Un marathon au Pôle Sud ! (par Éric Chevreuil)

Une de mes blagues favorites, quand on me demande si j’ai vu des extra-terrestres en Antarctique, est de répondre que oui, car ils vivent parmi nous. Ce sont ces individus qui courent tous les jours plus de 5 km, sur la glace, dans le blizzard. Les mêmes qui viennent ici pour participer à l’un de nos deux marathons.

Au début janvier, à McMurdo et au Pôle Sud, ont lieu les marathons extrêmes des glaces. À McMurdo, la course se déroule sur la mer gelée, sur un tronçon de 10 km reliant les aéroports de Williams (skiway) et de Phoenix (gros porteurs à roues). Deux allers-retours pour atteindre les 42 km du marathon. Pour le super marathon, 80 km, l’arrivée se fait directement à la station de McMurdo.

Après le succès de ma course autour du monde, au Pôle Sud, on m’a demandé si je voulais organiser le marathon et le semi-marathon. J’ai sondé la population de la base : huit marathoniens et cinq semi-marathoniens potentiels. Comme le support logistique est identique pour une personne ou cinquante, j’ai ajouté un triathlon de 5 km sur le parcours du marathon, un relais course à pied, un tirage de traîneau avec une personne dessus, et du ski.

Il a fallu « embaucher » nos topographes pour reconnaître et mesurer un parcours de 10,5 km, à faire quatre fois. Départ au Pôle cérémonial, tour du pôle géographique, boucle de la fin du monde (4 km), aller-retour le long de la piste d’atterrissage (4 km), puis boucle IceCube–Telescope avant de revenir vers la station et le Pôle cérémonial (2,5 km).

Nous avons installé des toilettes portables le long du parcours. Le ravitaillement central se trouvait dans la salle de gym, au cœur des trois boucles.

Appel à volontaires pour deux motoneiges : suivre et localiser les coureurs, prendre des photos, donner l’alerte, évacuer ou prodiguer les premiers soins.

Appel à volontaires pour aménager la salle : une chaise par coureur, deux pièces pour se changer, réchauffe-mains et pieds, tables, musique… puis récupération de la nourriture et nettoyage final.

Le service médical a installé une cellule de premiers soins dans la « Big Gym » : couverture chauffante, oxygène, électrocardiogramme, défibrillateur, Tylenol, fausse peau pour les ampoules…

Les pompiers ont positionné un minivan à chenilles en bout de piste, avec personnel, boissons chaudes et aliments salés et vitaminés.

Les cuisines ont préparé boissons chaudes, soupe, sandwiches, cornichons au vinaigre, aliments vitaminés (pâte de dattes aux amandes, sucreries vitaminées).

Le « Fleet Ops » a nivelé la piste deux jours avant la course pour que la surface gèle bien et devienne suffisamment dure.

Pour la sécurité, j’ai aussi dû établir un plan de communication, un plan d’urgence médicale et un plan en cas d’atterrissage impromptu d’aéronef pendant la course. Le reste de l’équipe médicale et le groupe d’intervention numéro 4 étaient en écoute radio, prêts à intervenir.

Le jour de la compétition, nous avons eu « beau temps » : –39,2 °C au vent et un vent modéré de 16 km/h. Treize coureurs au départ, plus trois équipes de trois pour le relais (qui partait un kilomètre devant les marathoniens). Départ à 8 h 30, heure de la Nouvelle-Zélande. Je suis retourné à mon poste de commandement dans la gym, où les motoneiges m’informaient régulièrement de la position des coureurs. Une « preuve de vie » qui me permettait de mettre à jour un grand tableau et de visualiser mes 13 extra-terrestres. Parfois, j’envoyais une motoneige vérifier un participant invisible depuis trop longtemps.

À la fin de chaque tour de 10,5 km, les coureurs devaient passer par le gymnase pour changer leurs vêtements : gelés derrière, trempés devant. Ils remplaçaient aussi leurs chauffe-mains et pieds. Pendant ce temps, le médecin et moi discutions avec eux tout en vérifiant l’absence d’engelures sur les orteils, doigts, joues, nez et oreilles. Une boisson chaude, un peu de nourriture, et ils repartaient vaillamment.

Nous n’avons eu aucun abandon. Malgré la glace, le vent et le froid, mes coureurs ont réalisé un rêve que peu d’entre nous accompliront : terminer le marathon du Pôle Sud, en Antarctique. Le premier a terminé en 4 h 59 min 20 s, le dernier en 7 h 56 min 15 s. Le semi-marathon a été complété entre 2 h 45 et 4 h 16.

Mes extra-terrestres, ou mes robots, ont fait une magnifique course. Leur effort continu a été la récompense de tout le personnel ayant contribué à cet événement unique et exclusif.

r Éric Ch

 

Marine & Oceans
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La revue trimestrielle MARINE & OCÉANS est éditée par la "Société Nouvelle des Éditions Marine et Océans". Elle a pour objectif de sensibiliser le grand public aux principaux enjeux géopolitiques, économiques et environnementaux des mers et des océans. Informer et expliquer sont les maîtres mots des contenus proposés destinés à favoriser la compréhension d’un milieu fragile.   Même si plus de 90% des échanges se font par voies maritimes, les mers et les océans ne sont pas dédiés qu'aux échanges. Les ressources qu'ils recèlent sont à l'origine de nouvelles ambitions et, peut-être demain, de nouvelles confrontations.

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