La Fondation Prince Albert II est engagée depuis sa création sur la thématique polaire.

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Pôle nord - Marine & Océans
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Philippe Mondielli, Directeur scientifique de la Fondation Prince Albert II de Monaco.

La Fondation Prince Albert II de Monaco (FPA2) a récemment rejoint les signataires de l‘Engagement pour l’Arctique initié en 2017 par la Clean Arctic Alliance et le croisiériste norvégien Hurtigruten afin d’éliminer l’utilisation et le transport de fioul lourd en Arctique. Qu’est-ce qui a motivé cet engagement et pourquoi le faire cette année ? 

S.A.S. le Prince Albert II de Monaco et Sa Fondation ont toujours mis en avant l’importance de la protection environnementale de la zone Arctique et soutenu des projets et initiatives allant dans ce sens à commencer par la campagne « Say No to HFO » en lien direct avec l’Engagement pour l’Arctique. Au cours des derniers mois, l’Arctique a connu une accélération de changements spectaculaires, sans précédent. Les raisons en sont claires : 2020, égalant 2016, a été l’année la plus chaude jamais enregistrée sur la planète. Les températures au nord du cercle arctique sont montées en flèche pour atteindre un niveau record de 38°C en juin 2020, tandis que la glace de la mer arctique, au nord de l’Alaska et des mers de Beaufort et des Tchouktches, a connu sa plus faible étendue jamais enregistrée pour un mois de juillet. Comme l’étendue de la glace de mer estivale de l’Arctique a diminué, les compagnies de transport maritime se tournent de plus en plus vers l’Arctique comme une route potentielle plus courte et moins coûteuse pour le transport des marchandises entre l’Asie et l’Europe. De plus en plus, les navires entament des voyages sous des latitudes tempérées et traversent l’Arctique en brûlant du fioul lourd, l’un des carburants les plus sales au monde. L’impact des émissions de ce carbone noir des navires sur la neige et la glace de l’Arctique est majeur. Aujourd’hui, plus que jamais, l’océan Arctique s’expose au développement d’activités touristiques et de fret. Les acteurs de ces secteurs perçoivent la fonte des glaces polaires comme une opportunité économique alors qu’elle est un signal criant des dérèglements climatiques actuels que nous devons combattre. Le rôle de l’océan Arctique et de ses glaces est primordial dans l’équilibre de notre écosystème planétaire. Les derniers rapports du GIEC et notamment le Rapport spécial sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique (adopté le 24 septembre 2019 à Monaco), sont unanimes sur l’importance de cette région et sur les dérèglements récents qu’elle subit. Il est absolument crucial de développer des règlementations internationales qui permettent de contenir les impacts néfastes de l’activité humaine dans cette zone.

Quelle est la situation, sur ce sujet du fioul lourd, en Antarctique ? 

En Antarctique les enjeux économiques sont bien moindres, les interdictions ont donc été validées et appliquées bien plus tôt. Cela fait désormais 10 ans que le fuel lourd est banni des eaux du Pôle Sud avec une interdiction appliquée depuis août 2011, inscrite au sein de l’Annexe 1 de la Convention internationale pour la prévention de la pollution marine par les navires, de l’Organisation maritime internationale (OMI). Une zone de contrôle des émissions (ou ECA) a même été créée permettant une vraie régulation de la pollution dans la région.

La FPA2 suit-elle particulièrement les régions polaires, arctique et antarctique ? Quels sont les projets les plus emblématiques que vous y avez soutenus et quels sont ceux que vous pourriez être amenés à soutenir ? 

Le Prince a toujours porté une attention toute particulière à ces régions (il est le seul chef d’État en activité à s’être rendu sur les deux extrémités du globe). La FPA2 est donc engagée depuis sa création sur la thématique polaire. Les pôles sont même l’une de ses trois zones géographiques d’action prioritaire (avec la Méditerranée et les Pays les Moins Avancés). Ces dix dernières années, la Fondation a participé à un important travail de plaidoyer auprès du Conseil de l’Arctique pour favoriser la protection de cette zone si fragile et encourager la coopération internationale. Elle a également activement participé à la création de l’Aire Marine Protégée (AMP) de la mer de Ross en Antarctique, en décembre 2017. C’est à ce jour, la plus grande AMP au monde avec une surface de 1,55 millions de km2. Elle a par ailleurs soutenu l’expédition de la Fondation Tara Océan en Arctique en 2013. Une aventure suivie par 10000 étudiants qui ont pu ainsi découvrir les grands enjeux environnementaux qui affectent le pôle Nord. Ce travail de sensibilisation auprès de la jeune génération, c’est aussi l’objectif du programme Students On Ice qui, depuis 10 ans a emmené 1700 lycéens dans l’Arctique dans le cadre d’expéditions pédagogiques formatrices et inoubliables. Enfin la FPA2 s’est récemment engagée, aux côtés du Scott Polar Research Institute, dans une grande entreprise de cartographie satellitaire de la banquise antarctique. Cette étude de l’état de la calotte glaciaire antarctique (la plus grande masse de glace du monde) fournira des informations cruciales afin d’évaluer l’élévation du niveau de l’Océan au cours du prochain siècle.

Quelle est la position de la Fondation sur le sujet du tourisme dans ces régions polaires et plus largement dans tous les écosystèmes fragiles dans le monde, que ce soit au Galapagos ou à Porquerolles ? 

Que ce soit au niveau du tourisme ou plus globalement au niveau des activités humaines, la position de la Fondation Prince Albert II n’a jamais été d’opposer écologie et développement mais d’en favoriser une approche raisonnée. L’homme doit être au cœur de ces enjeux et doit pouvoir s’exprimer et vivre en parfaite cohabitation avec les écosystèmes, même fragiles, dans lesquels il évolue. Une aire marine protégée est une aire qui est gérée pour que les espèces marines puissent croitre et se développer et pour que les habitants puissent retirer des bénéfices de cette protection. C’est l’effet «réserve» qui est gagnant-gagnant pour l’homme comme pour la biodiversité. Pour le tourisme dans les régions polaires, là aussi il ne faut pas l’interdire mais le contrôler en limitant, par exemple, la taille des bateaux, le carburant utilisé comme nous l’avons vu précédemment, et en faisant la promotion d’un code de bonne conduite pour l’observation des espèces comme cela a été mis en place en Méditerranée pour le whale watching par exemple.

La Fondation a soutenu le navigateur Boris Herrmann lors du dernier Vendée Globe. Pourquoi et quel enseignement en tirez-vous ? 

La Fondation soutient Boris Herrmann et son projet le Malizia Ocean Challenge depuis 2018. L’idée de l’équipe Malizia était de promouvoir la science, l’éducation et la protection de l’Océan, à travers la participation du 60 pieds IMOCA (1) Sea Explorer-Yacht Club de Monaco aux compétitions internationales. Comme le bateau est sous pavillon monégasque, c’était aussi une façon de rendre visible l’engagement de Monaco et de son chef d’État pour l’environnement. Effectivement, le Vendée Globe a attiré les projecteurs mais l’équipe Malizia est déjà̀ dans sa troisième année de mobilisation en faveur de l’environnement. Concrètement, le Malizia Ocean Challenge, c’est deux objectifs phares : rendre les navigations utiles à la science et sensibiliser le grand public, et plus particulièrement les plus jeunes, aux questions environnementales. L’étape initiale pour Boris Herrmann a été de transformer son voilier. Pour réduire l’empreinte carbone, des panneaux solaires et un système d’hydrogénérateurs permettent de minimiser la quantité de fioul transporté, le skipper ne faisant appel qu’à l’énergie renouvelable. Pour contribuer à la recherche, le voilier est équipé d’un capteur qui mesure le CO2, la salinité et la température de l’eau. Les données relevées sont diffusées aux scientifiques pour contribuer à la compréhension de la circulation du CO2 sur notre planète dans le contexte du changement climatique. On ne peut pas dire que Boris Herrmann soit l’archétype du navigateur solitaire. Qu’il soit en mer ou à terre, il redouble de dynamisme pour éveiller les consciences en faveur des océans. Épaulé par une équipe pédagogique, il «amène l’Océan à l’école» ou profite des villages de départs de course pour sensibiliser les enfants à l’océanographie, la biodiversité marine, les menaces écologiques qui pèsent sur l’Océan, son rôle dans le système climatique de la Terre, le changement climatique, etc. Et pour les enfants qui n’auraient pas la chance de croiser la route du voilier et de son équipage, un kit pédagogique décliné́ en huit langues est disponible gratuitement en ligne. Pour en revenir au Vendée Globe, la Fondation est bien entendue fière du résultat de Boris Herrmann et de la Malizia Team. La médiatisation de la course a mis en lumière l’action environnementale et nous sommes persuadés que Boris a créé des vocations parmi les navigateurs en herbe, autant attirés par le challenge sportif que la défense des océans.

La Fondation et l’institut océanographique de Monaco ont organisé en mars dernier la 12e édition de la Monaco Blue Initiative sur le thème de l’économie bleue. Comment appréciez-vous l’évolution de la relation entre ces deux mondes, qui ne se sont pas toujours compris, de l’économie et de l’écologie, spécialement bien sûr dans le domaine maritime ? 

L’Océan fournit de nombreux services à l’humanité, notamment en termes d’emplois et de sécurité alimentaire, et en tant que régulateur de notre climat. Déjà sous multiples pressions, il sera de plus en plus sollicité pour assurer la sécurité alimentaire d’une population mondiale croissante et pour saisir les nouvelles opportunités d’exploitation de ses ressources (nouvelles routes de transport maritime en raison du changement climatique, activités minières…). Ce développement doit se faire de manière durable, afin de préserver les organismes, les écosystèmes et les services dont bénéficient les populations humaines. Un océan en bonne santé est la base de toute activité économique maritime pérenne. Lorsque SAS le Prince Albert II de Monaco a lancé la Monaco Blue Initiative en 2010, on commençait à peine à réfléchir en termes de développement durable pour ce qui concerne l’économie basée sur les océans. En fait, le terme « économie bleue» aurait été utilisé pour la première fois cette même année, et plus largement à partir de 2012 avec le sommet de l’ONU « Rio+20 ». Il y a du progrès depuis cette date. Le concept de développement durable fait son chemin au sein des entreprises. Il existe des outils concrets à leur portée pour les aider à intégrer l’ODD14 (2) dans leur stratégie de responsabilité sociétale. Il y a aussi des mécanismes de financement novateurs comme des fonds fiduciaires et « impact investment » qui investissent directement dans des projets permettant de générer des revenus pour les communautés locales tout en protégeant les écosystèmes, comme le Fonds Mondial pour les Récifs Coralliens lancé l’an dernier par la Fondation Prince Albert II, la Fondation Paul G. Allen et d’autres partenaires. Le rôle des acteurs financiers (banques, assurances…) dans le financement d’une économie bleue durable et efficace est encore plus important dans le contexte actuel de relance économique liée à la crise de Covid-19, pour reconstruire au mieux (« build back better»). Mais le chemin vers une économie bleue réellement durable est encore long. A la vitesse à laquelle elle évolue, une analyse critique est cruciale pour assurer qu’elle soit bel et bien durable, inclusive, transparente, et basée sur des données scientifiques. La gestion durable des ressources marines nécessitera une collaboration à plus grande échelle, au-delà des frontières et des secteurs. Les plateformes de discussion comme la Monaco Blue Initiative sont là pour promouvoir le dialogue entre acteurs et pour porter les messages au sein des grands rendez-vous internationaux sur la protection et la gouvernance de l’Océan.

1 – L’International Monohull Open Class Association ou IMOCA est une association fondée en 1991. Elle met en œuvre les 60 pieds IMOCA ou 60 pieds Open, une classe de voiliers monocoques de 60 pieds, soit 18,288 mètres.

2 – L’un des 17 Objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies à atteindre d’ici 2030. L’ODD14 est dédié́ aux océans.

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