Grands fonds marins, naissance d’une nouvelle ère ?  

Par 

Francis Vallat 

Président du Groupe de Synergie « Grands fonds marins » du Cluster maritime français  

Fondateur et président d’honneur du Cluster maritime français 

Francis Vallat – Crédit DR

Quand j’entends tout ce qui se dit autour d’une problématique aussi complexe que celle des Grands Fonds Marins,

Quand j’ai moi-même la tentation de céder à l’appel de la facilité (« C’est tout simple, pour protéger l’Océan qui est notre avenir et qui est déjà tellement agressé et empoisonné, il suffit de ne pas y toucher »),

Quand des bouffées de lassitude et d’indignation m’assaillent face au doute — semé insidieusement et « par principe » — sur la résolution du Cluster Maritime Français de ne jamais menacer les écosystèmes marins, alors que c’est sa priorité absolue,

Quand parfois tout se conjugue pour éloigner le rapprochement des hommes de bonne volonté de ce dossier propre à déchaîner les passions,

Alors je suis partagé entre l’envie de céder à la tentation de Venise, et au contraire la volonté de démontrer pourquoi les défenseurs acharnés de la planète devraient soutenir une démarche illustrant au plus haut point les chances et les vertus cruciales du Développement Durable. 

Pour ce faire, le premier impératif est de rappeler le contexte général dans lequel se trouvent à la fois la Terre et l’Humanité. Avec son cortège de constats incontestables : 

  • Notre planète est dans une situation catastrophique. Elle est condamnée à court terme si l’Océan est plus fragilisé qu’il ne l’est aujourd’hui. 
  • L’être humain, principal prédateur du monde vivant, a démontré sa capacité destructive, toujours à l’œuvre comme le démontrent par exemple l’espace transformé en poubelle ou la montée — non enrayée et insuffisamment compensée – de la production de plastique.  
  • L’Homme, capable du pire mais aussi du meilleur, n’en n’a pas moins droit à la vie lui aussi. 
  • La pression économique et sociale de l’évolution démographique des deux prochaines décennies — pic prévu en 2050 avec près de trois milliards d’être humains de plus qu’aujourd’hui – est incontournable, sauf à accepter la mort programmée de centaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. 
  • L’avenir de notre planète habitée ne pourra être sauvé qu’avec l’Homme et non contre l’Homme. Il est donc illusoire d’espérer arriver à protéger les générations futures sans l’adhésion des générations présentes. 
  • Le changement de rythme dans les activités de recyclage de toutes les formes de déchets est une nécessité, mais hélas il ne sera pas suffisant à l’échelle du monde dans les vingt ans qui viennent. Accélérer est indispensable, mais trop de retard a été pris pour être « dans les temps ». 
  • Les besoins de matières premières (dont les métaux rares requis par l’indispensable transition énergétique — éoliennes, batteries… – comme par l’irréversible digitalisation) sont énormes et exponentiels. Or il y a, de par le monde, des acteurs (Etats ou entités privées) prêts à avancer sans le moindre scrupule, indifférents à l’avenir de l’humanité comme à celui de la planète. Des entités qui ne respecteront aucune règle s’ils ne sont pas contraints par un cadre les obligeant à bien se comporter.

Du coup la seule voie possible pour l’avenir est d’imposer le Développement Durable, partout et à chaque fois que cela est possible. C’est certes un défi qui pose des questions parfois désagréables et complexes, mais ce sont ces questions qu’il faut mettre sur la table au lieu de les ignorer avec une bonne conscience habillée en vertu, mais en réalité irresponsable.

Travailler en coalition  

De cette première conclusion, et au nom du sauvetage de la mer, découle le deuxième impératif : 

Le temps est venu — c’est même d’une urgence cruciale — que toutes les parties prenantes travaillent en coalition. Une coalition qui ne réunisse pas seulement toutes les ONG préoccupées de l’avenir de l’Océan comme c’est le cas aujourd’hui, mais tous les responsables concernés par cet enjeu vital, quelle que soit leur origine. Y compris les politiques, les professionnels et naturellement les représentants de l’économie et plus particulièrement de l’industrie. L’objectif étant d’étudier, voire de dégager ensemble à marche forcée, les solutions les plus ambitieuses mais aussi les plus réalistes pour le futur. 

J’ajouterais, pour les sceptiques que j’entends déjà ironiser, qu’il ne s’agit pas nécessairement d’un rêve inaccessible…pour peu qu’on en décide. J’invoquerais à cet égard quelques « précédents » encourageants de victoires majeures, trop vite oubliées bien que récentes, et sur lesquelles à l’époque personne n’aurait parié. Je pense par exemple à la reconstitution de la couche d’ozone (dont la réduction menaçait déjà la vie humaine comme nombre d’autres formes de vie, et semblait condamner la Terre inéluctablement), ou à un moindre degré, à la disparition des dégazages et déballastages sauvages dans les eaux européennes. Dans les deux cas le phénomène paraissait insoluble, mais grâce à l’action de personnes déterminées, de quelques gouvernants prenant le risque de l’impopularité, et à la mobilisation presque brutale de tous les « stake-holders », l’homme a fini par trouver, articuler et imposer les solutions. En quelques années à chaque fois ! 

Aujourd’hui, face au dérèglement climatique, nous sommes à nouveau très en retard, le dos au mur, et en outre désemparés par la complexité des défis à surmonter simultanément. Mais si nous acceptons d’être moins dogmatiques les uns vis-à-vis des autres, si nous utilisons les trois années à venir (écoutons et entendons le GIEC qui nous a fixé le calendrier !) pour dépasser les préventions de chacun, nous pouvons avoir une chance. Il faut, à tout prix, éviter que les ONG continuent de ne se parler qu’entre elles, laissant les industriels poursuivre — eux aussi entre eux – leur route en parallèle. Avec le risque que finalement rien ne soit fait ou, pire encore, le soit mal… 

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La connaissance des grands fonds marins est aujourd’hui au coeur de tous les enjeux – Crédit : DR

Des pistes et orientations crédibles 

Ce qui nous amène au troisième impératif : analyser objectivement les conclusions provisoires d’un groupe de travail français, le Groupe de synergie « Grands fonds marins » du Cluster maritime français, qui, sans bruit, rassemble depuis une douzaine d’années entreprises, associations, instituts de recherche et, de manière régulière ou épisodique, nombre d’administrations et d’ONG. Or quelques-unes des pistes et orientations dégagées par les travaux de ces experts et « sachants » sont particulièrement pertinentes…et crédibles !  

  • Identification de dix étapes nécessaires — sur le plan technique et des précautions environnementales — entre la première phase d’exploration et l’éventuelle phase initiale d’exploitation. 
  • Engagement solennel pris par tous, industriels en tête, que rien ne se passera (et surtout pas d’activité minière) s’il n’y a pas de garantie que les écosystèmes marins seront préservés. 
  • Même engagement que rien ne sera fait sans que les populations éventuellement concernées aient été associées aux décisions et/ou soient partie prenante des différentes étapes. 
  • Prise de conscience définitive que, au moins dans nos ZEE, la question des Grands Fonds Marins est un défi structurant pour des approches communes Métropole-Outremer, supposant en lui-même un dialogue équilibré et gagnant-gagnant (chacun ayant besoin des autres et tous étant français). 

A noter que les bonnes conclusions ont été tirées du blocage intervenu, il y a quelques années, à Wallis & Futuna, par manque de préparation, de pédagogie, je dirais même par arrogance, à l’égard des populations locales et de leurs traditions. 

  • Volonté de tous, qu’il s’agisse de l’exploration ou de l’éventuelle exploitation, de respecter des procédures assurant la transparence totale des opérations. 

Enfin, proposition d’une méthodologie paraissant inattaquable de bonne foi. Grosso-modo : 

  • Réalisation du démonstrateur-pilote évoqué dans la stratégie nationale française de 2021 avec l’accord de tous (une initiative réclamée d’ailleurs, au départ, par les environnementaux, dont l’architecture complexe a été pensée par toutes les parties concernées, et à la gouvernance de laquelle tous les acteurs ont convenu que les ONG devraient être associées). 
  • Approche « en cliquet », étape par étape, avec décision, à chaque stade, de poursuivre ou non, et ce via une gouvernance associant sur chaque site toutes les parties concernées, y compris les observateurs extérieurs, les régulateurs, et là encore des ONG … 

C’est dans cet esprit qu’un dialogue, difficile mais franc et opiniâtre, a été voulu et établi avec de grandes ONG, et que j’avais d’ailleurs accepté d’écrire, l’année dernière, le livre « Notre avenir s’écrit dans l’Océan » avec Isabelle Autissier, présidente d’honneur du WWF 

Nodules polymétalliques observés dans le Pacifique Nord lors de la campagne Nodinaut en 2004
Nodules polymétalliques observés dans le Pacifique Nord lors de la campagne Nodinaut en 2004 – Crédit : DR

D’autres raisons d’espérer 

Je voudrais enfin ajouter quelques ultimes observations porteuses d’espoir : 

  • Les jeunes générations, y compris dans le monde industriel, acceptent et accepteront de moins en moins de se compromettre sur l’environnement. Or aujourd’hui ce sont elles qui sont ou commencent à arriver aux commandes.   
  • Le bon sens vient à la rescousse et plaide en faveur de la vraisemblance d’une bascule encourageante. Il est de plus en plus évident, en effet, que l’intérêt même des industriels sera de plus en plus de ne pas prendre le risque d’investir dans les Fonds Marins s’ils ne sont pas prêts à démontrer clairement qu’ils respectent les règles et procédures les plus contraignantes, et qu’ils peuvent faire face à toutes les exigences. Le risque serait bien trop important, en cas d’arrêt du « chantier » (dû par exemple au non-respect de leurs obligations), qu’ils perdent les millions investis dans chaque site pour des opérations à très forte valeur ajoutée. C’est d’ailleurs l’une des raisons de se battre pour que tous, dans le monde, aient à se soumettre aux mêmes obligations, sans se contenter de l’argument de certains acteurs (juste mais insatisfaisant) qu’un site minier ne représentera jamais qu’une tête d’épingle dans l’immensité océanique. 
  • C’est aussi pour cela, dans un autre domaine, qu’il faut être circonspect vis-à-vis des attaques irréfléchies entendues ici ou là contre l’Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM), que ce soit de la part des ONG les plus extrêmes ou à l’inverse de ceux qui aimeraient pouvoir s’affranchir de ses règles. Certes la vigilance et la prudence sont et seront de mise tant que le nouveau code minier international travaillé par l’AIFM ne sera pas publié et analysé, mais ne disqualifions pas, à l’avance, la seule institution au monde ayant la légitimité et la compétence pour publier des réglementations universelles. Autrement dit les seules barrières susceptibles d’imposer une approche responsable de la part d’opérateurs ou d’Etats qui rêvent « d’avancer » sans contraintes…sans oser l’afficher. 

Ensemble pour une nouvelle ère  

Ma conviction est que le traitement du dossier « Grands Fonds Marins » pourrait bien être la première réalisation et le plus beau symbole d’une nouvelle ère.  Une ère exemplaire où exploration ou prospection ne signifieront pas automatiquement exploitation, où l’ensemble des parties prenantes aura conscience que le dialogue n’est pas une option mais une obligation, où l’exploitation éventuelle ne pourra se faire sans la certitude avérée de pouvoir limiter efficacement les impacts sur la biodiversité marine. Une ère enfin où s’imposeront, à chaque fois et sur chaque site, la transparence, les règles adaptées, et le respect de contrôles définis précisément grâce à la connaissance issue de l’exploration (cf §6 de la position du Cluster maritime français ci-dessous) 

Ce faisant, nous serons en outre dans l’esprit des Pères fondateurs de Montego Bay qui furent les pionniers du concept de « Mer, bien commun de l’humanité », et qui d’ailleurs créèrent en son nom le premier mécanisme de rétrocession d’une partie des richesses générées en haute mer, aux pays en voie de développement. N’y avait-il pas là, déjà, la prémisse prometteuse d’une nouvelle ère ? 

SIX POINTS D’ACTUALITE SUR LA POSITION

DU CLUSTER MARITIME FRANÇAIS (CMF)  

I / Notre méconnaissance de l’Océan est absolument confondante, surtout si nous voulons avoir plus de moyens de le protéger ! Notre avis est que nous avons clairement atteint le stade : 

  • où refuser la connaissance par l’exploration serait de l’obscurantisme et de la non-assistance à  personne en danger (l’Océan lui-même devrait d’ailleurs être un jour considéré comme une personne morale disposant de droits et au nom de laquelle il deviendra possible d’ester en justice). Sans parler de l’inconscience de se désintéresser par principe du potentiel immense de découvertes scientifiques ou d’avancées technologiques importantes pour l’homme, et surtout potentiellement déterminantes pour la compréhension et la protection de la nature.  
  • où ne pas réfléchir à l’éventualité d’une exploitation serait également irresponsable au vu des pressions, quasi-humanitaires, qui s’accélèrent à tous niveaux. Il paraît donc de bon sens d’essayer de savoir si et comment on peut « y aller », ou à l’inverse pourquoi (et où) il ne faut surtout pas y aller. C’est à notre avis la seule manière de parler – sans idéologie et sans compromission – du développement durable, en rappelant que les deux termes « développement » et « durabilité » sont indissociables. 

II / Sur ce qui se passe dans notre pays, il importe de souligner que – quelles que soient les déceptions dans l’application, ou plutôt dans sa non-application – la stratégie nationale élaborée par accord de toutes les parties prenantes, et décidée au CIMER de janvier 2021, existe bel et bien. Elle reste celle du gouvernement de la France et vient d’ailleurs d’être confirmée sans qu’aucun aspect de son contenu soit remis en cause (développement sur dix ans avec programmation des phases successives de mise en œuvre. Et évaluation, pour chaque phase, des objectifs, missions, et financements nécessaires, y compris les campagnes à prévoir, le démonstrateur etc…). 

III / L’initiative France 2030 peut d’ailleurs être considérée comme la première étape concrète de cette stratégie, alors que les frustrations de 2021 faisaient redouter le pire. De fait, son objectif n°10 adresse bien les domaines qui sont le premier socle logique de toute stratégie, et aussi de toute constitution de nouvelle filière (campagnes d’exploration ; émergence d’outils de rupture, français si possible ; engagement financier public à la hauteur via commandes publiques et/ou subventions). 

IV / Qu’il s’agisse d’exploration ou d’exploitation, il est au moins aussi important et honnête de ne pas nier qu’il y aura des impacts sur les écosystèmes, que de ne pas déclarer, à priori, que tel ou tel type d’action doit être interdit.  

En effet ce qui compte est : d’une part, de savoir si l’on peut circonscrire les répercussions spatiales et temporelles des impacts, et adapter des solutions offrant des garanties satisfaisantes ; d’autre part, d’être prêt à arrêter ou suspendre tous travaux tant que la levée de risque n’aura pas été clairement établie 

V / Les dialogues avec des équivalents étrangers du Cluster maritime français, particulièrement européens (cf DSMA allemande) sont essentiels. Car même si les acteurs français sont extrêmement bien placés, suffisamment même pour que leur leadership puisse encore être accepté, il y des besoins de coopérations, d’échanges d’informations, bilatéraux, multilatéraux parfois, de démarches communes au niveau de Bruxelles etc… 

VI / Rappel du résumé de la position formelle du Cluster maritime français : 

EXPLORATION : Pas de moratoire 

« La préservation de l’Océan et de sa biodiversité, comme de son rôle dans la régulation climatique, ne peut plus attendre. C’est au nom même de l’active protection de l’océan que s’impose le développement de la recherche et de l’exploration tant de la colonne d’eau que des fonds marins. Cette obligation, comme celle de l’inventaire des patrimoines sous-marins, devra être mise en œuvre de manière publique et transparente, avec des moyens et procédures respectant strictement les protocoles approuvés et contrôlés par des entités reconnues par l’ensemble des parties prenantes, et propres à garantir la connaissance nécessaire à la protection de la biodiversité marine et des écosystèmes concernés. Le besoin urgent de connaissances accrues, pour la protection de l’Océan, fait aujourd’hui largement consensus dans la communauté scientifique. Le risque d’agir trop tardivement ne peut plus être pris, ni pour l’Homme ni pour notre planète » 

PROSPECTION ET EVENTUELLE EXPLOITATION : Moratoire conditionnel 

Une nouvelle ère doit s’ouvrir face aux besoins grandissants de ressources. Celle de l’exemplarité et du rassemblement de toutes les compétences pour qu’une vraie chance soit donnée au Développement Responsable, au-delà de la priorité donnée au recyclage. Une ère où prospection ne signifiera pas nécessairement exploitation, où l’ensemble des parties prenantes sera impliqué, où l’éventuelle exploitation ne pourra se faire qu’avec la certitude de pouvoir limiter au strict minimum acceptable les impacts sur les écosystèmes et la biodiversité marine. Une ère où s’imposeront, à chaque fois et sur chaque site :  la transparence, l’instauration de règles claires et le respect des conditions ou des contrôles définis précisément grâce à la recherche ou à la connaissance » 

 

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