Depuis le 10 juin, les possibles victimes ont été appelées à se constituer partie civile auprès de ce juge du pôle santé publique, a précisé une source proche du dossier à l’AFP.
Les premières plaintes sur la qualité et la distribution de l’eau en Guadeloupe, déposées en 2023, avaient donné lieu à l’ouverture d’enquêtes localement.
L’information judiciaire parisienne doit passer en revue la gestion et distribution de l’eau entre le 1er janvier 2017 et le 5 septembre 2024 dans le département d’outre-mer français.
Elle va notamment se pencher sur la possible mise en danger d’autrui liée aux « coupures inopinées d’eau », qui ont nécessité « l’organisation de tours d’eau » (coupures tournantes, NDLR), et la fourniture d’une eau non conforme aux normes pour une consommation humaine, a poursuivi la source proche du dossier.
D’autres infractions sont visées, comme l’offre ou la vente d’eau et de glace alimentaire « sans s’être assuré » que leur qualité était propre à la consommation : la justice évoque une eau « trouble, odorante », distribuée potentiellement sans vérifier qu’elle était conforme aux normes.
Le juge va également se pencher sur la façon dont l’eau était, ou non, contrôlée ; les mesures prises « en cas de risque sanitaire » ; le respect des procédures de traitement de l’eau et de nettoyage des installations…
L’information des Guadeloupéens sera aussi un sujet : ont-ils été informés du « danger potentiel pour la santé » de l’eau qui était distribuée ? Les mesures d’interdiction ou de restriction ont-elles été prises correctement ? Des conseils ont-ils été donnés pour les plus fragiles ?
– « Avancée majeure » –
Le fait de confier ces investigations « à une juridiction spécialisée dans les affaires de santé et d’environnement » a été salué comme une « avancée majeure » par le collectif citoyen qui avait lancé en 2023 une action commune baptisée Goutte d’eau.
Ce collectif explique réunir plus de 230 plaignants, aux côtés d’associations : la Ligue des droits de l’Homme (LDH), Notre Affaire à Tous et Kimbé Rèd FWI.
La fondatrice de cette dernière association, Sabrina Cajoly, confie à l’AFP qu’elle espère « créer un électrochoc auprès des autorités, un sursaut pour que des mesures d’urgence soient prises sans attendre l’issue judiciaire : approvisionner en citernes ceux qui n’en ont pas, donner accès à des bonbonnes d’eau potable, l’annulation des factures et l’information en temps réel des personnes ».
En Guadeloupe, « des gens n’ont pas d’eau durant des semaines à plusieurs mois consécutifs », rappelle-t-elle.
– « Demander réparation » –
« Des dizaines de milliers de Guadeloupéens sont victimes au quotidien des faits dénoncés et doivent faire face à des risques de santé publique d’une gravité extrême », a souligné Me Emmanuel Daoud, avocat du collectif. « Il est incontestable que l’État et les collectivités n’ont pas pris la mesure de la situation sanitaire catastrophique ».
« Toute personne concernée par la crise de l’eau en Guadeloupe » peut désormais « faire reconnaître sa qualité de victime, demander réparation et indemnisation de ses préjudices et participer à la recherche de la vérité et des responsabilités », a indiqué le collectif.
Au total, plusieurs centaines de Guadeloupéens, réunis dans plusieurs collectifs, comme également « L’eau c’est la vie », ont ouvert ces dernières années un front judiciaire autour de la question de l’eau dans l’archipel confronté depuis des années à une crise hydrique.
La Guadeloupe connaît des coupures d’eau régulières en raison de décennies de gestion délétère et de réseaux vétustes. Un organisme unique de gestion de l’eau potable, le SMGEAG, a été créé en 2021 pour redresser la situation mais il peine à remplir sa mission et connaît de nombreux dysfonctionnements financiers et politiques.
En juin 2024, un congrès de l’eau s’est tenu pour faire avancer le dossier et une demande d’opération d’intérêt national a été votée par les élus de l’archipel.
Les Antilles françaises sont par ailleurs l’épicentre du scandale du chlordécone, un pesticide utilisé dans les bananeraies en dépit des alertes sur sa nocivité. En justice, le dossier s’est soldé par un non-lieu, mais plus de 500 parties civiles se sont pourvues en juin devant la Cour de cassation pour le contester.
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