Avec une nouvelle assemblée et un nouveau gouvernement se pose la question de l’avenir de la LPM 2024-2030. Malgré un effort indéniable et une réponse aux besoins les plus urgents, elle apparait insuffisante pour répondre au nouveau spectre de menaces auxquelles les armées vont être confrontées dans les décennies à venir.
Par Pierre d’Herbès – Consultant en intelligence économique, spécialiste en défense et sécurité internationale
Les années 1960 furent le paroxysme de l’effort de défense français. Au cœur des années gaulliennes, la France consacrait 5,5% de sa richesse nationale à ses besoins de défense. Depuis lors la baisse est devenue tendancielle avec une accélération à partir de 1991 et des fameux « dividendes de la paix ». La saignée est restée constante jusqu’au milieu des années 2010 avec 1,5% de part du PIB consacré à la défense.
Tempérons cette baisse en rappelant qu’à partir de 1991, la nature des menaces exigeaient un modèle d’armée plus adapté même si déjà à l’époque certains rappelaient que la guerre n’était jamais loin, comme l’illustraient de façon sanglante la crise dans les Balkans ou bien la guerre du Golfe. L’éloignement du risque d’un conflit conventionnel en Europe centrale laissait ainsi la place à un ordre international dominé par les Etats-Unis mais fondamentalement crisogène en raison d’un morcellement géopolitique alors à l’œuvre depuis près d’un demi-siècle. Les crises pouvaient ainsi survenir partout et à tout moment, un risque non négligeable dans un monde aux flux globalisés et interconnectés. Les gros bataillons de conscrits étaient désormais considérés comme inadaptés. Ils laissaient la place à des forces professionnelles, high tech et rapidement projetables, capables de répondre à des menaces asymétriques.
Malgré un budget toujours nettement en deçà des besoins, la France a été la seule puissance, avec les États-Unis, à s’être dotée d’un tel modèle d’armée. Seulement, au tournant des années 2010, le contexte international a encore évolué. Les rattrapages technologique et économique aidant, le monde entier s’est réarmé et les solutions de déni d’accès ont proliféré. Le spectre de la haute-intensité est revenu sans que les risques de guerres asymétriques aient pour autant disparu, bien au contraire. Le modèle d’armée de la France est donc devenu, en quelques années, insuffisant pour répondre à la nouvelle extension du spectre des menaces.
La LPM 2024-2030 : vrai effort ou cosmétique ?
Conçue dans le contexte de l’invasion russe de l’Ukraine, la LPM 2024-2030 est, du point de vue de ses concepteurs, la réponse à l’évolution du contexte sécuritaire international. En effet, elle accorde une part substantielle de son effort aux « nouveaux champs de conflictualité ». Entendre par là le retour d’expérience de la guerre en Ukraine avec ce que cela comporte en termes de montée en capacités sur les drones, la lutte anti-aérienne (dont anti-drone), l’investissement dans le cyberespace et l’influence, la production de munitions, etc. Des choix qui comblent objectivement les vides capacitaires les plus évidents des forces armées françaises.
« Pourquoi la France, première nation militaire d’Europe, ne se donne-t-elle pas les moyens de consolider réellement ses forces. »
Pierre d’Herbès
Du point de vue de la Marine nationale, la LPM ne remplit qu’une partie des attentes : « elle renouvelle les gros objets comme le porte-avions de nouvelle génération (PANG), les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de nouvelle génération (SNLE NG), les frégates de défense et d’intervention (FDI), les bâtiments ravitailleurs de forces (BRF), le Système de combat aérien du futur (SCAF) et le Maritime AirborneWwarfare System (MAWS). C’est positif pour nous même si c’est au prix d’une réduction de l’activité », confie un officier supérieur. En creux, on retrouve une des principales critiques formulées à l’encontre de cette loi de programmation : l’étalement des programmes d’armement et des acquisitions, combiné à un effort insuffisant dans le domaine du maintien en condition opérationnelle (MCO).
Une donne qui pourrait gravement affecter la disponibilité des équipements et donc créer des trous capacitaires : « nous n’avons qu’un pétrolier ravitailleur sur quatre de disponible, c’est évidemment insuffisant. Les remplaçants sont en cours d’acquisition. Nous manquons aussi de frégates de 1er rang, si bien que nous avons dû surclasser des frégates légères furtives dans cette catégorie. Difficile dans ces conditions d’assurer une permanence en mer Rouge » précise l’officier. La nouvelle LPM ne poursuit pas l’effort de la précédente sur la disponibilité du parc, alors même que celle-ci s’était avérée insuffisante. Comme le souligne sur ce point une source au ministère des Armées : « Le MCO est un domaine technique, moins monétisable politiquement qu’un nouveau porte-avions ».
Autre annonce tapageuse lors de l’annonce de la LPM 2024-2030, la montée à 2% de part de PIB allouée à la défense. Une décision qui devrait quasiment doubler le budget de la défense pour le porter, en 2030, à près de 70 milliards d’euros. Problème, il s’agit d’euros courants…. Ainsi, selon Renaud Bellais, chercheur en science économiques qui intervenait sur le sujet dans la revue DSI, en tenant compte de l’inflation, le budget réel se situerait alors plutôt autour de 60 milliards d’euros constants. Un doublement assez relatif donc. Autre problématique selon le chercheur, l’augmentation tendancielle du « coût unitaire transgénérationnel » des équipements. En d’autres termes, le coût du renouvellement des équipements augmente à chaque génération, réduisant par la même occasion la capacité de financement. De ce fait, le maintien du format du parc est donc directement corrélé à une croissance suffisante du PIB.
In fine la LPM 2024-2030 ne fait que compenser, voire seulement amortir, la saignée budgétaire depuis 30 ans. Même si elle donne enfin aux armées la possibilité de remplir de façon adéquate les missions qui leur sont assignées. Par voie de conséquence, la LPM ne prévoit pas de modification de son format. Une frustration pour les trois armées qui : « n’ont pas vu leur dotation augmenter comme elles le souhaitaient, pour poursuivre l’augmentation de l’activité voulue par la précédente LPM », poursuit la source au ministère des Armées.
Vers les 3% du PIB à la défense ?
Or, sans masse « consommable », il sera difficile à l’armée française de tenir des conflits face à des armées conventionnelles, ni même face à des technos-guérillas, de plus en plus capables de mettre en œuvre des moyens de déni d’accès, les attaques houtis en mer Rouge n’étant probablement qu’un avant-goût de ce phénomène. Les risques s’amoncellent sur le globe et jusqu’à nos frontières : Sahel en proie au chaos, émergence de puissances militaires moyennes hostiles comme la Turquie ou l’Algérie, cette dernière ayant la capacité de frapper la France via ses missiles Kalibr tirés depuis ses sous-marins Kilo, tous de facture russe, ou de bloquer le détroit de Gibraltar et l’accès à la Méditerranée. De facto, l’irrédentisme de Moscou en Europe de l’Est est loin d’être la seule menace. Un passage à 3% du PIB, soit près de 80 milliards d’euros de budget, permettrait de tutoyer la massification en donnant aux armées plus de profondeur capacitaire, en bref en sortant du dimensionnement échantillonnaire des forces, en particulier en ce qui concerne l’armée de Terre et l’armée de l’Air et de l’Espace. Selon l’économiste Christian Saint-Etienne (1), un tel effort permettrait aux armées françaises de déployer, entre autres, près de 320 000 hommes, 300 avions de combats, 400 chars de bataille, 300 canons CAESAR, 800 ogives nucléaires, de disposer de deux groupes aéronavals, de doubler le nombre de SNA et de disposer de deux SNLE supplémentaires. Sans compter l’augmentation indispensable du nombre de frégates de premier rang, autour d’une vingtaine d’unités : « c’est le premier segment où les capacités sont réellement en deçà des besoins exprimés antérieurement » confie un officier supérieur. On retrouve peu ou prou cette projection dans certains médias comme Méta-défense (meta-defense.fr) qui table ainsi sur l’alignement d’une soixantaine d’avions de transport, 25 ravitailleurs, six avions-radars AWACS et le doublement de la flotte d’hélicoptères. Notons au passage qu’un élargissement du format des armées françaises poserait mécaniquement la question du recrutement et de la fidélisation des recrues sur le long-terme : des problématiques de fonds qui touchent toutes les armées occidentales.
« Un passage à 3% du PIB pour la défense permettrait de tutoyer la massification en donnant aux armées plus de profondeur capacitaire. »
Pierre d’Herbès
Grosso modo, l’armée française se verrait augmentée du tiers au double de ses capacités actuelles. Un format qui, sans être gigantesque, serait plus robuste et capable d’absorber un conflit face à un adversaire employant des moyens conventionnels, d’assumer le rôle qui devrait être le sien au sein de ses différentes alliances en cas de conflit généralisé, voire de disposer d’une capacité d’« entrée en premier » sur un théâtre d’opération. Considérant la hausse de la conflictualité mondiale et le spectre élargi des menaces, un effort à 3% apparait alors presque léger. D’autres pays européens ont passé le pas. La Pologne consacre déjà 3% de son PIB à son effort de défense, la Grande-Bretagne compte le porter à 2,5% (voire à 3% selon certaines sources) tout comme la Suède.
Mais alors pourquoi la France, première nation militaire d’Europe, ne se donne-t-elle pas les moyens de consolider réellement ses forces, ce qui crédibiliserait par ailleurs la proposition du président Emmanuel Macron d’étendre le parapluie nucléaire français à ses alliés européens. Compte tenu des mutations de plus en plus évidentes du climat international, la rédaction d’un nouveau Livre blanc sur la défense serait donc un minimum. Avant même un débat sur la part de PIB alloué à la défense ou sur la rentabilité des investissements de défense, devrait se tenir une réflexion sincère sur la place que la France veut tenir dans le monde qui vient. L’expression d’un besoin opérationnel et doctrinal en découlerait naturellement et in fine les moyens idoines. Sans une conduite stratégique adéquate, aucune guerre ne pourra être menée : à partir de là, le risque de déclassement est réel. En attendant, il faut espérer que l’existant de la LPM 2024-2030 soit à minima maintenu et ne se transforme pas en variable d’ajustement.