Dans la tempête, le géant du surgelé Pescanova embarrasse l’Espagne

Après des années à présenter un chiffre d’affaires en croissance (1,7 milliard d’euros en 2011), le groupe, un des leaders mondiaux du secteur et emblème de la Galice, a avoué, un soir de février, ne pas pouvoir publier ses comptes 2012. Deux mois plus tard, le 25 avril, c’est le dépôt de bilan.

« Cela a été une surprise », raconte Francisco Vilar, secrétaire régional de la fédération agroalimentaire du syndicat CCOO, majoritaire chez Pescanova.

« Les gens qui travaillent ici sont là depuis 30, 40 ans, avec une bonne gestion par la direction, donc la surprise a été énorme ».

Des soupçons de fausses factures, une dette de 3,3 milliards d’euros, plus du double de celle publiée jusque-là, des dirigeants qui auraient vendu des actions juste avant que l’affaire n’éclate: « C’est un Enron à l’espagnole », tranche une source bancaire, en référence au géant américain du courtage en énergie, faillite retentissante et l’un des plus gros scandales financiers des années 2000.

« Il y avait un enchevêtrement de filiales monté uniquement et exclusivement pour cacher la dette », explique cette source. Plus de cent filiales, dont le groupe de pêche prenait soin, pour beaucoup d’entre elles, de posséder moins de 50% pour ne pas inclure leur dette dans ses comptes.

« Des filiales fantômes! », renchérit Joaquin Yvancos, avocat d’une centaine de petits actionnaires qui poursuivent la direction.

« Dure leçon »

Pour investir à tout-va, dans des élevages de saumons au Chili ou des centres de préparation de crevettes en Equateur, le groupe « allait voir différentes banques dans le monde pour leur demander des crédits en utilisant l’image et la réputation de Pescanova, et tout le monde les leur accordait, ce qui est logique puisque ce sont des leaders dans leur secteur », dit une source proche de l’entreprise.

Banco Sabadell, Banco Popular, Deutsche Bank, Commerzbank, mais aussi des banques en Namibie, Bolivie, ou sur l’île Maurice: plus d’une centaine de banques, la majorité étrangères, ont prêté au géant du poisson surgelé, qui se targue sur son site d’avoir inventé le cargo frigorifique dans les années 1960.

Désormais le président de Pescanova, Manuel Fernandez de Sousa, est poursuivi pour falsification de comptes et délit d’initié. Les cabinets Deloitte et KPMG sont chargés de fouiller dans les comptes.

Le rapport remis mercredi par KPMG est accablant: « pendant les derniers exercices, des pratiques comptables ont été mises en place et exécutées avec pour objectif de présenter une dette financière inférieure à la réalité et, en conséquence, des résultats supérieurs à ceux réellement générés ».

« C’est une dure leçon, nous aurions pu nous douter de quelque chose », avoue une source bancaire, mais difficile de soupçonner un groupe dont le bilan était audité chaque année: « nous parlons d’une entreprise cotée et non d’une activité familiale qui a moins d’obligations légales! ».

56 millions de prêt en urgence

Manuel Fernandez de Sousa, qui nie toute malversation et admet seulement des « décisions erronées », a reconnu dans un communiqué que « Pescanova s’est créée et a grandi presque sans capital, grâce au crédit bancaire, comme l’immense majorité des entreprises espagnoles »: « cela a toujours été notre point faible et ça l’est aussi maintenant ».

Fin juin, un prêt en urgence de 56 millions d’euros a été accordé au groupe. Aucune banque étrangère n’a voulu y prendre part.

« Ce n’est pas bon signe », s’inquiète une source bancaire, alors que l’Espagne, dont les banques bénéficient d’une aide européenne, peine à retrouver la pleine confiance des marchés.

Cette affaire « fait beaucoup de mal à la crédibilité d’un pays », estime Joaquin Yvancos, qui défend notamment un fonds américain et des actionnaires du Costa Rica.

« Nous ne parlons pas seulement de Pescanova, mais de la marque Espagne », prévient-il, au « pire moment », quand le pays « essaie de convaincre les investisseurs de revenir ».

« Pescanova est une multinationale avec une marque très connue et quand ce genre de choses arrive, ce n’est jamais bon », déclarait récemment la présidente de l’autorité boursière espagnole, Elvira Rodriguez.

« C’est l’un des principaux groupes de pêche au niveau mondial », confirme Alberto Roldan, analyste de Lloyds Bank, et « cette affaire, très malvenue, ternit le travail d’internationalisation des entreprises »: « on ne mesure pas bien l’énorme préjudice qu’a provoqué Pescanova au tissu industriel espagnol ».

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