Vers une organisation collaborative et inclusive conçue pour l’Océan, par Pierre Bahurel – DG de Mercator Océan International

Mercator Ocean International a pour ambition de construire un système d’information et de prévision océanique fiable et accessible. Avec l’aboutissement de son modèle bâti sur l’équilibre de quatre forces distinctes, 2022 aura été une véritable « année bleue » pour cette future organisation intergouvernementale née en France il y a près de trente ans. Explications.

Par Pierre Bahurel

Directeur général de Mercator Océan International

Mercator Ocean International s’est construit pratiquement sur trois décennies. Chacune d’entre elles nous a permis de démontrer de nouvelles capacités et de dépasser nos limites, mais également, avec le recul, d’en extraire des apprentissages et de comprendre que son efficacité repose sur un équilibre harmonieux entre quatre forces d’égale importance : la science, le service, l’ingénierie, la gouvernance.

La première décennie de Mercator Ocean International (2000-2010) est française. Elle reflète l’ambition visionnaire de ses six fondateurs français[1] : décrire et prévoir l’état physique et biogéochimique de tous les océans du globe et créer les premiers services océanographiques en ligne permettant d’accéder à ces prévisions. Nos compétences et notre savoir-faire scientifiques ont donc été déterminants et fondateurs.

La Science est, de fait, le pilier fondamental de notre organisation. C’est la première force de notre équilibre aujourd’hui. Nous en avons eu la preuve et la reconnaissance en juin 2022, lors de la Conférence des Océans des Nations Unies à Lisbonne, lorsque la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO (COI-UNESCO) nous a fait l’honneur de nous désigner comme le centre collaboratif mondial de la Décennie des Nations unies pour les sciences océaniques, dédié à la prévision océanographique et numérique.  

Notre deuxième décennie (2010-2020) est une décennie européenne au cours de laquelle nous avons conçu puis opéré les premières versions du service marin du programme Copernicus de l’Union européenne. A ce jour, ce service compte plus de 450 000 utilisateurs et 45 000 abonnés dans le monde. Pour atteindre ce résultat, nous avons acquis d’autres compétences et déployé d’autres capacités : mettre en place des équipes et des méthodes pour répondre aux besoins des utilisateurs, tirer parti de leviers et d’influence, apprendre à connaître des marchés, savoir organiser notre offre, développer des produits pour des cibles précises

Représentation des courants océaniques à la date du 16 Septembre 2021 issue d’un modèle global au 1/12° du Copernicus Marine Service.
Source : Mercator Ocean International.

Délivrer des services est, de fait, la deuxième force nécessaire à l’équilibre de Mercator Ocean International. Elle repose sur notre capacité à apporter de la valeur d’usage à un très grand nombre de bénéficiaires aujourd’hui et demain. Nous le faisons pour le compte de grandes organisations publiques : la science des océans se conçoit ainsi dans une perspective de service à la société, que ce soit pour ses politiques publiques, son économie bleue ou l’acculturation de ses citoyens aux enjeux des océans durables.

Cette capacité est à l’origine de notre accord de partenariat avec la division « Science » du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) signé en juillet 2022, notamment pour contribuer au « Global Environment Monitoring System-Ocean » du PNUE, une plateforme de données et d’indicateurs océaniques utile aux Etats membres de l’ONU, en particulier les plus vulnérables.

Nous avons amorcé notre troisième décennie (2020-2030) et elle sera mondiale, Les enjeux de l’Océan sont désormais reconnus comme des enjeux planétaires, au même titre que l’environnement, la biodiversité et le changement climatique. Le Jumeau numérique de l’Océan y occupe une place centrale. Pourquoi ? Le développement de modèles numériques interactifs à haute résolution des océans, les infrastructures cloud surpuissantes et les capacités de l’intelligence artificielle (IA) vont accélérer les innovations numériques, impératives pour faire face aux enjeux de la biodiversité, de l’environnement et du climat.

La réplique numérique de l’Océan que nous construisons offrira de nombreuses fonctionnalités inédites pour élaborer des scenarios prédictifs, pour analyser les impacts de politiques publiques à différentes échelles, pour tester des solutions d’adaptation aux risques climatiques, pour intégrer et combiner d’autres sources de données aux données existantes, pour transformer des données complexes en connaissance accessible au plus grand nombre dans notre société. La maîtrise de grands systèmes logiciels créés par la science de l’océanographie numérique, et celle d’une ingénierie opérationnelle distribuée sur tout le territoire européen pour Copernicus nous a particulièrement préparé à cette nouvelle étape. La Commission européenne ne s’y est pas trompé en s’engageant dans ce défi, réaliste, de la création d’un Jumeau numérique de l’océan européen.

En organisant, en avril 2022, le tout premier Forum de l’océan numérique avec la Commission européenne et le ministère français de la Recherche, nous avons jeté les bases d’un mouvement collaboratif d’une large communauté d’experts scientifiques et techniques pour nous engager ensemble dans la construction d’un Jumeau numérique de l’Océan à l’horizon 2025-2030. La troisième force de notre équilibre est ainsi, sans nul doute, l’ingénierie des grands systèmes. Elle se traduit aujourd’hui par notre capacité à répondre aux défis technologiques du numérique au sein d’une équipe dédiée déjà constituée et ouverte aux jeunes talents du monde entier.

La quatrième force dont nous avons besoin pour assurer la solidité et la stabilité de notre équilibre concerne notre gouvernance. Mercator Ocean a été créé par des institutions publiques françaises pour contribuer à un effort de connaissance ouverte. Cinq associés de quatre autres pays[2] les ont rejoints en 2017. Une étape décisive pour consolider notre position de chef de file référent de l’océanographie opérationnelle européenne et pour répondre aux enjeux de la création du Service marin du programme européen de Copernicus.

Mais depuis 2017, les enjeux se sont considérablement renforcés : l’accès à la connaissance des océans est devenu un axe prioritaire de la Décennie des sciences océaniques de l’ONU comme de la « Mission Océan »[3] et de l’agenda pour une gouvernance de l’océan de l’Union Européenne. Les attentes des grandes institutions mondiales et régionales en matière de connaissance océanique sont colossales. Mercator Océan s’est construit sur un principe d’ouverture et d’inclusion. Ici aussi, les enjeux exigent d’accélérer.

En février 2022 lors du One Ocean Summit organisé par la France à Brest, le Président de la République française, Emmanuel Macron a annoncé la nécessaire transformation de Mercator Ocean International en une organisation intergouvernementale.  Six états ont signé la Déclaration de Brest qui préfigure cette nouvelle organisation comprenant la France, l’Espagne, l’Italie, la Norvège, le Portugal et le Royaume-Uni qui seront bientôt rejoints par d’autres Etats côtiers. Une transformation aussi majeure que nécessaire pour que l’Océan numérique devienne l’objet d’une véritable alliance et coopération interétatique.

Science, service, ingénierie, gouvernance, ce tétraèdre à quatre sommets n’est pas une simple représentation mentale, mais le fruit de l’apprentissage, de l’expérience et de l’évolution de notre organisation depuis une trentaine d’années. L’année 2022 a démontré à quel point cet équilibre sera fondamental pour construire et piloter notre prochain Jumeau numérique de l’océan au service de nos futurs Etats membres, de la transition verte et digitale de l’Union européenne et des ambitions onusiennes en faveur des océans.


En savoir + : www.mercator-ocean.eu


  1. Le CNRS, le CNES, l’Ifremer, l’IRD Météo France et le SHOM.
  2. Espagne, Italie, Norvège et Royaume Uni.
  3. Mission « Régénérer notre océan et nos eaux d’ici 2030 ».

 

OCÉAN D'HISTOIRES

« Océan d’histoires », la nouvelle web série coanimée avec Bertrand de Lesquen, directeur du magazine Marine & Océans, à voir sur parismatch.com et sur le site de Marine & Océans en partenariat avec GTT, donne la parole à des témoins, experts ou personnalités qui confient leurs regards, leurs observations, leurs anecdotes sur ce « monde du silence » qui n’en est pas un.

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