Ambitions chinoises, inquiétudes japonaises : Tokyo muscle sa politique de défense

Les Focus de l’été

Pour faire face aux tensions qui s’exacerbent dans le Pacifique et dans son environnement proche, le Japon revoit sa politique de défense, axée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sur une position uniquement défensive. Avec en clé de voute le développement affirmé de sa marine.  

 

Par

Arthur Benoit,

Étudiant en Master à l’ILERI (Institut Libre des Relations Internationales et des Sciences Politiques), stagiaire à la rédaction de Marine & Océans.

 

Le 28 juillet dernier, le gouvernement japonais a publié son Livre Blanc sur la défense qui confirme la volonté de remilitarisation du pays, à rebours des engagements pris à la fin de la Seconde Guerre mondiale. A l’issue de sa capitulation face aux États-Unis en 1945, Tokyo s’était en effet vu imposé l’abandon de ses ambitions géopolitiques régionales et une réduction drastique de ses forces militaires pour ne plus posséder qu’une capacité défensive de son territoire, remettant ainsi sa sécurité entre les mains des États-Unis (1). L’article 9 de la Constitution japonaise, voté le 3 novembre 1946, entré en vigueur le 3 mai 1947, actait le renoncement « à jamais » du Japon « à la guerre, à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux ». Le pays ne dispose ainsi toujours pas d’une armée mais d’une force d’autodéfense. Malgré ce statut particulier, le Japon – 3ème économie mondiale derrière les États-Unis et la Chine -, serait aujourd’hui la 8ème puissance militaire mondiale disposant de la 5ème marine (en tonnage). Toutefois depuis une décennie, sous l’impulsion notamment de l’ancien Premier ministre Shinzô Abe, assassiné en juillet 2022, la majorité des formations politiques japonaises est favorable à une modification de la constitution, particulièrement de la « clause de paix » de l’article 9 (2). Mieux, fin 2022, le Japon a totalement révisé sa doctrine de défense entérinant le principe d’une remilitarisation à marche forcée. Cette évolution radicale de la politique de défense et la mutation annoncée des forces d’autodéfense japonaises interviennent dans un contexte de confrontation entre les deux géants américain et chinois, et de militarisation croissante de l’espace indopacifique.

 

Un Japon isolé dans une Asie du nord-est hostile

La crise taïwanaise de 2022 et le déclenchement de la guerre en Ukraine ont accéléré la volonté de réarmement du pays. Fermement aligné sur les pays occidentaux dans le conflit ukrainien, Tokyo est inquiété par une Russie très proche de ses frontières et décomplexée dans son usage de la violence à l’international. Les contentieux territoriaux autour des îles Kouriles, au nord de l’archipel nippon, entretiennent une tension entre les deux États. A cela s’ajoutent la nucléarisation de la Corée du Nord, les nombreux tests de missiles balistiques et les menaces de plus en plus importantes de Pyongyang, pris très au sérieux par le pouvoir japonais.

Mais la véritable menace qui motive la mutation rapide des forces d’autodéfense japonaises est celle de la Chine. Les ambitions de Pékin en mer de Chine et dans le Pacifique, son développement économique et militaire fulgurants, et sa position de plus en plus affirmée sur la question taïwanaise leur font craindre le pire. Les exercices militaires chinois, d’une ampleur inédite, menés autour de Taïwan après la visite sur place, en août 2022, de Nancy Pelosi, présidente de la chambre des représentants américaine, étaient un message fort à destination des États-Unis mais également des États alignés sur la position américaine vis à vis de Taïwan. De nombreux accrochages en mer de Chine orientale entre des navires – garde-côtes et navires de pêche – japonais et chinois,  exacerbent les tensions. Le principal contentieux entre le Japon et la Chine porte sur les îles Senkaku (Diaoyu en chinois) et leurs ressources potentielles en hydrocarbures. A cela s’ajoutent les exercices militaires, désormais réguliers, de la Chine et de la Russie dont les plus récents ont eu lieu fin juillet en mer du Japon, qui apparaissent comme une démonstration de puissance supplémentaire des deux alliés et accentuent la bipolarisation d’une région dans laquelle une confrontation entre deux blocs semble possible. Dans cet environnement hostile, le Japon ne compte donc aucun allié solide. Même la Corée du Sud, qui partage pourtant de nombreux points communs avec le pays du soleil levant, comme l’inquiétude de l’expansion chinoise et la menace nord-coréenne, n’entretient pas d’excellentes relations avec l’archipel. Tout comme avec la Russie et la Chine, des différends territoriaux pour des iles dans la mer du Japon contribuent à dégrader le dialogue bilatéral.

Carte topographique du Japon

Le Japon, allié principal des États-Unis contre la Chine

Cette bipolarisation en cours dans la région fait du Japon le partenaire privilégié des Américains. Dans sa confrontation avec Pékin, Tokyo est un acteur clé de la stratégie de Washington. En effet, depuis le pivot stratégique organisé de l’Atlantique vers le Pacifique, à partir de 2011, sous Barack Obama, les États-Unis accentuent leur présence, principalement militaire, dans l’Indopacifique. Avec plusieurs bases aux Philippines, en Corée du Sud et dans le reste de l’Océanie, le géant américain tente de contenir la Chine. Mais c’est bien au Japon, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale que l’oncle Sam possède ses plus grandes forces militaires à l’étranger. Près de 50 000 soldats américains sont en permanence au pays du soleil levant, dont une grande majorité sur la base d’Okinawa. Fréquemment contestée, cette présence américaine a malgré tout permis au Japon de disposer d’une importante protection et de se concentrer sur son développement national dans la seconde moitié du XXème siècle pour devenir aujourd’hui la 3ème économie mondiale. Les contestations ont également faibli depuis la guerre en Ukraine et la dégradation des relations avec la Chine. Clé de voute de la défense du Japon depuis plus de 70 ans, les États-Unis profitent de cette position favorable pour encourager la remilitarisation du pays, malgré la contradiction que cela induit avec le renoncement à la guerre acté dans les traités bilatéraux et la Constitution japonaise.

 

Une nouvelle stratégie de défense 

Depuis l’élection en 2012 de Shinzô Abe, le Japon a entamé un abandon progressif de sa posture historiquement pacifiste et défensive. Cette dynamique a persisté après l’assassinat du Premier ministre, en juillet 2022, en dépit des débats politiques et juridiques que cela suscite concernant notamment la question de la réforme de l’article 9 de la Constitution. Fin 2022, l’actuel Premier ministre, Fumio Kishida, a officialisé une nouvelle stratégie de défense affirmant la volonté du Japon de développer une « capacité de contre-attaque » et donc de projection de puissance pour la défense du territoire, sans toutefois évoquer la notion « d’intervention préventive » qui marquerait l’abandon de la posture historiquement défensive du pays. Cette nouvelle doctrine présentée dans trois documents – la National Security Strategy (NSS), la National Defense Strategy (NDS) et le National Defense Program (NDP) -, marque une adaptation au contexte stratégique jugé menaçant et fixe les ambitions budgétaires du secteur de la défense avec un objectif de 2% du PIB, pour se rapprocher des standards otaniens, contre environ 1% aujourd’hui. La stratégie de défense du Japon repose toujours sur l’alliance avec les États-Unis même si elle tente de retrouver une forme d’indépendance, et mise sur un développement technologique important. Elle repose également sur un rapprochement avec les États ayant un même intérêt à contrer le développement du géant chinois comme l’illustrent les efforts diplomatiques menés en ce sens par le nouveau Premier ministre, la tenue du G7 à Hiroshima en mai 2023, l’affirmation de la position du Japon dans l’alliance informelle QUAD aux côtés des États-Unis, de l’Australie et de l’Inde (3), ou les exercices militaires menés avec les Anglais, les Italiens ou les Français.  

SASEBO, Japon (26 mai 2022) Des marins de l’U.S. Navy et des forces navales d’autodéfense japonaises lors d’une cérémonie commémorative.

Une montée en puissance de la marine

L’axe principal de cette nouvelle stratégie de défense repose enfin sur les forces navales japonaises, en pleine modernisation, atout majeur du pays pour défendre ses nombreuses îles et servir cette capacité de contre-attaque dont il veut désormais se doter. C’est dans cette idée que le Japon a mis en service ses deux plus gros navires, de classe Izumo, en 2015 puis en 2017 pour le DDH-184 Kaga. Ces porte-hélicoptères qui répondaient à une vision défensive du territoire ont été modifiés depuis 2021 pour pouvoir également accueillir des avions F-35 Lightning II, développés par le constructeur américain Lockheed Martin, sans qu’ils soient toutefois considérés comme des porte-avions. Les Japonais jouent donc sur les mots, en bénéficiant d’un soutien implicite de Washington, pour ne pas déclencher de réaction à l’international. La marine japonaise est également composée de 22 sous-marins, 42 destroyers et 3 frégates du type Mogami, flambant neuves puisque terminées ces deux dernières années. Cinq autres frégates de ce type sont en construction, ainsi que six sous-marins avec pour objectif de permettre au Japon de garder un avantage technologique sur la Chine, à défaut de l’avantage numérique. De fait, avec une flotte de plus de 425 navires de guerre, un quatrième porte-avions en construction, 72 sous-marins et 7 en construction, la marine chinoise, aujourd’hui considérée comme la seconde marine la plus puissante derrière l’US Navy, impressionne et compte se servir de ses capacités pour imposer sa domination en mer de Chine et ailleurs. Un défi de taille pour le Japon que Tokyo a décidé de relever.

 

(1) Traité de San Francisco de 1951 et Traité de coopération mutuelle et de sécurité de 1960.
(2) Kenneth Mori McElwain – La réforme de la Constitution japonaise à l’ère post-Abe : les obstacles institutionnels et politiques – www.nippon.com
(3) Dialogue quadrilatéral pour la sécurité. En anglais Quadrilateral Security Dialogue.

 

Crédits photos : US Navy

Crédits carte : Bourrichon

 

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