Industrie de défense, ambitions maritimes : la volonté de puissance turque

Les Focus de l’été

Soucieuse de redevenir une puissance de premier plan, la Turquie accorde une grande importance au développement de son industrie de défense et notamment navale, en soutien à ses nouvelles ambitions maritimes.

 

Par

Arthur Benoit,

Etudiant en Master à l’ILERI (Institut Libre des Relations Internationales et des Sciences Politiques), stagiaire à la rédaction de Marine & Océans.

A la croisée de la Méditerranée et de la mer Noire, véritable pont entre l’Asie et l’Europe, la Turquie est, par sa position stratégique, un acteur incontournable de la géopolitique de la région. Impliqué dans les conflits syrien et libyen, incontournable pour l’Europe dans la gestion de l’immigration et seul État membre de l’OTAN, avec la France, ouvert au dialogue avec la Russie, le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan mène une politique extérieure opportuniste dans laquelle les intérêts nationaux priment.

Cette volonté de mener une politique étrangère indépendante se retrouve dans la vigueur de l’industrie de défense turque, en plein développement. Entre 2001 et 2021, les dépenses militaires turques ont plus que doublé, passant de 7,22 à 15,48 milliards d’euros. Les projets de défense, encouragés par le gouvernement turc, sont passés de 66 à environ 800 entre 2002 et 2022.

L’objectif d’Ankara est clairement de doter la Turquie d’une industrie de défense autonome pour ne plus l’exposer au risque de sanctions internationales telle qu’elle a pu en subir en 1974 à la suite de son intervention à Chypre. Ankara ambitionne également de devenir un exportateur important : en 2021, les exportations d’armes turques ont représenté 3,2 milliards d’euros. La Turquie aspirant à devenir une grande puissance fédératrice du monde musulman, ces ventes se sont principalement faites vers des pays comme le Pakistan, l’Indonésie et l’Azerbaïdjan.

Concernant la marine turque son développement, en cours, a pour objectif de renforcer ses effectifs, sa polyvalence et sa capacité de projection afin de pouvoir intervenir partout où les intérêts nationaux le nécessitent. Le TCG Anadolu, à ce jour le plus grand navire de la flotte, admis au service actif en avril dernier, illustre cette ambition. Ce porte-aéronefs, et transport de troupes, capable de mettre en œuvre avions et hélicoptères et de projeter du personnel et du matériel, est également conçu pour mettre en œuvre des drones de combats (comme le Baykar Bayraktar TB3), fers de lance de l’industrie de défense turque. Le TCG Istanbul, de nouvelles frégates et sous-marins ainsi que le 6ème et dernier avion de patrouille maritime P-72 du projet Meltem-3, vont également renforcer la marine turque, la 12ème mondiale, prévue pour être entièrement modernisée d’ici 2030.

Grèce, Turquie et mer Egée

Un domaine maritime revendiqué de 462 000 km2

Cette montée en puissance de la marine turque a pour objectif d’appuyer les ambitions d’Ankara en Méditerranée orientale, en mer Égée et, dans une moindre mesure, en mer Noire, sur la base d’une doctrine juridique et géopolitique, « la patrie bleue » (Mavi Vatan), définie à partir de 2006 par les amiraux turcs Cem Gürdeniz et Cihat Yaycı, reprise par de nombreux responsables de la marine et clairement adoptée par le président Erdogan. Dans une étude très complète de l’IFRI sur le sujet (Mavi Vatan, la « Patrie bleue » : Origines, influence et limites d’une doctrine ambitieuse pour la Turquie (IFRI) : https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/mavi-vatan-patrie-bleue-origines-influence-limites-dune-doctrine), Aurélien Denizeau permet d’en prendre la mesure :  « La Patrie bleue revendiquée, explique-t-il, est  le nom de la zone d’intérêts et de juridiction [turcs] sur les eaux douces et salées situées entre les 25e et 45e méridiens Est et les 33e et 43e parallèles Nord. En mer Noire, cette zone correspond à la ZEE déjà possédée par la Turquie, suivant les principes d’équidistance avec les autres États riverains. En revanche, elle empiète ailleurs largement sur les ZEE revendiquées par Chypre et la Grèce. La Mavi Vatan s’étendrait ainsi sur la moitié orientale de la mer Égée, sans annexer les îles grecques qui s’y trouvent mais en ne leur laissant que leurs eaux territoriales dans leur largeur actuelle (soit 6 milles nautiques). En Méditerranée, elle serait limitrophe des ZEE libyennes et égyptiennes, la délimitation se faisant en suivant le principe d’équidistance des côtes. Enfin, une partie des eaux situées entre Chypre, la Syrie et le Liban est également revendiquée pour la République turque de Chypre du Nord (RTCN). La Turquie et son allié nord-chypriote disposeraient ainsi d’un domaine naval s’étendant sur 462 000 km2. Suivant la doctrine de la « Patrie bleue », c’est cette revendication qui doit servir de base à toute négociation potentielle avec les autres États est-méditerranéens, en particulier Chypre et la Grèce. »

Les tensions territoriales générées par cette ambition maritime turque se sont exacerbées avec la découverte d’importants gisements d’hydrocarbures notamment en Méditerranée orientale. De nombreux incidents et accrochages ont ainsi eu lieu ces dernières années, avec un point d’orgue, entre août et octobre 2020, lors du déploiement par Ankara, sous protection de la marine turque, du navire de recherche Oruc Reis dans des eaux disputées avec la Grèce, qualifié par Athènes de « menace directe à la paix et à la sécurité dans la région ».

Ces tensions avec la Grèce, cette ambition maritime affirmée et le rapprochement avec la Russie sur certains sujets contribuent à compliquer les relations de la Turquie avec l’Union européenne et avec les Etats-Unis. En décembre 2020, Bruxelles avaient sanctionné les actions, jugées « illégales et agressives », de la Turquie dans les eaux grecques mais également chypriotes, tandis que Washington l’a exclue du programme F-35 à la suite de l’achat de systèmes antiaériens russes S-400. Malgré cela, Ankara, reste un acteur incontournable, intermédiaire entre la Russie et l’OTAN mais aussi entre l’Orient et l’Occident.

La Turquie, marquée par une militarisation de sa diplomatie depuis 2016, veut profiter du centenaire de la République en 2023 pour affirmer sa volonté de puissance. A terme, la montée en force de sa marine aura pour objectif de réaffirmer la présence turque jusque dans l’océan Indien sillonné au XVIème siècle par les expéditions navales de l’empire Ottoman. Cependant, la stratégie expansionniste du président Erdogan dépendra fortement du contexte politique national et des crises économiques, qui ralentissent actuellement ses projets.

 

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Arthur Benoit

Crédits photo : US Navy

Crédits carte : DR

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