Et mon cœur est déchiré !

Pour les gens comme moi qui aiment les poussées d’adrénaline, les terres lointaines et différentes, loin du confort de la maison, du village ou de la ville, loin de la famille et des amis, des êtres aimés, partir est facile. Je suis parti de Corse a 18 ans. En 18 ans d’armée, j’ai vécu dans dix écoles et garnisons différentes. Puis j’ai tout plaqué en France et ai recommencé à zéro aux Etats-Unis (12 jobs en 22 ans). Au total, j’ai vécu neuf années en Allemagne, sept mois en Afrique, sept mois en Asie du Sud-est, suis allé cinq fois à Clipperton, ai visité 26 pays et sept continents !

En fait, mes deux frères et moi sommes partis. Ma mère nous a toujours demandé pourquoi nous avions volontairement quitté la maison familiale. C’était de leur faute…mes parents nous ont fait rêver, nous ont montré que le monde était plus grand que le jardin, la maison, l’ile, le pays. Nous sommes tous parti, et nous revenons régulièrement. Pour moi, rentrer à la maison c’est toujours retourner en Corse, a Canari. En corse je mange. Ailleurs, je me nourris.

Pour pouvoir partir, il faut avoir une certaine capacité à faire disjoncter le fusible émotionnel, à affaiblir les systèmes de survie, à éteindre la fibre paternelle. Il faut aussi de la chance, être stoïque, accepter les conséquences de ses actes, croire au destin. Il faut souvent avoir un plan, se préparer pour le pire et espérer que tout se passera bien… pour soi et pour ceux qui sont restés derrière. C’est le seul moyen de continuer à vivre sa vie.

Pour ma famille directe, femme et enfants, je disjoncte de temps en temps. Et mon expérience à McMurdo est le résultat d’une de ces crises. Les enfants sont casés, mon épouse a son boulot, les chats ont accès au jardin, j’ai 62 ans. Je peux partir. Je veux partir. Je suis parti !

Pour aller en Nouvelle Zélande, il faut embarquer dans un avion à remonter le temps, et en débarquer après avoir pris 24 heures d’avance sur l’Europe. Pensez-y ! Je vous écris du futur ! Il faut ensuite environ sept heures d’avion pour traverser un continent une fois et demi plus grand que les Etats-Unis. Si tout se passe bien, si la météo prévue à l’arrivée est bonne, l’avion continue quand il est à mi-parcours. Le moindre problème technique, même mineur, le moindre problème météo prévisible à l’arrivée et l’avion retourne à l’aéroport de départ avant d’atteindre le point de non-retour.

Arrivés à McMurdo, dès que l’on s’éloigne de la base, on doit porter ou avoir avec soi les vêtements de protection contre le froid extrême. Le temps change très rapidement ici et l’on passe vite de zéro à -20°C, surtout s’il y a du vent. Le centre médical n’a que huit lits. Il faut éviter les accidents. Les mesures sécuritaires et l’éducation des gens est permanente. Je veux utiliser une échelle ? Je dois d’abord suivre une instruction échelle ! Tout cela parce que quelque part, la mission est dangereuse.

Conduire ou marcher sur la glace, travailler ou se « promener » à l’extérieur, le vent, le « Blizz » (blizzard), le « drift » (neige gelée emportée par le vent), le volcan actif d’à côté (Mt Erebus que j’ai rebaptisé Airbus), le froid et les engelures, l’air sec qui transforme la peau en papier de verre, les manchots mangeurs d’hommes et les manchots tueurs (ils utilisent des machettes). Bientôt le brise-glace ouvrira un passage aux cargos de ravitaillement. La mer sera à nouveau libre et les baleine, orques et manchots reviendront. Les défis seront différents.

Je suis donc ici, au bout du monde, tout en bas, dans votre futur, à l’envers. Il fait généralement froid, parfois très froid, parfois chaud. Hier la température a oscillé entre -21°C et -2°C. Ici, il fait chaud à -2°C. Le boulot m’occupe neuf heures par jour, six jours par semaine. Le soutien informatique des opérations et de la science en bas du monde, au fond du monde. Ça a l’air cool. Mais c’est un boulot. Ce qui est sympa, ce sont les gens que l’on rencontre, c’est aussi dehors, l’Antarctique, ce que font les scientifiques et où ils le font. On a des gars sur la glace qui lancent des ballons géants avec plusieurs tonnes de charge. Ces ballons sont téléguidés tout autour du continent, avec un retour maison, et ils capturent les microondes spatiales. Ça ne s’invente pas…ça existe. Et un peu plus loin, on a un camp de tentes pour d’autres scientifiques qui étudient des colonies de manchots, à quatre pattes pour être à leur niveau et ne pas les effrayer. Et moi, qui essaie de me créer mes propres aventures « dans la blanche » (ici on ne peut pas dire « la verte »), qui anime un club de conversation française, présente Clipperton, perce des carcasses de dindes avec d’énormes aiguilles pour apprendre à relâcher la pression de la cage thoracique d’un blessé fictif (ma dinde dans ce cas). Je suis volontaire de l’équipe d’aide en cas d’accident catastrophique avec un maximum de blessés.

Je suis au bout du monde. Je poste sur ce blog de Marine & Océans et sur Facebook. On parle de moi, l’Antarctique, Eric… Ne prend pas froid, mange bien, fais attention… A la maison et en Corse, tout a l’air d’aller bien. Maman regardait ses visiteurs jouer aux cartes l’autre jour et Judy, ma femme, est à Londres. Lucie commence un nouveau job et tout va bien chez Vincent. Le reste de la famille va bien et j’ai récemment eu mes deux frères.

L’avion est bien parti de Christchurch (Cheech) à 9 heures ce matin, avec du personnel et des « freshies », les légumes et les fruits frais. Heure prévue d’arrivée ici : 16 heures. Nouveau départ deux heures après si tout va bien et encore sept heures de vol pour le retour. Arrivée à Cheech à une ou deux heures du matin. J’avais une place dans cet avion et un itinéraire pour rejoindre la Corse : Cheech et Auckland aujourd’hui, San Francisco demain en Californie après avoir « récupéré » mon jour d’avance et ma famille, puis Roissy dimanche, les grèves, Orly et un vol pour Bastia. Et Canari dans le Cap dimanche soir. Et maman lundi. Il est difficile de planifier ces vols et ces connections à partir de la grande inconnue polaire : il y a-t-il un avion ? Quand arrive-il ? Quand part-il ? Va il aller au bout ?

Je suis trop loin maman et ne pourrai pas t’accompagner pour ton dernier voyage…

Et mon cœur est déchiré !

OCÉAN D'HISTOIRES

« Océan d’histoires », la nouvelle web série coanimée avec Bertrand de Lesquen, directeur du magazine Marine & Océans, à voir sur parismatch.com et sur le site de Marine & Océans en partenariat avec GTT, donne la parole à des témoins, experts ou personnalités qui confient leurs regards, leurs observations, leurs anecdotes sur ce « monde du silence » qui n’en est pas un.

5 MOIS EN ANTARCTIQUE