Le nouvel an est arrivé ici, en Antarctique, avec un jour d’avance sur les États‑Unis et l’Europe. Pour nous, cela a été une journée normale. Nous avons eu deux jours fériés, vendredi et samedi, mais avons travaillé le dimanche.
Derrière ces emplois du temps infâmes se cacherait une logique financière implacable que j’ai du mal à comprendre et qui, pour moi, n’a aucun sens. Nous travaillons neuf heures par jour et six jours par semaine, qu’il pleuve ou qu’il vente. Pas d’heures sup… 54 heures par semaine, point barre.
Lors de ma saison dernière à McMurdo, pendant les deux mois « cargo » (déchargement et chargement de trois navires de ravitaillement), la moitié de la station travaillait de 18 h 00 à 06 h 00 tous les jours. Pourtant, les heures et la paie restaient les mêmes. Peu importe. On va en Antarctique pour l’Antarctique, et on est quand même bien payé(e). Si on ajoute les économies faites « à la maison », on est même très bien payé(e).
Noël a été pour nous une fête plus traditionnelle. Nous avons encore partagé un grand repas, accompagné de chorales de Noël chantées sur notre réseau radio, ouvert simultanément aux trois stations américaines : McMurdo, Pôle Sud et Palmer.
Pour le nouvel an, il n’y a rien eu de particulier en cuisine. Il y a eu un bal, puis une journée luge et barbecue‑musique ainsi qu’un tournoi de golf (oui, vous avez bien lu : golf).
Course autour du monde
Le matin de Noël, nous avons également organisé notre « course autour du monde ». C’est une course à pied qui fait le tour de la station, mais aussi celui du pôle géographique, qui pointe vers le nord où que l’on se trouve à ses côtés. Comme il est le point final de toutes les latitudes, faire le tour du point où elles se rejoignent revient à faire le tour du monde.
J’ai organisé la course. Soixante‑quatorze participants ont affronté la glace, le froid et le manque d’oxygène pour redonner vie à cette tradition. Ils ont ensuite posé devant la borne cérémoniale pour une photo mythique.
J’organise aussi le marathon et le semi‑marathon. J’ai déjà sept coureurs inscrits pour les 42 kilomètres du 11 janvier. Il y a des extra‑terrestres au Pôle Sud… Nous en avons sept.
Hier, comme deux fois par jour au Pôle Sud depuis 1956, j’ai confectionné et lancé un ballon météo baptisé CORSICA. Le ballon en latex, gardé au chaud puis gonflé à l’hélium, monte à 4 mètres par seconde. Il traîne derrière lui, au bout d’un filin d’une cinquantaine de mètres, une sonde capable d’enregistrer et de transmettre l’altitude, la vitesse du vent, la température, l’humidité et la pression atmosphérique.
Plus il monte, plus sa taille augmente, car la pression atmosphérique décroît avec l’altitude. Il finit par exploser, puis retombe quelque part avec sa sonde… Dieu seul sait où. Beaucoup doivent maintenant être ensevelis dans la glace, en attendant le réchauffement final de la planète et la fonte des glaces, pour resurgir et témoigner de notre indélicatesse.
Autre cérémonie traditionnelle au Pôle Sud : les « hivernants » 2025 ont confectionné la nouvelle balise qui marquera le pôle géographique pour un an. Les « hivernants » 2026 fabriqueront la prochaine.
La nouvelle balise sera une surprise pour presque tous. Celle de 2025 sera exposée et rejoindra ses prédécesseurs dans une vitrine.
Le déplacement du Pôle géographique
En plus du changement de balise, le pôle géographique sera déplacé. En effet, la glace se déplace d’environ dix mètres par an. Le « monument » a donc bougé avec elle et doit être remis sur le vrai pôle géographique.
Ce blog est à l’image de ma vie « sud‑polaire » : souvent décousue et toujours surprenante, et je vous prie de m’en excuser. Je fais tout et rien, trop et pas assez. Je m’adapte et je réagis au gré de mes tâches de support informatique, de mes activités annexes (présentations, classes de Français, organisation des courses à pied), de mon volontariat (Station électrique, vaisselle, équipe d’intervention paramédicale #3), et des bizarreries qui m’entourent (Le gars en caleçon, le golf, la luge, les bains de soleil collectifs en tenue grand froid).
Au fond, cette vie chaotique me convient peut‑être plus que je ne veux l’admettre. Elle me bouscule, m’épuise parfois, mais elle m’offre aussi des instants que je ne vivrai nulle part ailleurs. En fait ici, routine et absurdité se côtoient au quotidien ; le froid intense et la chaleur humaine ne s’opposent pas mais se complètent. Il n’y a plus trop de logique, juste du vécu. Je ne contrôle rien : ni le temps, ni la glace, ni les horaires, ni les surprises. Je m’adapte, improvise, ris, râle… et avance. Et je continue à raconter ce petit morceau de glace qui entoure les pôles cérémonial et géographique, glace qui s’étend seulement jusqu’à « la fin du monde », la limite visible a l’œil nu de notre espace colonisé, mon monde improbable mais réel !




