons, même à très faible dose.
Premier à s’exprimer lundi, l’une des références de ces travaux, Edward Kolodziej, a tenté de convaincre le juge James Donato de l’impossibilité pour les fabricants d’ignorer le danger et donc leur responsabilité: « un seul jeu de quatre pneus contient environ 118 grammes de 6PPD, soit le poids d’un steak de burger », et si 1% seulement se transforme en 6PPD-quinone, « cela peut donner plus d’un milliard de nanogrammes » du composé toxique.
« Comme il ne faut que 100 nanogrammes pour tuer un poisson, le potentiel de toxicité d’un seul véhicule est suffisant pour tuer plus de 11 millions de saumons coho », a-t-il conclu, après la diffusion de la vidéo d’un saumon tournant en haletant à la surface de l’eau, en pleine convulsion.
Pour la défense, l’experte Tiffany Thomas, du cabinet Exponent, a qualifié les conclusions adverses de « limitées et spéculatives », s’appuyant sur des études en laboratoire qui ne reflètent pas les conditions des milieux naturels.
Selon elle, les concentrations de 6PPD-Q dans l’eau des rivières seraient souvent bien inférieures aux seuils de létalité, voire indétectables.
Les fabricants expliquent aussi qu’une suppression immédiate du 6PPD paralyserait la production mondiale, aucun substitut n’ayant encore prouvé une efficacité équivalente à l’échelle industrielle. Ils mettent aussi en garde contre le risque de « substitution regrettable », consistant à remplacer une substance par une autre dont les effets environnementaux seraient potentiellement pires.
L’industrie pneumatique suggère par ailleurs que la responsabilité pourrait relever de la gestion des infrastructures publiques, via l’installation de systèmes de filtration le long des réseaux routiers.
Pour obtenir la condamnation des fabricants, les plaignants doivent démontrer que l’impact du produit est prévisible avec un « degré raisonnable de certitude », conduisant les avocats des deux camps à pousser les scientifiques dans leurs retranchements. Les débats sont prévus jusqu’à mercredi ou jeudi et la décision sera rendue ultérieurement.
La bataille se poursuit par ailleurs au-delà de la Californie et notamment en Europe, où depuis mai 2025, l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a entamé des démarches pour examiner d’éventuelles restrictions sur l’usage du 6PPD dans les pneus.
bl/jnd




