Première semaine

 

Dimanche, jour de brunch ou on combine le petit déjeuner (BReakfast) et le déjeuner (lUNCH). C’est mon deuxième dimanche sur la glace. Le brunch est à 10h mais je me lève à 6 heures et prends une douche. Ma lessive est en cours et je prépare mon petit-déjeuner à base de restes de la veille “à emporter” et dans la sandwicherie. Deux sandwichs grillé au fromage et au salami, des fruits en conserve couverts de yogourt, un verre de jus de pomme et deux tasses de café. J’ai déjà imprimé le « Time Digest », le journal d’hier et d’aujourd’hui, et je profite maintenant d’une matinée tranquille, à l’ancienne, avant que la foule encore endormie ne fasse la queue au réfectoire. Home Sweet Home, loin de chez soi ! J’ai passé une bonne semaine. J’ai vu une opportunité, je l’ai saisie et en ai pris le contrôle. Ce qui a commencé avec une demande d’assistance technique de la part de la Garde Nationale Aérienne (ANG) pour ré-imager leurs ordinateurs et les redéployer sur notre deuxième aérodrome, l’aérodrome de Williams (également Willy ou Willie), s’est transformé en une aventure de trois jours sur la glace.

Actuellement, Phoenix est le seul aérodrome activé et il peut tout accueillir, du C5 Galaxy aux C17, des Airbus et Boeing au C130, et aussi  les Twin-Otter et DC3 de Kenn Borek Airlines (Canada). Willie est réactivé. Cela signifie que ses vingt “cabanes” doivent être récupérées et remorquées de leur point de stockage hiver où elles ont enduré une multitude de tempêtes. Elles doivent être réalignées. Ouvertes, électrifiées, réchauffées. Finalement, ils ont besoin d’une connexion réseau, d’ordinateurs et d’imprimantes, d’équipements de communication. Ce qui a commencé avec l’ANG s’est répandu aux cellules « Opérations », aux « Approvisionnement en carburants », aux DC3 et les Twin Otter, aux pompiers (FD) et d’autres acronymes propriétaires de huttes !

J’ai organisé la main-d’œuvre, le ramassage et le transport, la dispersion, le déploiement et la mise en œuvre de l’équipement informatique, les réunions. J’ai même trouvé et testé le « téléphone rouge » que tout le monde cherchait. Je ne sais toujours pas à quoi il sert, mais Jeremy a décroché et était tellement heureux et reconnaissant… un plaisir… qui diable est Jeremy ?

Willie sera un aérodrome intercontinental et continental, comme Phoenix. Une trentaine de personne y habitera en permanence. L’aéroport a sa propre cuisine, remorque douche-toilette, salle de communication. Le premier vol est prévu pour dans trois jours. Les vols continentaux sont locaux et font la navette entre les équipages et le soutien de bases en bases, souvent avec les DC3 et les Twin Otter. Le DC3 était le cheval de bataille de l’US Air Force pendant la deuxième guerre mondiale. Kenn Borek en exploite 9, dont 3 avec les moteurs à pistons d’origine et 6 remis à niveau vers des turbopropulseurs. J’adore cet avion. A mes yeux il est magnifique et gracieux. J’étais à Phoenix pour régler certains problèmes informatiques, et j’ai vu un C130 atterrir. Il s’est posé et a fait du roulage jusqu’au bout de la piste, à quelques kilomètres de la tour. Le DC3, lui, atterrit sur ses skis et après quelques centaines de mètres, il a fait demi-tour pour regagner son point de parking. Pas étonnant qu’il soit utilisé à l’intérieur des glaces, pour approvisionner les camps temporaires et éloignés. À Willie, de l’équipement lourd enlève la neige, aplanit les « routes » et compacte la piste. Des dizaines de bulldozers, de tracteurs à chenilles, de chariots élévateurs, de camionnettes 4×4 surélevées poussent, tirent, traînent. Arrive maintenant le “tapis magique”. C’est un immense tapis caoutchouteux sur lequel ils chargent des pièces d’équipement très lourdes, ou des objets trop gros pour être mis sur une remorque… et ils traînent tout ça sur la glace. Non, ce tapis ne vole pas. C’est un juste un tapis à trainer !

J’ai aussi eu ma première voiture. C’est du rapide. La leçon de conduite et le test datent de la semaine dernière. C’est le pick-up numéro 105 : faire le tour du véhicule ; examen visuel, tout autour et dessous pour des fuites ou des dommages ; vérifier les roues et les pneus ; ouvrir le capot et vérifier tous les liquides ; débrancher le câble électrique qui se connecte à un chargeur de batterie intégré ; vérifier la présence d’une trousse antipollution, de pelles, d’une trousse de premiers soins ; remplir les papiers, vérifier le kilométrage et les heures du moteur par rapport aux heures de visite prévues, démarrer et le réchauffer ; désenclencher le frein pneumatique qui remplace le traditionnel frein à main mécanique sujet au gel. Il est temps d’y aller. 8 km/h au centre-ville, 15 dans les « banlieues » et 40 maximum sur la glace. Et me voilà sur la glace au-dessus de l’océan, sur des pneus surdimensionnés, entourés par la plaine blanche de la mer de Ross, l’île de Ross et les stations McMurdo (US) et Scott (NZ) derrière moi. Je conduis en direction des iles Blanche et Noire, sur une large route délimitée par des drapeaux rouges et verts. Je sais…beaucoup trop de couleurs. Attention aux drapeaux noirs ! Nouvelle direction : devant moi, le Mont Erebus, le volcan actif, est surmonté de son panache de fumée. Derrière, un petit nuage de “poussière” gelée s’élève dans la brise froide. Tout est blanc, lumineux et tellement silencieux. La radio bourdonne, parfois interrompue par une annonce ; un C130 italien est en train d’atterrir, un groupe électrogène est tombé en panne à Willie, une équipe de communication doit installer une antenne quelque part. La vie continue, même ici, au bout du monde, la vie humaine interrompant à nouveau l’ordre naturel des choses, mais au nom de la science ce coup-ci. Quelle expérience unique !

OCÉAN D'HISTOIRES

5 MOIS EN ANTARCTIQUE