Le Pôle Sud est un endroit idéal pour faire de la recherche. L’air y est pur et clair (malgré les gaz d’échappement de nos véhicules et autres groupes électrogènes). Les recherches ne sont pas affectées par les rotations terrestres et nos deux saisons, l’été de 4 mois et l’hiver de 8 mois, notre longue journée et longue nuit, permettent une observation ininterrompue du ciel. Le soleil peut être traqué cent heures sans interruption. Pour faciliter la science, la zone autour de la station a été divisée en quatre secteurs qui restreignent l’activité humaine.
Le secteur « Air pur » (Clean Air Sector) où sont étudiés les vents qui soufflent dans la direction de l’Observatoire de Recherche Atmosphérique (ARO). L’air en mouvement, le vent, n’est pratiquement pas touché par la pollution et est probablement l’air le plus pur de la Terre.
Le secteur « sombre » (Dark Sector) est préservé été comme hiver contre toute contamination lumineuse et électromagnétique.
Le secteur « silencieux » (Quiet Sector) est dédié à la sismologie et à la radiodétection. Les émissions radio et le mouvement des personnes et des véhicules y sont limités au maximum pour ne pas nuire à la qualité des détections. Une station sismique auxiliaire, elle, détecte les essais nucléaires de surface ou souterrains dans le cadre d’un traité relatif aux tests nucléaires.
Enfin, le secteur « sous le vent » (Downwind Sector) est une zone sans obstacles, idéale pour les lâchers de ballons météo et pour les opérations aériennes de la station.
Détecter les neutrinos
Le projet leader pour 2025-2026 a été l’extension d’IceCube, notre détecteur de neutrinos. En gros, les neutrinos sont des particules presque invisibles qui nous viennent de l’espace, de très très loin, qui traversent tout : notre corps, notre tasse, notre café. Aucun effet secondaire à déplorer et on peut très bien vivre sans en avoir entendu parler. Plus petits que des atomes, avec une masse minuscule et sans charge électrique, ils se déplacent à la vitesse de la lumière, à travers tout. Des trillions de neutrinos traversent notre corps à chaque seconde… Ils viennent du soleil, de supernovas, de rayons cosmiques qui percutent l’atmosphère.
Il y a trois détecteurs de neutrinos au monde. Un au Canada, dans une des mines les plus profondes existantes. La roche locale a été modifiée après avoir été frappée par une comète quelconque il y a longtemps, ce qui en fait un détecteur idéal. Le deuxième est au Japon. Une montagne y produit une eau de fonte des glaces d’une pureté maximum dans laquelle des capteurs ont été immergés. Il y a enfin le Pôle Sud et sa glace pure. Des puits de 2,5 km sont creusés avec un système à eau chaude sous pression dans lesquels des chapelets de capteurs sont insérés. Les neutrinos traversent la glace sans distorsion, certains percutent un atome ici et là et sont « capturés » par les capteurs, qui transmettent les données nécessaires aux scientifiques pour comprendre l’évolution de l’univers, ce qui se passe quand une supernova explose ou comment « fonctionnent » les étoiles.
Cosmic Ray et Biceps
Dans la série des trucs qui nous viennent de l’espace, nous avons aussi le CosRay (Cosmic Ray) qui, depuis plus de 60 ans, absorbe des neutrons et autres protons qui nous arrivent principalement d’explosions solaires ou des aurores australes en hiver. Ces rayons créent parfois des tempêtes géomagnétiques qui affectent les transmissions radio. La traque et l’analyse de ces pluies neutroniques permettent de comprendre le phénomène, d’anticiper les cycles solaires.
Nous avons un radiotélescope géant – BICEPS – qui nous permet d’étudier la nature de l’univers et les origines du Big Bang grâce aux micro-ondes cosmiques qu’il capture. Et aussi le SPT, le télescope géant du Pôle Sud. Non, je vous arrête tout de suite, il n’y a pas de monoculaire optique avec lequel nos scientifiques regardent les planètes. Il s’agit d’un radiotélescope très sensible et super froid, ce qui lui permet de détecter et d’analyser les plus petites sources de chaleur de l’univers. En créant une « carte » des points chauds et froids, le système permet une visualisation de l’espace, des galaxies, du fameux « trou noir » où tout aurait commencé. Le télescope est mobile et tourne sur 360 degrés, lentement, scannant le ciel, en traduisant en pixels les ondes micro-ondes qu’il capture.
Tout cela « vole » bien haut au-dessus de ma tête et parfois je me demande si je suis le seul à ne rien y comprendre. C’est cool, ça permet d’avoir de belles photos du Pôle Sud, ça emploie des tas de gens bien éduqués qui se racontent des blagues scientifiques incompréhensibles pour le commun des mortels, et en rient parfois même trop longtemps. Grâce à eux, j’ai moi aussi la possibilité de vivre et de travailler en Antarctique. Dans trois semaines, je repartirai au Nord, dans un monde où tout cela a peu ou pas d’importance.